Apartheid, génocide … Jusqu’où ira le consentement ?  Intervention à l’invitation de l’AFPS à Fontenay-sous-Bois le samedi 6 juin 2026

Sonia3aout Apartheid, génocide … Jusqu’où ira le consentement ?  Intervention à l’invitation de l’AFPS à Fontenay-sous-Bois le samedi 6 juin 2026

On le sait, la population israélienne, dans sa très grande majorité, soutient, non pas son gouvernement (nombreuses manifestations contre lui ces dernières années), mais le régime sioniste conquérant, raciste, ignorant des Palestiniens et engagé depuis près de trois ans dans la phase (ultime ?) du génocide inhérent à son projet.

La fabrication de l’enfermement

Un faisceau d’éléments est à prendre en compte, qui agissent sur des registres différents mais convergeants.

La transmission judaïque agit : même si les fondateurs du sionisme à l’origine de la création de l’État d’Israël, valorisaient un Juif nouveau dans un État laïque, la force de la tradition juive est restée en arrière-fond : répétition jour après jour, semaine après semaine, année après année des épisodes de l’Ancien Testament ; bercement qui a imprégné aussi des déviants comme Spinoza et même, au début du 20è siècle des mouvements comme le Bund. En ce sens on peut parler de l’échec de la création d’un « Juif nouveau » débarrassé de la soumission au Livre. Gabor Maté, célèbre médecin survivant du génocide nazi, explique que la douleur se transmet aux générations suivantes. D’autres travaux le montrent aussi.

La force militaire et l’influence idéologique d’Israël à l’échelle internationale rejaillissent sur la population juive d’Israël qui s’accommode du paradoxe de la posture « victimes éternelles détestées par le monde entier » // « nous sommes les plus forts et rien ne nous arrêtera pour défendre notre sécurité », la seconde proposition étant le corollaire de la première comme outil de survie.

La société israélienne est habituée à vivre dans le paradoxe : si elle est traversée par des contradictions de classe, d’ethnies, elle s’unit en une quasi-unanimité dans le soutien à la politique belliciste de l’État. On peut dire que c’est une paranoïa structurelle.

L’État a été édifié sur le mode colonial typique des grandes puissances européennes qui l’ont accompagné, mais avec le discours de sauvetage de populations opprimées qui sont devenues, objectivement, des colons sur la terre palestinienne.

Enfin, l’instrumentalisation du génocide des Juifs par les nazis a été l’élément décisif qui a permis la création de l’État d’Israël. Depuis, la menace existentielle est au fondement de la politique guerrière de cet État.

Cet État, qui se prétend une démocratie, exerce de fait une politique autoritaire, voire un totalitarisme, sur le peuple palestinien privé de ses droits depuis près d’un siècle.

Sur quoi repose le consentement

L’école 

Les travaux de Nurit Peled Elhanan sont particulièrement éclairants.  Elle est israélienne, philologue, professeur de littérature comparée à l’Université Hébraïque de Jérusalem, spécialiste de l’idéologie diffusée dans les manuels scolaires israéliens. Elle est d’une famille engagée dans la critique du régime sioniste (père, frère, fils). Elle a cofondé le Tribunal Russell et, avec des Palestiniens ayant perdu des enfants dans la guerre menée contre eux par Israël, du cercle des parents endeuillés après l’assassinat de sa fille Smadar, en 1997, âgée de 14 ans, dans un attentat suicide palestinien. Titulaire du prix Sakharov du Parlement Européen, pour la Liberté de l’Esprit, elle est solidaire du mouvement international BDS.

Dès la maternelle, les enfants sont soumis à un véritable entraînement à se conformer à l’idéologie sioniste et à vivre dans la hantise d’un nouvel holocauste. Un glissement s’opère des nazis de l’Allemagne hitlérienne aux Palestiniens qui sont présentés comme la menace. D’ailleurs, Ben Gourion, premier premier ministre d’Israël, employait le terme « Arabes nazis ».

L’apartheid se manifeste dans des écoles séparées pour élèves palestiniens d’Israël et les autres. Mais tous les livres produits par des éditions privées sont contrôlés par le gouvernement.

