Dossier spécial 30ème anniversaire de la lutte des sans-papiers de Saint-Bernard

30 ans de lutte sans papiers 12 Fride Dossier spécial 30ème anniversaire de la lutte des sans-papiers de Saint-Bernard

Génération Saint-Bernard

À l’occasion de la commémoration des trente ans de l’évacuation violente des sans-papiers en lutte de l’église Saint-Bernard qui aura lieu le 23 août 2026, l’UJFP, dont de nombreux membres ont vécu cette séquence historique de l’intérieur, a souhaité réaliser un dossier spécial. Pour ce faire, chercheur en histoire africaine et militant à l’UJFP, j’ai bien voulu apporter mon témoignage et quelques repères historiques de l’immigration ouest-africaine en France et tout particulièrement sur le passé de la communauté soninké qui s’est retrouvée au cœur de ces événements. Il y a trente ans, j’étais étudiant en maîtrise d’histoire africaine à l’Université de Paris 1. J’étais aussi militant à la FASTI, Fédération des Associations de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés qui regroupait à l’époque plus de 70 ASTI réparties dans toute la France. Elle avait alors notamment comme membres directeurs Carlos Bravo, Ramon Gomez, Mamadou Mbodj et Mohsen Dridi au secrétariat. Ce dernier devait en être licencié peu avant les événements de Saint-Bernard suite a une baisse des subventions du FAS (Fond d’Action Sociale pour les travailleurs migrants) décidée par le ministre UMP de l’Intégration de l’époque, Eric Raoult (1955-2021). Le gouvernement du président Jacques Chirac essayait de faire taire le mouvement de solidarité et annonçait des coupes budgétaires aux associations militantes.

Par ailleurs, j’appartenais à la même ASTI des 19 et 20ème arrondissements que Richard Wagman, l’un des fondateurs de l’UJFP en 1994, et je participais dans ce cadre à la permanence juridique pour les étrangers au Relais de Ménilmontant. Ce centre social, aujourd’hui repris par l’évêché sous le nom de Dorothy, avait accueilli en 1983 la Marche pour l’Égalité dite « Marche des beurs ». Tous les mercredi, je constituais les dossiers de recours administratifs pour le Tribunal et accompagnait en semaine les sans-papiers dans les administrations et les instances judiciaires. Un des membres de l’ASTI avait constitué avec la CIMADE-Service œcuménique d’entraide membre de la Fédération protestante un comité des parents d’enfants français. Par le jeu des circonstances, je me suis retrouvé au cœur de la lutte des sans-papiers de Saint-Bernard. Je n’étais pas le seul, une large partie de ma génération s’est investie dans ce combat qui a durablement changé nos vies. Cette époque est marquée par un vaste mouvement de rencontre et de solidarité avec les ressortissants des anciennes colonies françaises d’Afrique de l’Ouest.

Ces événements s’inscrivent dans le temps long et ne relèvent pas d’une génération spontanée. La commémoration des trente ans de l’évacuation de l’église de Saint-Bernard le 23 août 2026 est l’occasion de tirer à grands traits les étapes majeures de cette histoire. C’est aussi, à nouveau, contredire la phrase prononcée par Nicolas Sarkozy en 2007 à Dakar affirmant que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Car, chantée par les griots, rédigée dans des manuscrits arabes gardés dans les bibliothèques des familles maraboutiques et révélée par de nombreux sites archéologiques, l’Histoire est bien présente en Afrique. On sait que le continent africain est le berceau de l’humanité et que l’homo sapiens y est apparu. L’antériorité de la civilisation égyptienne et ses racines dans la culture négro-africaine ne sont plus à démontrer. L’historienne africaniste Catherine Coquery-Vidrovitch dans Le choix de l’Afrique. Les combats d’une pionnière de l’histoire africaine, La Découverte, 2021 montre bien le lien entre le combat contre le racisme en tant que juive et les études de terrains en Afrique face à la dure réalité coloniale.

Couverture de l’ouvrage de la FASTI publié en 1992 mettant en valeur les associations villageoises de migrants

Sans papriers fride 1Generation Saint Bernard par Alain Fride Dossier spécial 30ème anniversaire de la lutte des sans-papiers de Saint-Bernard

L’histoire des Soninké

Depuis que j’avais découvert les foyers de travailleurs africains par le biais du COPAF qui est le Collectif pour l’avenir des foyers mené entre autres par le vidéaste Michael Hoare et Geneviève Peutauton, camarades de longue date de Jean-Guy Greilsamer, militant « historique » de l’UJFP, et séjourné au Sénégal en 1993 et 1995, j’avais choisi de consacrer mes études à l’histoire et à la langue des Soninké. En effet, la majorité des ressortissants africains que je côtoyais étaient originaires de ce peuple. Mon dernier séjour au village de Bokidiawé que j’avais connu grâce aux membres de l’ADMVB (Association pour le Développement et la Mise en Valeur de Bokidiawé) qui résidaient au foyer du Bourget en Seine-Saint-Denis m’avait amené à recueillir les traditions orales de cette localité du département de Matam ancien royaume du Fouta-Toro. Je consultais à cette occasion une partie des archives coloniales restées à Dakar pour y retrouver ça et là des mentions sur le village. Tout le long de mes séjours j’habitais chez ce qui deviendra plus tard ma belle-famille. La famille de ma belle-mère était devenue esclave en mai 1898 quand les troupes coloniales réduisirent la ville de Sikasso, capitale du royaume du Kénédougou dirigé par les Traoré et se partagèrent plus de 3 000 prisonniers afin de les vendre sur le marché de Saint-Louis. Ils parcoururent ainsi à pied plus de 1000 kilomètres. Les faibles et les femmes enceintes furent assassinés en chemin. Cet événement peut-être comparé aux « marches forcées » lors de l’évacuation des camps de concentration par les nazi devant l’avancée des troupes alliées.

J’en profite pour saluer ici Monsieur Doulo Fofana, mon professeur de soninké à l’association pour la Promotion de la langue et de la culture Soninké (APS, Sooninkara Wuruginden Kafo en soninké) ainsi que mesdames les professeurs Monique Chastanet et Hélène d’Almeida-Topor (1932-2020), les directrices de mon mémoire de maîtrise en Histoire africaine intitulé Bokidiawé haalpulaar, Bokidiawé soninké, histoire d’un village de la Moyenne Vallée du Fleuve Sénégal. Des origines à nos jours, Université Paris 1, 1997. Comme presque tout village africain, celui-ci est composé de deux « ethnies », ici soninké et haalpulaar (locuteurs peul). La région, appelée Tekrour par les auteurs arabes et très tôt islamisée, devint de culture peule et pris le nom de Foura-Toro. Je montre dans mon mémoire une présence soninké ancienne du temps de l’empire du Wagadou, une dernière émigration provenant du royaume de Diarrah durant la révolution musulmane de l’émir Abdoul Kader Kan vers 1776 ainsi que les diverses réactions face à la pénétration coloniale française. La retranscription de mes entretiens a permis à des chercheurs tels que Cheikhna Wagué dans Histoire des Soninkés dans le Fouta Toro. Une minorité culturelle entre Mauritane et Sénégal (XVIIIe-XXIe siècles, Karthala, 2023, d’affiner leurs propos sur la minorité culturelle soninké au Fouta-Toro.

