Dénoncer les crimes israéliens : serait-il antisémite ?

richard wagman 3 Dénoncer les crimes israéliens : serait-il antisémite ?

Forum animé par Richard Wagman à la Fête de Lutte Ouvrière, le 25/05/26

  • Le terme « antisémitisme » a été formulé pour la première fois en 1879 par Wilhelm Marr, un pamphlétaire raciste allemand.
  • Cette dénomination tranche avec l’antijudaïsme chrétien qui avait cours à partir de l’Antiquité finissante en passant par les bas Moyen-Age et jusqu’à la Renaissance. Elle voyait les juifs comme une minorité religieuse qui refusait de reconnaître en Jésus-Christ le Messie.
  • Le terme « antisémitisme » renvoie les Juifs à une catégorie raciale : une race inférieure dans l’esprit de ses idéologues du 19ème siècle.
  • Il y a 10 ans, en 2016, l’Alliance Internationale pour le Souvenir de la Shoah (IHRA selon son sigle anglais) a formulé une définition de travail de l’antisémitisme. Assez classique, l’UJFP aurait pu presque signer ce texte, à quelques virgules près. Le problème est qu’il était accompagné de 11 exemples. La majorité – 7 des 11 exemples – étaient en rapport avec l’État d’Israël. Le sous-entendu était que critiquer la politique israélienne pourrait être assimilé à un acte antisémite.
  • Le principal rédacteur de cette définition de travail, le professeur Ken Stern, un universitaire américain, a exprimé à plusieurs reprises son inquiétude en cas d’adoption institutionnelle de sa définition, disant qu’elle ne doit pas être utilisée – et je cite – comme un « instrument brut de décoffrage pour étiqueter quiconque comme antisémite » pour ses seules critiques de la politique israélienne.
  • Et pourtant, la presque totalité des gouvernements européens, tout comme le Canada, les Etats-Unis, sans parler de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande – bref, l’Occident – a adopté cette définition dans sa législation. Et il n’y avait pas que des gouvernements occidentaux. Bon nombre de pays d’Amérique latine ont fait de même. Les deux poids lourds latino-américains sont particulièrement révélateurs à cet égard. En Argentine, ce n’était pas sous l’actuel président d’extrême droite Javier Milei, mais sous un gouvernement péroniste. Et au Brésil, ce n’était pas sous l’ancien président d’extrême droite Bolsonaro. C’était le nouveau gouvernement de Lula qui a adopté cette définition.
  • En fait, sur les bancs de l’ONU, les promoteurs de cette définition ont demandé aux représentants des États s’ils voulaient bien souscrire à une campagne pour lutter contre l’antisémitisme. Qui peut s’y opposer ? Ils ont signé des deux mains sans forcément lire le texte au complet, et encore moins lire les exemples qui lui étaient adossés. Ils était bernés.
  • En opposition à la définition de l’IHRA, des Israéliens progressistes ont rédigé une autre définition de l’antisémitisme. Intitulée la Déclaration de Jérusalem, elle définit l’antisémitisme tout en précisant que le soutien au « peuple palestinien et à sa recherche pour l’obtention de ses droits » ne constitue pas de l’antisémitisme.
  • Et il continue dans ce sens : critiquer le sionisme ou même s’opposer au sionisme n’est pas un acte antisémite. Critiquer Israël en tant qu’État n’est pas antisémite. Soutenir la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) n’est pas un acte antisémite.
  • Voilà le nœud de la bataille idéologique qui fait rage. La lutte contre l’antisémitisme n’est pas celle contre des militants pro-palestiniens. Elle est une lutte contre les antisémites, qui se trouvent principalement à la droite et à l’extrême droite.