Dans ces manuels scolaires, on observe des constantes :

  • Pas de noms de personnes palestiniennes. Les Palestinien.nes ne sont jamais nommé.e.s : c’est une masse indistincte et menaçante. En ne montrant pas des personnes, on reste dans une abstraction qui permet d’évacuer les règles morales et éthiques, dit Nurit Peled Elhanan. Des enfants voyant d’autres enfants dessinés ou photographiés dans leur livre de classe pourraient s’identifier ou du moins questionner. Là, non.
  • Donc les Palestiniens sont ignorés mais en même temps, une partie d’entre eux vit en Israël, avec la citoyenneté israélienne. On apprend aux enfants à se méfier d’eux : ce sont les ennemis de l’intérieur.
  • Pas de noms de localités sur les cartes dessinées dans ces livres : ni les villages rasés lors de la Nakba, ni les villages palestiniens qui existent encore en Israël ne sont nommés.

Nurit Peled Elhanan dit que même dans les travaux des nouveaux historiens, les Palestiniens sont uniquement présentés comme un problème.

La famille

Avec la famille, les voisinages, les milieux sociaux, les groupements divers prennent le relais de l’école : Marcelo Svirsky et Ronnen Ben Arié expliquent que les Israéliens sont coulés dans le moule des prédateurs (avec 100 ans de sionisme) Comment, concrètement ? La vie de famille entre en jeu : les bons parents préparent leurs enfants à servir dans l’armée. À l’école, les bons maîtres consolident une vision du monde fondée sur la formation de distinctions raciales. « Mais c’est dans les moments les plus ordinaires de la vie qu’on devient colon » : avec des randonnées sur des sites chargés de narration, des conversations quotidiennes, l’obéissance à la loi… Tout cela contribue à façonner une « modalité collective d’être » où la plupart des Israéliens juifs, en dépit de leurs différences (et des inégalités entre eux), ont pour dénominateur commun la haine de la présence palestinienne. Le rêve : se réveiller un matin sur une terre sans Arabes.

Un contre-exemple : Léonore Merza avait migré de France en Israël pour rejoindre son conjoint, Eitan Bronstein, tous deux opposants à la politique sioniste. Ils ont tenté de faire comprendre aux Israéliens en quoi la Nakba était l’élément fondateur de la construction sociale israélienne. Ils ont adopté une manière originale de faire connaître leur livre, se plaçant dans l’espace public et interpellant les passants, leur livre à la main en expliquant ; les réactions allaient de l’indifférence à l’hostilité. Ils ont animé l’association Zohrot, fondée par Eitan quelques années plus tôt, qui organise des parcours de découverte d’anciens villages et autres lieux palestiniens ignorés par le public israélien juif. Ils ont été peu entendus. Ce qui a été décisif dans leur départ d’Israël est lié à la scolarisation de leur enfant. Le discours éducatif oscillant entre l’ignorance des Palestiniens et le racisme à leur égard a été au-delà de ce qu’ils pouvaient admettre. D’où leur départ en 2014 pour la Belgique où ils militent avec d’autres Juifs antisionistes dans le cadre de l’association Decolonizer qu’ils ont fondée.

L’armée 

C’est le facteur de cohésion part excellence. Les trois ans de service militaire et les périodes de réserve entretiennent la fierté virile de la force qui défend les victimes éternelles que sont les Israélien.nes, en prenant une revanche sur le monde entier.

Un thème largement diffusé dans les livres scolaires consiste à avancer que la Shoah s’est produite parce que les Juifs n’avaient pas d’armée. Or, il faut rappeler que Marek Edelman, un des leaders de la révolte du ghetto de Varsovie insiste, à propos de ce soulèvement, sur l’aspect culturel et de maintien de la dignité davantage que sur l’action militaire.

Face au génocide perpétré à Gaza depuis près de trois ans, Nurit Peled analyse l’aveuglement de la société israélienne autour de l’idée que des soldats aussi courageux ne peuvent pas commettre un massacre sans raison.