D’après le linguiste russe Valentin Vydrin1, la langue soninké est la plus septentrionale du groupe des langues mandées dont le berceau originel au 4ème millénaire avant notre ère se situe autour du lac Tchad. Les Soninké dans leurs légendes, comme d’autres peuples mandés, disent venir de l’Est et être passés par le Bornou, région au sud-ouest du lac Tchad dans le Nigéria actuel. Les Soninké dénommés Sarakolé au Sénégal et les communautés qui en sont apparentées et qui ont perdu l’usage de la langue soninké tels que les Marka sur le fleuve Niger, les Diakhanké au Sénégal et en Guinée, les Yarsé au Burkina- Faso, les Wangara au Nigéria ou les Dioula en Côte d’Ivoire, sont ainsi répartis à travers toute l’Afrique de l’Ouest. On les a d’ailleurs souvent comparés à la diaspora juive. Ils sont les fondateurs du premier empire ouest-africain au premier millénaire de notre ère et sont parmi les premiers peuples islamisés d’Afrique sub-saharienne. Leur territoire traditionnel s’étend du fleuve Sénégal au fleuve Niger, à la jonction entre le désert du Sahara et la savane. Il est intégré à la bande sahélienne qui s’étend de l’Atlantique au lac Tchad. Le Sahel a vu se développer des empires qui prirent la forme institutionnelle de multiples royautés et fédérations villageoises vassalisées à un pouvoir central détenu par une dynastie héréditaire souvent de type gérontocratique.

Un des premiers historiens contemporains à décrire les empires ouest-africains est en l’occurrence Nehemia Levtzion (1935-2003) de l’Université de Jérusalem qui publia en 1973 un ouvrage majeur sur le sujet intitulé Ancient Ghana and Mali. Ayant vécu au Ghana, ancienne colonie anglaise qui, à l’indépendance, repris le nom de l’empire prestigieux des soninké mais dont l’emplacement géographique ne correspond pas, Nehemia Levtzion s’est spécialisé dans les manuscrits des mondes musulmans et fut président de l’Université libre de Jérusalem. Le centre des études musulmanes à l’université de Jérusalem porte son nom. Un des premiers ouvrages que je lisais sur la question était donc issu d’un israélien qui avait servi dans son armée coloniale. Il était aussi celui qui revivifia les études sur les relations entre les communautés arabes et juives au Moyen-Orient. Le dilemme me torture encore jusqu’à présent…

L’empire du Wagadou

Durant plusieurs millénaires le Sahara était « vert » et le lac Tchad formait alors une mer intérieure. L’aridification s’intensifia au 3ème millénaire avant notre ère poussant les populations à se réfugier dans les dhars, falaises et plateaux tabulaires souvent abruptes. L’archéologue Robert Vernet dans le Dictionnaire archéologique de la Mauritanie2, admet que les sites gangara des dhars de Tichitt et de Oualata, du Tagant et de l’Assaba sont probablement les traces des ancêtres des Soninké au Néolithique. Les villages gangara fortifiés et bâtis dans les hauteurs pratiquaient la culture du mil en terrasse qu’ils stockaient dans des greniers cylindriques en pierre, appelés kataté. La désertification du Sahara et la poussée démographique des populations berbères amena les Proto-soninké à se réfugier dans la région du seuil du Wagadou au sud-est de la Mauritanie près de la frontière avec le Mali, là où se cachent actuellement les rebelles djihadistes. D’après la tradition, ayant soumis les populations autochtones kagoro (clans Camara, Fofana, Konaté, etc…) et karo (Tounkara, Simagha), Dinga, l’ancêtre des Soninké et ses guerriers s’installèrent à Dia dans le delta intérieur du fleuve Niger. Ce fut son fils, Diabé Cissé, qui mit en place l’empire du Wagadou.

La Légende du Wagadou est psalmodiée par des griots spécialisés, les guessérou qui suivent encore aujourd’hui un apprentissage dans des écoles spécialisées. Dirigé par la dynastie des Cissé puis celle des Touré. le Wagadou ancien correspond au Ghâna, le pays où pousse l’or, des géographes arabes médiévaux. Le Ghâna est mentionné pour la première fois par l’astronome de Bagdad, Mouhamad al-Fazari, à la fin du 8ème siècle. Chez les géographes arabes tantôt Ghâna est le nom d’un royaume, tantôt il est celui d’une ville voire le nom du roi ce qui constitue, outre les distances approximatives, la principale difficulté d’interprétation de ces manuscrits. L’archéologie a permis d’exhumer du désert les cités caravanières que le Wagadou avait construites et qui furent plus tard réoccupées par les tribus berbères : Tegdaoust/Aoudaghost ou Togba habitée par les Guirganké (clans Souadou, Berthé et des tribus berbères), Tichitt (de setou en soninké, « la caravane « ) fondé par les tribus Macena des Berthé, Dramé, Siby et Sylla, Chinguetti (de sin guédé, en soninké « le puits du cheval »), Oualata (appelée Tafara-Birou par les Soninké) et habité par les Soumaré, Ouadane (où se pratiquait l’élevage de chevaux) et la capitale, Koumbi-Saleh dans le Hodh El Gharbi, en direction de la cité de Dia. Il s’y est développé une société mixte berbère et soninké et l’azer, dialecte du soninké, devint un temps la lingua franca de toute la région.

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Koumbi-Saleh, capitale du Wagadou

En 1914, les fouilles du site de Koumbi-Saleh, aujourd’hui inscrit à la liste indicative de l’UNESCO, effectuées par l’explorateur et administrateur colonial Albert Bonnel de Mézières (1870-1942) sous les auspices de l’africaniste et administrateur colonial Maurice Delafosse (1870-1926) ont révélé une large ville bâtie en pierres de schistes, un tombeau royal à colonnes ainsi qu’une des plus vieilles mosquée d’Afrique qui a été datée du 8ème siècle de notre ère. Les débuts de la propagation de l’islam dans la région pourrait avoir été l’œuvre de marchants ibadites. L’ibadisme est un courant religieux né 50 ans après la mort du Prophète Mahomet. Les ibadites furent chassés d’Arabie et furent les dirigeants au Maghreb entre le VIIIème siècle et 909 de l’émirat rostémide qui fut alors supplanté par le califat Fatimide. Le catalogue de l’exposition Les Vallées du Niger3 indique que les plaques épigraphiées de la mosquée de Koumbi-Saleh sont d’inspiration fatimide. De même que la généalogie orientée des Kaya Maga, les empereurs du Wagadou qui se disent descendre d’un ancêtre yéménite et que rapporte le géographe al-Idrisi au 12ème siècle. Les historiens l’interprètent comme le « snobisme des origines mythiques orientales » propre aux peuples convertis. La prise de Sijilmassa, cité caravanière du Maroc et point de départ pour les expéditions vers Ghâna, par les almoravides qui ravirent le pouvoir aux fatimides en 1055 permet de dater ces plaques du début du Xème siècle au milieu du XIème siècle.