  • Une source digne de foi, la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, a publié son rapport annuel en 2024. Il compile des statistiques pour les années 2022-2024, soit la période la plus intensive de la guerre génocidaire menée par Israäl à Gaza. La Commission Nationale Consultative des Droits de l’Hommea enregistré alors une augmentation de 38 % du nombre d’actes racistes commis contre plusieurs minorités en France (Noirs, Roms, Asiatiques, etc.). Curieusement il rapporte une légère baisse dans le nombre d’actes islamophobes (moins 8 %). Mais pour des actes antisémites, il a rapporté une hausse exponentielle de 260 %.
  • Cela ne nous surprend pas à l’UJFP. Benyamin Netanyahou et son gouvernement d’extrême droite prétendent représenter les Juifs du monde entier. L’ambassade d’Israël en France ne dit pas autre chose, prétendant avoir vocation de représenter les intérêts des Juifs français. Et le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France) multiplie ses apologies pour les crimes israéliens. Ceci dit, le CRIF ne « représente » formellement qu’entre 5 % et 10 % des Juifs français. Il s’agit du nombre de nos concitoyens de religion ou de culture juive qui sont affiliés aux associations membres de cette structure. Quant aux membres de l’UJFP, nous faisons partie des 90 % ou 95 % des Juifs français qui ne sont pas membres du CRIF. Alors pour la représentativité, on repassera.
  • Et maintenant nous avons droit au projet de loi Yadan. Le quotidien L’Humanité a résumé cette saga législative dans un article publié le 17/04/26, intitulé « Loi Yadan : le coup d’État parlementaire permanent ». Les macronistes ont retiré ce projet de loi du calendrier parlementaire il y a quelques semaines le 16/04/26, suite au lever de boucliers, provenant surtout de la société civile. En effet, plus de 700 000 citoyens français ont signé une pétition de l’Assemblée Nationale contre l’examen de ce projet de loi. Puis, outre les parlementaires de gauche – toutes tendances confondues – qui s’y sont opposés, même un certain nombre de députés de droite et du centre, qui votent habituellement avec le « bloc central » de Macron, ont annoncé leur intention de ne pas voter pour ce texte.
  • Formellement, ce projet de loi ne propose pas de lutter contre l’antisémitisme en tant que tel. Il se contente de mener une offensive « contre les formes renouvelées de l’antisémitisme ». Quelles sont ces formes « renouvelées » ? Les critiques de la politique israélienne.
  • Ce texte a été proposé par l’élue macroniste Caroline Yadan, qui n’est pas n’importe quelle députée. Élue dans la 11ème circonscription des Français de l’étranger, elle représente les Français dans une partie du bassin de la Méditerranée, notamment ceux qui habitent en Israël et dans les Territoires. Il y a plus de 520 000 Français en Israël et dans les colonies israéliennes en Cisjordanie. Yadan n’a pas eu de difficulté à convaincre ces Franco-Israéliens des bienfaits de son projet de loi pour mieux réprimer les Palestiniens. Mais elle n’a pas convaincu les Français de l’Hexagone, même pas l’ensemble des parlementaires de sa propre famille politique.
  • Ce projet de loi ne contient aucun dispositif réel pour lutter contre l’antisémitisme. Outre la société civile et une partie non négligeable des parlementaires, cinq rapporteurs de l’ONU ont également dénoncé ce texte inique, disant que « Les critiques politiques à l’égard d’Israël et du sionisme ne sauraient être assimilées à une haine raciale ou religieuse envers des personnes ou des communautés juives. » Ils ont ajouté à juste titre que « Cette proposition de loi risque de banaliser les cas réels de haine antisémite ».
  • Quelles sont les lois qui répriment les actes racistes en France ? Il y a tout d’abord une loi datée du 29 juillet. Attention, pas le 29 juillet de l’année dernière mais de 1881 sur la liberté de la presse. Elle permet de réprimer toute parole raciste dans la presse écrite. Elle a été épaulée plus d’un siècle plus tard par la loi Gayssot adoptée en juillet 1990 sous un des gouvernements de Français Mitterrand. Cette loi, rédigée par le député PCF Jean-Claude Gayssot, permet de réprimer toute expression raciste dans la presse écrite, la presse électronique ou autrement sur la place publique. Qu’il s’agisse de l’antisémitisme, de l’islamophobie ou de toute autre forme de discrimination.
