Jusqu’où un artiste peut-il prétendre se dégager d’une prise de position politique lorsqu’il s’agit de crimes contre l’humanité ?
Il faut le reconnaître. Difficile pour un non juif, pour un « goï », un « gentil » de mettre le feu à la charrette. Quoique… se lancer dans une critique sévère du sionisme, dans la mise à nu des valeurs comme des pulsions mortifères qui vont bon train chez la majorité des Israéliens ne soit pas sans danger non plus pour un citoyen juif européen ou américain.
Il est encore plus difficile, à présent, d’affirmer qu’un artiste ou une célébrité juive quelconque est redevable de ses choix. S’en prendre à la noble mission qu’auraient ces derniers d’incarner au plus haut point la liberté d’expression, la liberté de création fait de vous, outre un antisémite, un antidémocrate, un réactionnaire patent.
Au point que monsieur Nicolas Zomersztajn du Cercle Communautaire Laïc Juif , CCLJ, dans son article « Artistes juifs et israéliens déprogrammés : la sécurité comme alibi commode » fait entendre haut et fort son indignation : « rendre un artiste comptable des décisions du gouvernement israélien parce qu’il est israélien ou juif, exiger de lui une profession de foi qu’on n’impose pas aux non-Juifs et considérer son exclusion comme acceptable franchit cette frontière. »[celle d’une critique acceptable d’Israël et celle qui conduit à « faire disparaître les Juifs de l’espace culturel et artistique dès que leur présence devient politiquement embarrassante »]
Donc pas question de tirer sur le pianiste, qui ne fait que gentiment son boulot. On ne peut lui imputer la moindre responsabilité de ce qui se passe dans le saloon. La furia qui se déchaîne dans le lieu où il joue paisiblement ne le concerne pas. Il ne vit et ne pense qu’à l’expression de son art. Lui tirer dessus est de bien mauvais aloi. Et prétendre, de manière générale, qu’il n’y a pas d’art pour l’art, que la création artistique fait partie de toutes les contradictions et tensions d’une société, relève du tabou. Plus encore lorsqu’il s’agit de braves Israéliens ou de juifs qui ont « tant souffert ». C’est tabou, mille fois tabou.
Il n’y a, à présent, pas plus de juive ou juif innocent que d’artiste au-dessus de la mêlée. Il est vrai que les fables sur le rôle et la fonction sociale d’un artiste ont le cuir dur. En dépit de tous les exemples et contre-exemples, elles perdurent, ces fables, grâce à une naïveté trop répandue, mais aussi parce que ça en arrange plus d’un de faire croire à la belle neutralité de l’artiste. Il resterait au-dessus de tout soupçon, uniquement préoccupé, qu’il est, d’harmonie et de beauté, se consacrant à une œuvre esthétique qui le dégagerait de toute implication politique. Lui seul sait, dans un noble acte de sublimation, se dégager de la fange du monde pour nous indiquer des voies de rédemption poético-philosophique. Son innocence ressemble diablement à celle proclamée par des victimes en tout genre !
Sauf qu’un z‘artiste n’est pas en deçà de la réalité ; il vit dedans, comme nous, les mains dans le cambouis comme nous, et participe, comme nous, à ce qu’il y a de pire et de meilleur.
Et dans le cas même où il appartiendrait à la catégorie « braves gens » n’ayant pas l’habitude de s’occuper de politique, se déclarant « apolitiques », ce qui est le propre d’une orientation traditionnelle plutôt à droite, faut-il oublier ce qu’en dit Hannah Arendt ? « Le mal, c’est quand les braves gens se taisent », ça ne vaudrait que pour les boches ?? Non, à l’évidence !
De fait, depuis le 7 octobre, chaque juif dans le monde, en Israël comme en Diaspora, est directement interpellé par ce qui se passe, et chaque jour davantage, tant est effroyable ce qui se perpétue à Gaza et en Cisjordanie, tant est lourde, épaisse la propagande qui cherche à l’amoindrir, voire à le nier. Ne pas le reconnaître, sauf lorsqu’il s’agit du « choc existentiel » causé par ce Hamas-Amalek, ce démon à pourfendre jusqu’au moindre enfant palestinien, relève de l’imposture. Pas seulement d’une position à géométrie variable. S’acharner à le nier confine à la folie. Ce qui est le cas, compte tenu des 68% d’Israéliens qui refusent la réalité exposée par le film Naza !
Un génocide, un nettoyage ethnique, des exactions sanglantes continuelles, la destruction programmée d’un peuple et de sa culture qui font suite à 76 ans de colonialisme, nous obligent à prendre position. De fait, anti ou pro, cela a lieu dans tous les sens.
Aussi, n’en déplaise à monsieur Nicolas Zomersztajn, et tant d’autres, prôner pour des artistes une liberté artistique et culturelle » hors contexte », sans interroger ce qui les anime ni la portée de leurs interventions, revient à accepter qu’ils soient collabos, du moins complices du pire ! Arletty et bien d’autres, peintres, comédiens, chanteurs en seraient ravis, eux qui ont été fort inquiétés d’avoir pris le train pour Berlin en 1941 et 1942.
C’est pourquoi, on ne saurait ranger les « z’artistes » dans la catégorie » braves gens », de même que pour les universitaires, conduits qu’ils sont, les uns et les autres, à s’occuper prioritairement de leur carrière. Ce qu’ils font… sauf exceptions. Moitié parce que c’est la loi du genre, il faut bien « se vendre », se faire connaître, obtenir un poste et la reconnaissance de ses pairs, moitié par narcissisme et frilosité.
Prendre en compte la loi d’airain qui guide ces métiers et professions ne peut conduire à passer sous silence leur caractère particulier : artistes et universitaires ne sont pas cantonnés à l’invisibilité que d’autres subissent et à laquelle ils sont sans cesse confrontés. Passer outre cela est absurde et de mauvaise foi, quelles que soient les belles déclarations sur la liberté d’expression et de création ! Ce que d’aucuns ne manquent pourtant pas de faire : appeler à préserver nos libertés et s’engager à préserver les droits humains.
Enfin, dans la mesure où Israël ose parler au nom de tous les juifs du monde, faire le Bernard l’Hermite, ne pas se prononcer, revient également à se rendre complice des bourreaux.
Est-on juif, se déclare-t-on juif juste pour porter une légion d’honneur victimaire appelée « Shoah » ? Ou s’agit-il de prendre la responsabilité de notre judéité ? Celle d’un non-renoncement à l’éthique absolue qu’elle comporte : la vie de quiconque est sacrée. Même si le « quiconque », mériterait le pire des châtiments, puisqu‘il « oublie », voire méprise ses devoirs et obligations !