Dans le marché de Koumbi-Saleh se déroulait le commerce lucratif de l’or, des esclaves et autres « produits » africains (gomme arabique, ivoire, ébène, tissus de coton teints à l’indigo, mil, miel, poisson séché) contre le sel et le cuivre provenant des mines du Sahara, des chevaux de la race barbe, des cauris (petits coquillages des îles Maldives servant de monnaie) et des produits luxueux (étoffes et céramiques) apportés par les commerçants arabo-berbères. Les empereurs soninké avaient le contrôle sur le commerce de l’or. Les transactions se faisaient à la « muette », le mythe que l’or pousse comme des carottes était entretenu, le lieu exact des placers aurifères du Bouré (en Guinée actuelle) étaient cachés et exploités par les populations locales. Les soldats de l’empereur assuraient la sécurité des routes commerciales. Le géographe Abou Oubeid al-Bakri en 1068 dans le Livre des itinéraires et des royaumes (Kitab al masalik wa al mamalik) signale que les rois de Ghâna réglementaient les sorties d’or pour éviter qu’il ne se déprécie. Les populations de l’empire versaient un tribu annuel à l’empereur en biens dont la production était caractéristique de l’économie de la région ou du groupe ethnique. Ainsi, les agriculteurs sédentaires payaient en céréales, les pécheurs bozo en poisson et les éleveurs peul en bétail.

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Vue de la grande mosquée de Koumbi-Saleh lors des fouilles ultérieures dans les années 1970

Grandeur et décadence de l’empire du Wagadou

Al-Bakri au 11ème siècle, avant l’épisode almoravide, décrit une cité de Ghâna divisée en deux, une musulmane et une autre où vit le roi et où se trouve un bosquet sacré propre à l’animisme africain. Le roi s’entoure de conseillers et de fonctionnaires musulmans. Ce n’est que vers 1154, que le géographe al-Idrisi, dans le Livre de Roger destiné au roi de Sicile, indique que les habitants de Ghâna sont musulmans et que le roi y fait la prière. La religion musulmane a été pendant longtemps l’apanage des élites soninké qui la propagèrent dans toute l’Afrique de l’Ouest. La formidable expansion territoriale du Wagadou est due à la cavalerie. La description de la magnificence des chevaux caparaçonnés d’or de la cour de Ghâna par al-Bakri le confirme. De nombreux patronymes soninké (les diamou) rendent compte de l’importance du cheval dans les clans fondateurs du Wagadou, les Wago. « Si » signifie le cheval dans les langues mandingues. On retrouve ainsi « « si » dans Cissé qui signifie « le cheval de couleur alezan », prestigieuse robe rousse, et également dans les diamou des clans Cissokho, Sylla, Simaga, Simpéra, Sitaka, Siwaré/Souaré, Bidanessi, Dianessi, Doukansi, Doumassi, Gandessi, Yaressi, etc… Le diamou Dafé signifie, lui, le cheval à la robe argentée d’après le Dictionnaire Soninké-Français4 d’Ousmane Moussa Diagana (1951-2001).

Le premier récit que nous connaissons de la Légende du Wagadou a été rédigé par le marabout Mamadou Aïssa Kaba Diakité (1865-1950) de Nioro du Sahel et remis au colonel Archinard en 1891 après qu’il a conquis la région. C’est sur ce manuscrit que s’appuient nombre d’africanistes du début du 20ème siècle dont Maurice Delafosse dans Haut-Sénégal-Niger, Larose, 1913, qui brosse une histoire générale de la région. Commentée par Germaine Dieterlen (1903-1999), une version plus complète récitée par le guesséré Diarra Sylla est retranscrite dans L’empire de Ghana. Le Wagadou et les traditions de Yéréré5. Diarra Sylla relate que chaque année une jeune fille vierge montée sur un cheval blanc était offerte en sacrifice au Bida, le serpent python auquel était voué un culte. Le Bida était le frère jumeau de Diabé Cissé, tous deux étant les fils que Dinga eut avec une de ses épouses, Katané Bori. En échange du meurtre rituel, l’empire recevait pluie et or. Un jour, Mamadi Sakho dit « le taciturne » empêcha que sa fiancée, Sya Yatabéré, soit sacrifiée. Il coupa la tête du Bida. Pour conséquence, le Wagadou fut frappé par la sécheresse, la fin de l’or et la dispersion des Soninké. Les historiens interprètent cet événement comme relatif à un événement climatique et révélateur de l’islamisation du Wagadou ou tout du moins un bouleversement radical dans la société.

Le déclin de l’empire du Wagadou peut être daté à partir de 1076 quand Koumbi-Saleh fut saccagée par les armées almoravides. Ce mouvement religieux rigoriste musulman en opposition au califat des Fatimides prit sa naissance dans le désert du Sahara parmi les populations berbères sanhadja. L’émir Abou Bakr à leur tête, les almoravides s’emparèrent des cités caravanières soninké avant de fonder la ville de Marrakech au Maroc et de partir à la conquête de l’Espagne. De là, les commerçants arabo-berbères maîtrisaient toutes les étapes du commerce transsaharien et pouvaient frapper monnaie (les dinars maravedis) avec l’or de l’Afrique. À Venise, les Maures qui y avaient leur palais, amenèrent cet or qui permit ainsi l’essor des premières banques au monde. L’empire du Wagadou, quant à lui, se disloqua en de multiples entités territoriales indépendantes tels que d’Est en Ouest le Méma, le Guimballa, le Sosso, le Guiriga, le Lambalakhé, le Débi-Niérou, le Bakhounou, le Kingui, le Kaarta, le Kaniaga, le Koussata, le Soroma, le Tiringa, le Diafounou, le Gadiaga et le Guidimakha. Les Soninké restés sur le fleuve Niger forment l’embryon de la société marka. Ils sont associés à la création de la ville de Djénné, petite sœur de Dia, et de là partent commercer le long du fleuve Niger et de ses affluents pour s’implanter en communautés villageoises.

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Carte des conquêtes almoravides (Wikipédia)

Les Soninké sous les empires du Mali et du Songhay

La société traditionnelle soninké est divisée en castes hiérarchisées de manière pyramidale : les nobles, hooron, les artisans, niamakhala, et les esclaves, komo. Les nobles soninké ont acquis une tradition commerciale pluri-séculaire et sont à l’origine du groupe socio-culturel des dioula, les commerçants musulmans qui parcourent toute l’Afrique de l’Ouest. C’est ainsi que les Soninké ont participé à l’expansion mandingue vers le sud durant l’empire du Mali fondé par Soundiata Keïta au début du 13ème siècle. Celui-ci avait gagné l’hégémonie en se rendant victorieux sur le royaume rival du Sosso soninké dirigé par Soumahoro Kanté. Il fut aidé par le roi Cissé du Wagadou, dont le territoire était réduit à sa région d’origine, qui l’hébergea et le roi Tounkara du Méma qui lui fournit des guerriers. Le royaume Sosso spécialisé dans la métallurgie du fer avait repris entre les XIème et XIIIème siècle l’hégémonie délaissée par le Wagadou. Le pèlerinage de l’empereur Kanka Moussa à la Mecque est 1324 et la dévaluation de l’or au Caire après son passage est célèbre. Quant au voyageur maghrébin Ibn Battuta (1304-1368) auteur de la Rihla (Voyages), il aurait visité le Mali en 1352-1353 et rencontré son successeur Mansa Souleymane.