  • La preuve que cette législation est suffisante a été confirmée l’année dernière, en septembre 2025 quand le Tribunal judiciaire de Clermont-Ferrand a relaxé une militante pro-palestinienne, accusée à tort d’antisémitisme parce qu’elle avait écrit sur le site web du « Collectif Intifada » qu’il faut lutter « contre les institutions et infrastructures locales soutenant le régime sioniste ». Deux représentants de l’UJFP ont pu donner des témoignages de moralité lors du procès. Le tribunal a jugé que l’opinion politique émise par l’accusée relève de la liberté d’expression, distincte de l’antisémitisme qui, lui, tombe sous le coup du droit pénal. Il a su faire la différence entre les deux. Voilà, la législation actuellement en vigueur suffit largement ; nul besoin de la loi Yadan.
  • Seulement, l’application des lois antiracistes est d’une intensité variable selon qu’il s’agit de l’antisémitisme, de l’islamophobie, du racisme contre les Noirs, les Roms, des Asiatiques ou les autres. C’est une question de volonté politique, exprimée par l’État, qui donne ses ordres aux préfets, qui réprime les manifestants, pendant que la Garde des Sceaux donne ses instructions aux Parquets. Voilà pour « l’indépendance » de la justice en France.
  • En février 2026 le Premier ministre Sébastien Lecornu a assisté au dîner annuel du CRIF. À cette occasion il a déclaré « Aujourd’hui, se dire antisioniste, ce n’est pas critiquer une politique : c’est contester le droit même d’Israël à exister. » Cette affirmation est discutable mais fort de café venant de l’ancien ministre des armées. Car c’est à ce titre que Lecornu avait signé les autorisations nécessaires aux entreprises françaises d’exporter du matériel militaire à destination de l’armée israélienne.
  • Au demeurant, qu’est-ce que ça veut dire le droit d’un État à exister ? Les États vont et viennent mais les peuples restent. La politique française au Proche-Orient ne permet pas à un État palestinien d’exister.
  • Il y a des Palestiniens, des Israéliens et de nombreux citoyens à travers le monde – Juifs et non-Juifs – qui préconisent deux États dans la Palestine historique : un État palestinien à côté de l’État d’Israël. Un tel scénario ne nie à personne son État : ni aux Palestiniens, ni aux Israéliens.
  • D’autres militants et intellectuelles au Proche-Orient, comme en France et ailleurs, préconisent un seul État binational dans toute la Palestine historique où tous auront des droits égaux. À l’UJFP nous sommes plutôt séduits par ce scénario. Est-ce qu’une telle solution contesterait le droit d’Israël d’exister ? Dans sa forme actuelle, sans doute. Mais il serait à même de garantir aux Juifs israéliens la possibilité de vivre sur place dans la paix et la sécurité, contrairement à l’actuelle forme sioniste de l’État israélien, qui n’offre à ses habitants que la guerre, l’occupation militaire, la domination coloniale et le conflit permanent avec les Palestiniens. À chacun sa conception de l’État. L’idée de l’État israélien telle qu’exprimée par le vendeur d’armes Lecornu, devenu Premier ministre, en est une qui ne garantit qu’un commerce d’armes fleurissant pour la France, dont Israël constitue un bon client. Elle n’exprime aucune volonté de paix, de justice ou de solution politique face à l’actuel génocide à Gaza et face au nettoyage ethnique en Cisjordanie infligés au peuple palestinien par l’État d’Israël, si cher à Monsieur Lecornu et aux marchands d’armes français.