On retrouve la même logique de la maternelle aux études secondaires et à l’armée. Après quoi, les jeunes sont prêts pour des universités où sont effectuées des recherches pour l’armée et pour la tech qui sert la guerre. Les travaux de Maya Wind sont parfaitement clairs, non seulement sur le rôle des universités israéliennes dans la guerre d’éradication que mène Israël contre les Palestiniens, mais sur la vaste complicité d’universités dans le monde qui coopèrent avec elles au nom de la soi-disant neutralité scientifique.

Une sorte de spirale ascendante où tout se tient est à l’œuvre, enfermant la population dans un délire sécuritaire au nom duquel l’attaque est un impératif existentiel. Au sommet, l’armée, intouchable et surdimensionnée. Sylvain Cypel rappelle dans un article récent qu’elle compte 650 000 individus pour 10 millions d’habitants (France 200 000 pour 69 millions d’habitants)

L’aménagement de l’espace et la construction sous l’angle de la sécurité

Déjà les premiers kibboutz des années 1920-1930, c’étaient des places fortes équipées de tours de garde. À partir de ceux qui étaient établis, l’architecte Clarisse Genton (ENSA Paris Malaquias et Université PSL) a décrit des kibboutz offensifs, où un mur d’enceinte, une tour et quelques cabanes étaient montés dans la nuit (à partir de 1936) pour surveiller le territoire alentour (époque du soulèvement palestinien).

L’habitat, surtout en zone rurale, est toujours édifié dans une double fonction : protéger les habitants et surveiller le territoire. Les colonies en Cisjordanie occupée, sont édifiées, généralement en haut de collines, selon un plan dans lequel chaque logement permet une vision panoptique sur le territoire et donc sur les villages et fermes palestiniens. Depuis les années 1970, la politique de colonisation des territoires occupés, inaugurée par Yitsrak Rabin, signale une évolution des modèles d’habitat : elles font de l’habitat des forteresses assiégées que Camille Genton oppose à l’image de la propagande sioniste des débuts vantant la colonisation comme l’installation d’une villa dans la jungle.

Dans les logements urbains, les abris antinucléaires sont désormais à l’intérieur. Mais dans les quartiers palestiniens des villes, les habitants n’ont pas toujours accès à des abris.

Les prise de terres, de troupeaux, de maisons

Actuellement en Cisjordanie occupée, c’est la razzia : des jeunes qualifiés de délinquants par un gradé de l’armée qui s’inquiète du délitement de la société israélienne, attaquent des villages et des fermes isolées, volent le bétail et des machines, brûlent les maisons sous le regard bienveillant de l’armée. Ils agissent notamment à partir des avant-postes, ces colonies illégales selon le droit israélien, rapidement légalisées, dont on compte 152 nouvelles unités depuis le 7 octobre 2023.

Qu’est ce qui va ou pourrait aller contre le consentement ?

Une prise de conscience existe, mais elle est très minoritaire et n’a pas le rapport de forces. Des centaines d’intellectuels ont tout de même quitté le pays, certains connus, d’autres moins. Ils et elles ont émigré aux États-Unis, en Grande Bretagne, en Allemagne, en Italie, en Belgique, moins en Frane. Et aussi des professionnels de divers secteurs s’en vont, moins pour des raisons idéologiques qu’à cause du climat social et de l’économie qui va mal ; ils tentent de trouver ou de créer des activités économiques ailleurs, notamment à Chypre.

Des personnalités continuent à s’élever publiquement contre la politique génocidaire d’Israël, en restant sur place : Avraham Burg, Michel Warschawski, Ofer Neiman, moins connu mais militant antisioniste, membre du mouvement international de soutien à la Palestine et des Juifs du Monde pour la Palestine (Global Jews for Palestine), dont l’UJFP fait également partie.