Nos connaissances sur la période de la fin du Moyen-âge jusqu’à l’arrivée en 1591 des troupes marocaines à Tombouctou menées par le « renégat » espagnol Pacha Djouder (1550-1606) proviennent notamment de deux manuscrits historiques rédigés à Tombouctou aux 16ème et 17ème siècles, le Tarikh el-Fettash de Mahmoud Kati (1468-1593) et de ses descendants ainsi que le Tarikh es-Soudan d’Abderrahmane Es-Saadi (1596-1656). Les Soninké sont alors associés à l’élite urbaine de Tombouctou et de Djenné à l’apogée de l’empire songhay, qui succéda à celui du Mali dans les années 1490, sous le règne de l’empereur Askia Mohammed (1443-1538). La fraction maraboutique des Bagayoko, et non celle de forgerons qui est celle du maire Bally Bagayoko, fournit ainsi les juristes de Djenné et furent les maîtres du célèbre savant Ahmed Baba (1556-1627). Profitant du déclin de l’empire du Mali, le royaume de Jaara, ravi par Daman Guillé Diawara aux rois Niakhaté vers le milieu du 15ème siècle, eut une période d’hégémonie régionale durant le règne de Faren Mamadou son fils. Daprès Mamadou Diawara dans La graine de la parole, Franz Steiner Verlag Stuttgart, 1990, l’extension maximale de Diarrah comprenait tous les royaumes soninké jusqu’au fleuve Sénégal et s’est concrétisée par l’implantation de villages dirigés par les Diawara. Cependant, entre 1513 et 1530, Faren Mamadou du faire appel au Songhay et reconnaître leur autorité face à l’immense mouvement d’expansion militaire du conquérant peul Koli Tenguella (décédé en 1537). Peu après, le royaume de Jaara fut déchiré par des conflits de succession qui prirent la proportion d’une guerre civile et qui aboutirent à un férogo, exil, mouvement de population en soninké.

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Carte des territoires traditionnels du Haut-Sénégal-Niger. Travail personnel

Esclavagistes hier, esclaves aujourd’hui

Cette période de l’histoire moderne correspond elle aussi à l’arrivée des Portugais en Afrique et à la « découverte » concomitante de l’Amérique. Les destins des deux continents vont dès lors être liés par le commerce européen de la traite négrière transatlantique. L’historien Abdoulaye Bathily dans les Portes de l’or. Le royaume de Galam (Sénégal) de l’ère musulmane au temps des Négriers (VIIIe-XVIIIe siècle), L’Harmattan, 1989, relate que le Gadiaga ou Galam, dirigé par les Bathily, fut le premier royaume soninké en contact avec les Français. Sur le fleuve Sénégal à l’escale de Bakel, le gouverneur André Brue (1654-1738) au nom du roi Louis XIV y fit construire le comptoir fortifié de Saint-Joseph en 1698. Le commerce triangulaire se déroulait en plusieurs étapes. Les navires de la Compagnie des Indes partaient des ports français pour les côtes indiennes où ils chargeaient leur cargaison en cauris ainsi qu’en en tissus imprimés, les indiennes, et autres cotonnades afin de satisfaire la demande sur le continent africain. Ces produits étaient ensuite revendus sur le marché africain contre des esclaves qui étaient acheminés aux Antilles et en Amérique. Après l’abolition du commerce de la traite au Congrès de Vienne de 1813 et la rétrocession par l’Angleterre des comptoirs de Gorée et de Saint-Louis, qui les avait occupés entre 1758 et 1814, au roi Louis XVIII, la nouvelle Compagnie de Galam mena sur le fleuve Sénégal des campagnes commerciales annuelles entre 1818 et 1848. Sur les escales, les agents de la Compagnie venaient chercher la gomme arabique et les arachides en continuant à employer des esclaves. Les guerres incessantes du 19ème siècle, fournirent des contingents de prisonniers qui furent mis en esclavage dans les villages soninké. D’autres furent revendus pour les Amériques, la traite transatlantique illégale perdurant tout le long du 19ème siècle.

D’après Christian Girier,6 les Soninké ont participé activement à la captation, à l’acheminement et au négoce des esclaves. Certains royaumes prédateurs comme le Bakhounou des Kagoro dirigé par une branche des Camara-Dantioko venus du Kingui, décrit dans l’article de l’anthropologue Claude Daniel Ardouin (1950-2011). Une formation politique précoloniale du Sahel occidental malien : le Baakhunu à l’époque des Kaagoro, Cahier d’Études africaines, 1988, effectuaient des rezzou saisonniers sur les peuples voisins pour se procurer les captifs. Claude Meillassoux évoque lui aussi les guerres de capture organisées par les Koussa de Goumbou du Sahel dirigés par une branche des Doucouré dans Gloires oubliées et mémoires construites : les guerres de Gumbu du Sahel (Mali), Cahier d’Études africaines, 1993. L’explorateur écossais Mungo Park (1871-1806), premier Européen à atteindre le fleuve Niger et à mourir sur ses bords lors de son second voyage, témoigna que les prisonniers étaient amenés par colonnes entières et vendus sur les comptoirs européens des fleuves Sénégal et Gambie ainsi que sur la côte. Il chemine avec l’une d’elle en compagnie de marchands aux diamou soninké comme Doucouré, Diouma, Touré et Fofana. Un autre témoignage, celui du voyageur français René Caillé ‘1799-1838) lors de son voyage vers Tombouctou en 1827 qui rencontre à Samatiguila (Guinée) une caravane de marchands saracolets allant acheter des esclaves.

Mungo Park passa par le royaume soninké du Gadiaga où il dû payer un droit de passage mais aussi, plus à l’Est, dans la région de Nioro du Sahel au Mali actuel, par le royaume de Jaara au Kingui, dirigé par la dynastie des Diawara, et séjourna dans sa capitale Diarrah. Quand Mungo Park se rendit à Diarrah, la cité avait perdue de toute sa splendeur et était soumise au royaume bambara du Kaarta (région de Kayes, cercle de Diéma au Mali) dirigé par les Coulibaly-Massassi. La ville avait été vidée d’une partie de ses habitants fuyant les rezzou incessants des tribus maures. Lorsque les Niakhaté avaient été évincés du pouvoir à Diarrah au cours du 15ème siècle, ils s’étaient alors réfugiés au village de Lambidou dans le Kaarta. Puis à la fin du 18ème siècle, les Niakhaté sous le nom de famille diminutif de Niaré, participèrent à la fondation de Bamako avec des familles Sanogo/Saganogo et Touré. Le village de Lambidou-Niakhaté a acquis depuis lors une notoriété dans la culture soninké et est célébré comme un village exceptionnel et exemplaire. Or, ce sont des ressortissants de Lambidou habitant à Montreuil qui sont à l’origine de la formidable épopée de Saint-Bernard.

Carte des mungo sans papiers 6 FrideGeneration Saint Bernard par Alain Fride 1 Dossier spécial 30ème anniversaire de la lutte des sans-papiers de Saint-Bernard
Carte des voyages de Mungo Park

La colonisation des pays soninké

Entrés en contact avec les Français et les marchands métisses de Saint-Louis sur le fleuve Sénégal, le prestige de ce métier fit que les royaux Bathily se firent embaucher comme laptots, en remplacement des marins wolof, sur les embarcations fluviales de la Compagnie de Galam. Lorsque les eaux étaient suffisamment hautes, les navires effectuaient le trajet entre le port de Saint-Louis sur la côte atlantique sénégalaise et les escales de Podor, de Matam et de Bakel. Puis, les Soninké embarquèrent comme marins au long cours sur les navires marchands. En parallèle, ils devinrent travailleurs agricoles saisonniers dans les champs d’arachide sénégalais et gambiens sous l’appellation de navétanes. Ce n’est point le besoin en revenus monétaires consécutif à l’impôt colonial ni à cause d’une économie locale qui aurait été en crise, d’après la thèse développée par l’historien François Manchuelle (1953-1996) dans l’ouvrage Les diasporas des travailleurs soninké (1848-1960). migrants volontaires, Karthala, 2003, qui poussa les Soninké à se salarier mais une volonté d’ascension sociale. Pendant ce temps, les Français multipliaient les traités d’alliance avec les rois africains leur permettant d’annexer de plus en plus de territoires. Les Français s’immiscèrent dans les conflits internes aux royaumes africains et soutinrent des royaumes contre d’autre appliquant la politique du diviser pour mieux régner. Ainsi, les Français intervinrent dans la guerre des différentes branches des tounka (rois) Bathily du Gadiaga qui se disputaient le trône et divisèrent en 1844 le royaume en deux entités : le Goye et le Kaméra. La rivière Falémé fut alors la frontière entre les deux royaumes établissant une partie de la future frontière sénégalo-malienne.

À partir des années 1850, le leader musulman haalpulaar originaire de Halwar près de l’escale de Podor dans la Moyenne vallée du fleuve Sénégal, El Hadj Oumar Tall (1794-1864), représentant de la confrérie soufie de la Tidjania en Afrique, édifia, à l’appel du djihad, un empire sur toute la région en réaction à la pénétration coloniale. La Tidjania fut fondée en 1782 à Fès par Ahmed al-Tidjani et inquiéta à l’époque les autorités ottomanes. Selon Christian Girier, « les dernières mutations importantes de la société soninké sont liées à l’épopée d’El hadj Oumar ». Le ralliement des populations sénégambiennes au djihad oumarien dont une partie des Bathily du Gadiaga et des Kaba-Diakité de Nioro du Sahel fut freiné par les oulémas diakhanké, hostiles aux conversions par la force, et par le prince Karounga Diawara de Jaara ainsi que les Camara et les Kagoro du Bakhounou qui combattirent El Hadj Oumar en 1854-1856. El hadj Oumar était pris en tenaille entre les européens à l’ouest et, à l’est, les royaumes bambara mais aussi la Diina du Macina dans le delta intérieur du Niger pourtant dirigé par un clergé musulman peul sous l’égide de Sékou Amadou puis de ses fils. Plus au sud, en Guinée, les Almami peul des montagnes du Fouta-Djalon et Samory Touré (1830-1900) édifiaient d’éphémères empires musulmans voués à la défaite militaire contre à la France. En Gambie, les djihad à la fois de résistance contre les Anglais et de conversion des populations animistes comme certaines communauté Soninké, les populations Diola et Baïnouk, furent menés par les soninké Fodé Kaba Doumbia entre 1860 et 1901 en Haute-Gambie et par Fodé Sylla Touré au Kombo et au Fogny entre 1850 et 1894.

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Emplacement du fort Saint-Joseph détruit depuis. D’après Nouvelle relation de l’Afrique occidentale de Jean-Baptiste Labat, 1728.

Résistances soninké à la colonisation

L’expansion française fut retardée en 1887-1888, quand la région du haut-fleuve Sénégal se rebella sous l’autorité du soninké Mamadou Lamine Dramé (1835-1887) de famille dioula et maraboutique de longue date. D’après Yaya Sy dans Mouhamadou Lamine Darame7, les Dramé étaient les fondateurs au 12ème siècle de la ville de Goundiourou dit Dougouba. À la fois ville sainte, on n’y entre pas armé ni à cheval, et nœud commercial majeur situé à l’embouchure de la rivière Kolimbinné et du fleuve Sénégal, sa situation permettait l’accès aux mines d’or du Bambouk et se trouvait à proximité des États décentralisés faibles militairement permettant la capture d’esclaves. Goundiourou rayonna aux 17ème et 18ème siècle puis tomba sous l’influence politique du royaume voisin du Khasso. Le soulèvement contre les Français se revendiquait dans la filiation d’El hadj Oumar mais pris une dimension nationaliste. En 1886, Mamadou Lamine Dramé attaqua le fort de Bakel mais fut poursuivi par le Commandant Frey. Il mourut dans sa fuite à N’goga-Soukouta à deux kilomètres de la frontière gambienne sous les coups des guerriers de Moussa Molo (1846-1931) roi du Fouladou. La conquête du Haut-Sénégal-Niger par la politique de la terre brûlée en canonnant et brûlant les localités rebelles fut l’œuvre du Général Joseph Galliéni (1849-1916) et achevée par la campagne militaire de 1891 du Colonel Louis Archinard (1850-1932). L’immense territoire conquis devint alors la colonie du Soudan français.

Durant les premières décennies de la colonisation eurent lieu des révoltes de villages soninké face à la collecte de l’impôt colonial comme à Goumbou entre 1891 et 1893 où la garnison chargée de recevoir la perception fut attaquée. La situation coloniale fit naître des luttes internes pour le pouvoir notamment chez les Kagoro du Bakhounou. Daman Diawara au Kingui fut tour à tour résistant et collaborateur, n’hésitant pas à razzier. Les nobles hooron émirent des réclamations face au départ des esclaves dont la libération avait été décrétée par le colonel Archinard. La création de villages de liberté pour les anciens esclaves libérés n’obtint cependant pas le succès escompté par les autorités coloniales. La résistance chez les Soninké pris racine au sein de la confrérie de la Tidjania, dont El Hadj Oumar avait été auparavant le représentant. En 1911, la rébellion du marabout Fodé Ismaïka Tounkara de Koussané au Guidimakha malien, ancien compagnon d’El hadj Oumar, fut rapidement réprimée par les autorités coloniales. Alioune Traoré dans Islam et colonisation en Afrique. Cheikh Hamahoullah, homme de foi et résistant, Maisonneuve et Larose, 1983 relate que né à Nioro du Sahel et sous la conduite du tidjane Cheikh Ahmédou Hamahoullah (1883-1943), un mouvement religieux rigoriste traversa toute la communauté soninké jusqu’en Côte d’Ivoire et, ce, des années 1920 jusqu’au gouvernement de Vichy qui enferma le leader en France où il mourut en détention à Evaux-les-Bains (Creuse).