Le 29 mai, il écrit une critique de l’article d’une « sioniste de gauche » dans Haaretz, Ofra Rudner, qui prétend que les opposants au sionisme réclament l’expulsion des Juifs d’Israël. Il démonte cet argument éculé des Juifs à la mer et explique en plus que l’idée qu’ils ne peuvent aller nulle part ailleurs est erronée. Il met en avant l’option qui rassemble y compris des Israéliens, pour une transition vers un État démocratique égalitaire. Il termine par ces mots : « tout ce qu’il faut c’est un peu d’humilité et d’intégrité, ainsi que la volonté d’abandonner les idées de supériorité et de privilèges ». Comme d’autres intellectuels et militants israéliens qui ont fait le pas de démystifier le sionisme et de s’en détacher, il ne renonce pas à la possibilité d’une prise de conscience.

Les refuzniks regroupés dans Mesarvot endurent des peines de prison, des ruptures familiales et amicales, un horizon professionnel plus ou moins bouché. Réunis dans le réseau Mesarvot, ils maintiennent une solidarité entre eux pour se protéger un tant soit peu du rejet de la société israélienne. À côté de leur refus assumé d’aller dans l’armée, il existe aussi des « refus gris » correspondant à des motifs autres que ceux des refuzniks :  leur nombre est en augmentation de 20 % depuis le début du génocide à Gaza, d’après Martin Barzilaï.

Standing Together est un mouvement qui existe depuis 2015 et qui rassemble des  Israéliens juifs (majoritaires) et des Palestiniens de 48. Ce mouvement se prononce contre l’occupation mais pas contre la colonisation de la Palestine réalisée pour créer un État suprémaciste juif. Il prône la pleine égalité des Juifs et des Arabes, ce qui ne peut se faire qu’en remettant en cause les fondements de l’État d’Israël. C’est un exemple de mobilisation jouant sur les bons sentiments et non sur un projet politique de transformation. BDS et le PACBI analysent ce mouvement comme participant de la normalisation.

Un autre élément pouvant faire bouger les choses réside dans une valorisation de l’esprit du judaïsme (avec ou sans pratique religieuse) s’opposant à la prétention du régime et des fanatiques d’Israël qui détournent les Juifs de cet esprit du judaïsme. Cette tendance est portée par des mouvements religieux juifs hors Israël, par exemple, par le Jewish Diaspora Movement, essentiellement nord-américain, qui regroupe des synagogues, des communautés juives et qui rejette l’ethno nationalisme d’Israël, dénie à Israël son appropriation du judaïsme et prône une pratique totalement détachée d’Israël. Il se prononce pour une redéfinition de la vie juive en dehors des institutions dominantes liées à Israël.

Comment ces différents mouvements, actions, peuvent-ils mettre fin au consentement ?

Difficile de répondre. Il ne faut pas trop compter sur un réveil de sentiments humanistes dans la population juive israélienne, l’emprise extrémiste est tellement puissante. Mais les initiatives évoquées ici peuvent influencer certains groupes de la population juive d’Israël. Cela va rester minoritaire et non nécessairement tourné vers des prises de position ouvrant la voie à un changement fondamental. Celui-ci ne pourra advenir que si les Juifs israéliens perdent pied dans leurs certitudes, s’ils sont ébranlés

Jusqu’à présent, la peur dans laquelle ils vivent les conduit à serrer les rangs autour de l’armée qui protège, et à compter sur la force. Mais, les difficultés économiques s’aggravant, les départs à l’étranger se multipliant, la corruption des gouvernants devenant plus évidente, des parents et amis juifs hors d’Israël se désolidarisant… sont autant de facteurs susceptibles d’aller dans le sens d’un retournement d’une opinion publique qui pourrait devenir plus attentive à la perspective de la reconnaissance des droits des Palestiniens – à condition qu’un soutien international s’affirme plus nettement de la part de pays comme ceux du groupe de La Haye qui devraient en entraîner d’autres. Rappel : près de 40 pays se sont réunis à La Haye le 4 mars 2026 à l’appel de ce groupe, afin d’envisager des mesures concrètes pour des sanctions contre Israël qui a réagi par un tweet menaçant ces pays de connaître le même sort qu’un navire de guerre iranien, comme l’a fait remarquer Meriem Laribi.

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