Par ailleurs, des hommes soninké versèrent leur sang pour la France et combattirent sur les fronts européens durant les deux guerres mondiales au sein des troupes coloniales d’Afrique dites des « tirailleurs sénégalais ». Ces troupes avaient été justement constituées dans les années 1820 par le gouverneur Schmaltz pour protéger le fort de Bakel. À partir des années 1930, avec la fin du navétanat l’immigration se fit plus urbaine, sur le long terme et non plus saisonnière. Les Soninké rejoignirent surtout en tant que commerçants les villes de Dakar, d’Abidjan en Côte d’Ivoire et le Congo belge et français où ils exercèrent comme colporteurs jusqu’à importateurs de produits en gros. Ils constituèrent ainsi des réseaux commerciaux dynamiques. Il n’est pas sans rappeler que les flux migratoires internes à l’Afrique sont bien plus supérieurs que ceux de l’Afrique vers l’Europe. Les esclaves émancipés participèrent aussi à la migration. Les Soninké commencèrent à s’implanter comme marins dans les villes portuaires du Havre et de Marseille où ils créèrent des kompé hooré, de grandes « chambres » regroupant les ressortissants d’un même village et précurseurs de l’habitat en foyer de travailleurs migrants. A Marseille, ils participèrent aux luttes syndicales et ils furent propriétaires et gérants de bars et d’hôtels.

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Yéli Samba Timéra, tirailleur sénégalais mort au champs d’honneur durant la Seconde Guerre Mondiale, originaire du village soninké de Yaféra. Site sooninkara.org.

La diaspora soninké d’après-guerre

Durant les « trente glorieuses » années d’après-guerre, la reconstruction de la Métropole et l’industrie nécessitant une main d’œuvre nombreuse, les travailleurs nord-africains et sub-sahariens furent sollicités par l’Office des Migrations Internationales (OMI) qui tenait des « comptoirs » de recrutement dans les pays d’origine. Après la période des Indépendances du début des années 1960, le flux migratoire soninké fut marqué durablement par la sécheresse au Sahel dans les années 1970. Il n’est pas inutile de rappeler que la cause directe de ce dérèglement climatique vient des pays du continent européen, la mousson provenant du Golfe de Guinée ne parvenant plus à monter au nord de l’Afrique de l’Ouest en raison des particules provenant de la pollution générée au nord de la méditerranée. Les causes secondaires locales sont bien sûr la surexploitation du bois, la déforestation consécutive et l’intensification des activités agricoles et pastorales. Adrian Adams dans Le long voyage des gens du fleuve, Maspero, 1977, relate que le chômage endémique poussa les Soninké du Sénégal à émigrer en France et qu’après plus de 25 ans d’émigration intensive les villages se meurent économiquement. La sociologue Catherine Quiminal8 indique que les émigrés vont alors constituer des associations de développement villageoises et cotiser chaque mois pour la construction d’équipements collectifs (écoles, forages et dispensaires) et ainsi suppléer aux défaillances étatiques.

Le sociologue Mahamet Timéra9 montre que dans les années 1980 et 1990, la diaspora des travailleurs soninké s’élargit aux familles grâce aux lois permettant le regroupement familial. Néanmoins, les conditions d’habitat restent précaires. Lycéen à Maurice Ravel, j’assiste à la fondation de Droit au Logement en 1989 par des familles mal-logées en majorité d’origine soninké campant place de la Réunion. Je participe à cette occasion à une manifestation qui va jusqu’à Belleville avec, juchés sur un camion, le groupe punk des Béruriers Noirs. Le statut de sans-papiers est aussi maintenu par les autorités administratives. Se développa alors une catégorie d’étrangers théoriquement ni régularisables, ni expulsables de par leurs liens familiaux. Cette période est décrite par Mamadou Dia (1957-2017)10. J’y apparais dans un paragraphe sous les traits du jeune blanc militant compassionnel rendant visite aux familles mal-logées du campement de l’esplanade de Vincennes en 1992. Michel Ouaknine de l’UJFP en partenariat avec le comité du MRAP local (Mouvement contre le Racisme et Pour l’Amitié entre les Peuples) avait mit alors à disposition son appartement pour les réunions du comité de soutien.

Mamadou Dia fut un de mes maître et ami. Rencontré dans une réunion pour les sans-papiers, il me fit participer à son émission de radio Boutique de droit sur le droit des étrangers sur Fréquence Paris Plurielle, 106.3 FM. J’ai pu à cette occasion interroger un sans-papier au centre de rétention du Mesnil-Amelot près de l’aéroport de Roissy. Les auditeurs avaient la parole et posaient leurs questions en direct. En 1998, lorsque que j’étais salarié en emploi-jeune à l’APS je pus obtenir pour l’ancienne speakerine mauritanienne N’Diaye Sylla une programmation en soninké sur l’antenne de cette radio. Avec Mamadou Dia et d’autres amis nous élaborâmes un jeu de l’oie du sans-papier resté à l’état de projet. Je participais aussi à la diffusion de son magazine photocopié Séminole consacré à la lutte des sans-papiers. Les Séminoles sont un peuple amérindien de Floride qui accueillirent en leur sein les esclaves africains en fuite. Les années 1990 étaient marquées par une multiplication des squatts. Nous ne manquions jamais de nous rendre aux portes ouvertes artistiques et aux soirées de musique alternative dont le Collectif Contre Culture au Centre International de Culture Populaire où l’UJFP a ses locaux en est aujourd’hui l’héritier. Marsu, l’ancien manager des Béruriers Noirs en est un des membres organisateur. Mamadou Dia s’est éteint à l’âge de 60 ans victime d’une tuberculose mal soignée et dans des souffrances psychologiques graves.

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Affiche de la lutte des foyers Sonacotra qui dura entre 1973 et 1981.

La saga des sans-papiers

C’est Mamadou Dia qui me mit dans la confidence de l’origine de la mobilisation des familles de Lambidou. Au cours de l’année 1996, réunies par l’entremise d’un militant de SOS Racisme qui à l’époque était dirigée par Fodé Sylla, lui aussi d’origine soninké, les familles avec d’autres sans-papiers d’origine africaine et maghrébine habitant principalement à Montreuil occuperont tout d’abord l’église Saint Ambroise située sur la ligne de métro 9, commode d’accès à partir de Montreuil. L’après-midi du 18 mars, nous recevons un fax à la FASTI où, fait inédit, il est mentionné que le curé en charge de l’Église remettra les clés aux autorités, permettant ainsi l’évacuation de l’édifice religieux censé, traditionnellement, être un sanctuaire et un lieu de refuge. Les interventions de Jean-Claude Amara de Droits Devant, de l’abbé Pierre (1912-2007) et de Monseigneur Jacques Gaillot (1935-2023) ne pourront rien faire contre la décision de l’archevêché alors dirigé par le Cardinal Jean-Marie Lustiger (1926-2007), qui eut à souffrir du racisme quand il était un enfant juif et qui fut caché par l’église durant la guerre.

Je me rends aussitôt sur place et participe au recensement des familles. Ce genre d’opération m’a toujours rendu mal à l’aise. Certes, elle est utile pour constituer des dossiers auprès de la préfecture mais elle peut aussi servir de liste à des fins répressives. Je retrouve dans l’église un ancien sans-papier de la permanence juridique de Ménilmontant, Mamadou Lamine S. avec qui, depuis, une amitié profonde s’est établie. Il est originaire du Diafounou, ancien territoire d’un autre royaume soninké dirigé par les Doucouré. Sous le nom de Zafoun, Al-Bakri au 11ème siècle décrit le royaume du Diafounou comme vouant un culte au python Bida et au 13ème siècle, Yaqout al-Roumi relate la visite de son roi au sultan almoravide de Marrakech. Le pouvoir sur les villages du Diafounou est partagé entre les capitales Tambakara et Gori suite à des querelles entre deux branches des Doucouré. J’apprends le 22 mars par la radio que les familles ont été expulsées et occupent le gymnase Japy en face de l’église Saint Ambroise. Dans ce même gymnase avaient été regroupées les familles juives lors de la rafle du Veld’Hiv en juillet 1942. Le parallèle fut évident et saisissant. J’étais devenu à ce moment là un juif soninké.

Au bout de deux jours, les sans-papiers sont expulsés du gymnase par les forces de police qui les suivent sans relâche et sont accueillis dans les locaux de Sud-PTT (syndicat de postiers) à Ménilmontant. L’exiguïté des locaux ne permettant pas un séjour décent, le 29 mars, les sans-papiers se rendent à Vincennes au théâtre de la Cartoucherie d’Ariane Mnouchkine où je les rejoins pour apporter ma solidarité et aider à la constitution des dossiers. Les familles sont hébergées dans les roulottes où habitent habituellement les comédiens. Ariane Mnouchkine et sa troupe ont su créer un environnement sécurisant et une ambiance de réelle fraternité. Le théâtre crée à l’occasion des banderoles et des personnages géants qui participeront à tous les défilés de sans-papiers. Le 10 avril, les familles décident d’occuper la halle désaffectée de la SNCF rue Pajol dans le 18ème arrondissement. Les familles organisent le quotidien. Les réunions sont permanentes. Des figures émergent. Les portes-parles Madjiguène Cissé (décédée en 2023), Ababacar Diop, Doro Traoré et Youssouf Tounkara sont élus. Des commissions se mettent en place. Le 28 juin, face à l’indifférence des pouvoirs publics l’occupation de l’église Saint-Bernard débute. Là, le curé de la paroisse, Henri Coindé (1933-2018) accueille les familles à bras ouverts, refuse de signer l’arrêté d’expulsion et prononce des discours en faveur des sans-papiers.

La longue marche des sans-papiers le 22 mars 1996. Photo Laurent Le Piouff, archives de l’Agence IM’média.

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La longue marche des sans-papiers le 22 mars 1996. Photo Laurent Le Piouff, archives de l’Agence IM’média

L’occupation de l’église Saint-Bernard

À partir de l’occupation de l’église Saint-Bernard, un collège de médiateurs se met en place. Y figure notamment le professeur Léon Schwarzenberg (1923-2003) et Stéphane Hessel (1917-2013), ancien résistant, ambassadeur en Algérie et membre de l’UJFP. À l’époque, je travaille quelques nuits par semaine auprès d’Étienne Bauer (1918-1997), atteint de sclérose en plaque, père d’une amie, ancien secrétaire de Jean Moulin à Libération-Sud et ami intime de Stéphane Hessel et d’Alexandre Parodi (1901-1979), fondateur de plusieurs mouvements de résistance et compagnon de la Libération. Je participe alors à une réunion du collège des médiateurs chez Étienne Bauer en tant que membre de la FASTI. L’appartement d’Étienne Bauer, membre du Mouvement Pugwash contre la prolifération des armes nucléaires avec, entre autres les physiciens, Albert Einstein (1879-1955) et Georges Charpak (1924-2010), avait déjà servi, dans les années soixante, aux premiers contact entre le Viet-Minh et les Américains et, dans le début des années quatre-vingt dix, au début des pourparlers entre Israéliens et Palestiniens en vue des accords d’Oslo.

Le 3 juillet, les familles entament une grève de la faim. Les membres des associations débutent eux aussi une grève de la faim en solidarité. L’anthropologue africaniste Emmanuel Terray (1935-2024) bien qu’âgé participe au jeûne et prend la parole publiquement. Des célébrités et une jeunesse nombreuse affluent à l’église Saint-Bernard. Une amie habite sur la place de l’église. Elle s’investit, avec d’autres, corps et âme dans la lutte auprès des familles, son appartement permettant ainsi aux mamans de prendre une douche. La veille de l’expulsion qui a lieu le 23 août, je suis épuisé et rentre chez moi. J’apprends par la radio l’expulsion violente prononcée par le ministre de l’Intérieur de l’époque Jean-Louis Debré (1944-2025) dont on rappelle que le grand-père, éminent médecin pédiatre, avait été inquiété pendant la guerre pour ses origines juives. Tout est résumé dans la photo de la Une du Libération du lendemain des événements. 525 gardes mobiles protégés par 500 policiers des commissariats environnants et 480 CRS, sont déployés pour ouvrir à coups de bélier et de merlin la porte de l’église et évacuer les occupants.

L’évacuation de l’église se solde par 220 interpellations, dont 210 étrangers en situation irrégulière (98 hommes, 54 femmes et 68 enfants) qui sont placés dans le centre de rétention de Vincennes. Une immense manifestation est alors organisée à partir de la place de la Nation en direction du centre de rétention. Nous nous retrouvons tous au son des djembé sur le rythme de guerre soninké et sur la chanson de reggae créée par Cliff Brown à l’occasion que l’on peut écouter sur YouTube https://share.google/cexncFtCkLJ4lBxiY. Le soir, nous arrivons dans l’obscurité du bois de Vincennes près du centre de rétention aux abords de l’hippodrome. Tout est quadrillé par la police. Par sécurité, je rebrousse chemin. Dans les jours qui suivent, 8 sans-papiers de Saint-Bernard seront expulsés par avion militaire de la base d’Evreux et par charter. Les associations et syndicats organisent alors une mission pour le Mali afin de soutenir les expulsés et de préparer l’après expulsion. La délégation est composée de membres du GISTI, du Syndicat de la Magistrature, de la CIMADE et moi pour la FASTI. Nous sommes accompagnés par les cinéastes de l’agence IMmedia qui aboutira au film La ballade des sans-papiers visible sur YouTube https://share.google/OUMBnI5yWEhQpE8ll.

La Une de liberation sans papiers 11 Fride Dossier spécial 30ème anniversaire de la lutte des sans-papiers de Saint-Bernard
La Une du journal Libération.

Délégation d’associations au Mali

En septembre 1996, me voilà parti pour Bamako en tant que représentant de la FASTI. Avec la délégation, nous retrouvons les expulsés qui n’étaient pas retournés au village, complètement démunis, sans bagages ni repères après des années d’absence. Chaque jour, ils se rendent en vain dans le jardin qui entoure la villa du Haut Conseil des Maliens de l’Extérieur, organisme rattaché au Ministère des Maliens de l’Extérieur, afin d’obtenir une aide de l’État malien. Notre délégation rencontre les autorités maliennes, le ministre des Maliens de l’extérieur qui nous affirme son soutien ainsi que le Président Alpha Omar Konaré. Il fut le premier président élu démocratiquement après la dictature sanglante de Moussa Traoré (1936-2020) qui pris fin par un soulèvement réellement populaire et sans verser de sang en 1991. Nous participons à une manifestation organisée en soutien aux Maliens expulsés de France et d’Afrique par le docteur Oumar Mariko, Médecin d’obédience marxiste, fondateur du réseau de radios privées Kayira et ancien opposant de toujours au dictateur Moussa Traoré. Peu après notre mission, en 1996, il fonde un parti politique, solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (SADI), en opposition au président Alpha Oumar Konaré. Il soutient depuis la junte militaire au pouvoir au Mali mise en place en 2012… Youssouf Tounkara, ancien porte-parole des sans-papiers de Saint-Bernard qui avait été expulsé au Mali après l’évacuation du 23 août, avec le petit noyau des expulsés de Saint-Bernard fonde l’Association Malienne des Expulsés pour venir en aide aux Maliens rapatriés de force.

Je tente alors de rejoindre le village de Lambidou, le cœur de cette lutte. Je me rends en train bondé jusqu’à Kita, à l’ouest du Mali dans la région de Kayes. Cette région qui est très enclavée et d’où proviennent la majorité des migrants maliens attire soudain sur elle le feu des projecteurs. A la garre de Kita, je dois prendre une moto pour rejoindre le village. Nous sommes pendant la mousson et les routes sont impraticables. Je n’ai pas suffisamment de budget pour financer ce trajet. Je renonce et reste quelques jours à Kita, ville devenue un nœud ferroviaire depuis la période coloniale et située dans les monts mandingues. Je fais la connaissance d’un rasta de mon âge qui me fait rencontrer sa famille de cheminots. Elle subit de plein fouet l’ajustement structurel imposé par le Fond Monétaire International (FMI) et le chômage pour conséquence. Autre déception, je ne peux me rendre en haut du mont Kita pour observer des peintures rupestres datant de la préhistoire. Le lieu est sacré et il faut pour cela demander l’aval des Keïta, anciens gouverneurs de la région et descendants directs de l’empereur Soundiata Keïta. Je n’ai pas le temps de faire les démarches. Je me baigne quand même dans une cascade du mont Kita et, de retour en France, j’apprends que j’y ai contracté la bilharziose, un vers dans les reins qui se soigne fort heureusement aux antibiotiques. Je compatis pour toutes celles et ceux de par le monde qui n’y ont pas accès.

Il est temps de repartir, rejoindre mon confort et mes privilèges de petit-bourgeois parisien. De retour à Paris, je rédige un compte-rendu de ma mission jamais publié à ce jour. Un an plus tard, le Parti Socialiste emporte la majorité des sièges aux élections législatives. Quelques sans-papiers de Saint-Bernard obtiennent des visas pour rentrer en France. La circulaire du nouveau ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement permettra une régularisation sur la base de la preuve de dix ans passés en France. Faible victoire. La sociologue Jacqueline Costa Lacoux dans un article intitulé L’affaire des sans-papiers, Raison présente, 1997, évoque les difficultés perpétuelles à trouver des preuves exigées par les Préfectures. En 2000, le porte-parole Ababacar Diop qui avait ouvert un cyber-café avenue de la Chapelle (Paris, 18ème) et créé une application de visiophonie sous le nom de via@vis, obtient une forte somme de la part du groupe Vivendi qui avait lancé un portail internet du même nom. Quant à Madjiguène Cissé, qui a toujours refusé la nationalité française, elle rallie la CGT. Décorée par la Ligue allemande des droits de l’homme, elle retourne au Sénégal en 2000 où elle a animé jusqu’à son décès prématuré le Réseau des femmes pour le Développement durable en Afrique (REFDAF). Saluons ici la mémoire du fougueux et infatigable Romain Binazon, cofondateur de la Coordination nationale des sans-papiers et décédé, lui aussi, prématurément en 2004.

Trente ans plus tard, le constat est amer. Rien n’a changé pour les sans-papiers. Au contraire, tout a empiré. Les lois et circulaires de plus en plus restrictives s’accumulent et les expulsions continuent en masse : mai 1998, la Loi Chevènement, novembre 2003, les Lois Sarkozy, en 2005 et 2006, en 2006, Nouveau code de l’entrée et du droit des séjours des étrangers, en novembre 2007, la Loi Hortefeux, en juin 2011, la Loi Besson, en juillet 2015, la Réforme du droit d’asile, en mars 2016, la Loi Cazeneuve, en septembre 2018, la Loi Collomb et en janvier 2024, la Loi Darmanin. Pour preuve de la chasse à l’étranger par la police, l’assassinat dernièrement par des agents du 20ème arrondissement d’El Hacen Diara résident du foyer des Mûriers situé près de la place Gambetta. Pourtant, une lueur d’espoir apparaît. La « seconde génération » soninké en France, les enfants de Saint-Bernard, a su faire sa place. Les dernières élections municipales ont permis à des figures issues du monde associatif des quartiers populaires d’émerger comme leaders politiques tels que Ladji Sacko, Bally Bagayoko ou Ali Diouara. Anzoumane Sissoko, ancien de Saint-Bernard, a repris les rênes de la lutte des sans-papiers et est devenu le porte-parole de la Coordination parisienne des sans-papiers (CSP 75). Ces trente années sont celles de ma génération, puisse la nouvelle nous apporter un monde débarrassé des discriminations et de la menace fasciste. À l’appel de la Marche des Solidarités et des comités de sans-papiers je vous convie à venir commémorer le 23 août 2026 l’anniversaire de cette lutte exemplaire.

  1. On the problem of the proto-Mande Homeland, Journal of Langage Relationship, 2009[]
  2. Université de Nouakchott, 2003[]
  3. Réunion des Musées Nationaux, 1993[]
  4. Karthala, 2011[]
  5. Khartala, 1992[]
  6. auteur de Parlons soninké, l’Harmattan, 1996[]
  7. Entre Jihad et résistance coloniale, l’Harmattan, 2013[]
  8. dans Gens d’ici, gens d’ailleurs, Paris, Bourgois, 1991[]
  9. dans Les Soninké en France. D’une histoire à l’autre, Karthala, 1996[]
  10. dans Kaso, le migrant perpétuel, L’esprit frappeur, 1999[]