  • Au début de cette année, le 22 janvier 2026, un regroupement informel intitulé « Juives et Juifs pour le respect des droits du peuple palestinien » a publié une tribune dans le quotidien Libération. Ce texte a été cosigné par plusieurs membres de l’UJFP ainsi que par nos partenaires de Tsedek, du collectif « Pas en mon nom », des Juives et Juifs Révolutionnaires et des « Franco-Israéliens pour des sanctions ». Ce texte dénonce cette obsession des « formes renouvelées de l’antisémitisme » qui « limite drastiquement les critiques de la politique israélienne » et il affirme notre opposition catégorique de la « politique criminelle du gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou ». En refusant la « fausse assimilation entre Juifs, Israël et sionisme » il dit avec force que « des enfants et petits-enfants de rescapés du génocide hitlérien [dont je suis] et, plus généralement des victimes de l’antisémitisme (…) pourraient être traînés en justice lorsqu’ils s’élèvent, comme nous continuerons de le faire, contre le génocide en cours ».
  • Dans la logique du projet de loi Yadan, nos camardes « Franco-Israéliens pour les sanctions » peuvent eux-mêmes être accusés d’antisémitisme. Le ridicule ne tue pas mais les bombes tuent dans toute leur cruauté. Il faut mettre fin à la guerre permanente qu’Israël livre contre les Palestiniens. Puis si on veut vraiment lutter contre l’antisémitisme, il faut retirer définitivement du calendrier parlementaire le projet de loi Yadan. Et pourtant, la très sioniste Présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, l’a remis une fois de plus dans le calendrier parlementaie pour un nouveau examen dans un mois, le 22 juin.
  • Toujours en janvier 2026, l’UJFP et Tsedek ont adressé une lettre aux députés, cosignée par de nombreuses associations membres du Réseau Juif International pour la Palestine, dont nous faisons partie : « Affirmer comme le fait la proposition de loi Yadan que la ‘haine de l’État d’Israël est aujourd’hui consubstantielle à la haine des Juifs’ revient à associer l’ensemble des citoyens et citoyennes de confession juive aux politiques de cet État, sans prendre en compte la diversité de leurs opinions politiques. Le simple fait que cette lettre vous soit adressée [aux députés] par un ensemble d’organisations juives à travers le monde témoigne de l’hétérogénéité des rapports qu’entretiennent les personnes juives avec le sionisme. Israël ne saurait prétendre représenter les Juifs du monde entier. »
  • Grâce à Emmanuel Macron, à Sébastien Lecornu et maintenant à Caroline Yadan, la réputation de la France s’est encore dégradée hors de nos frontières. Des protestations contre ce projet de loi ont été adressées au gouvernement français par les organisateurs du Premier congrès juif antisioniste qui s’est réuni en Autriche l’année dernière, ainsi que par des organisations juives antisionistes et anticolonialistes du Royaume-Uni, de Belgique, du Luxembourg, de la Suisse, des Etats-Unis, de la Nouvelle-Zélande et… d’Israël. Bravo pour l’image de notre pays à l’étranger ! Les partisans du projet de loi Yadan prétendent vouloir protéger les Juifs. Ils n’ont fait que soulever une vague d’indignation de la part de nombreux Juifs en France et dans le monde entier.
  • Par ailleurs, pour information, le Deuxièmecongrès juif antisioniste se réunira enIrlandeun des premiers pays européens à reconnaître l’Etat de Palestine – dans cinq semaines, fin juin. J’aurai le plaisir de participer à ce congrès et je peux vous en faire part par la suite.
  • Vous pouvez vous demander pourquoi le gouvernement français s’entête tant à cultiver son soutien à Israël et à réprimer les militants pro-palestiniens. S’il fallait encore une preuve, la réponse nous a été livrée par un rapport publié le 7 avril. Rédigé par le collectif Urgence Palestine et le Mouvement de la Jeunesse Palestinienne (PYM), il relève le rôle central de la France dans la fabrication et l’acheminement du matériel militaire à destination de l’armée israélienne.
  • Plus de 117 vols de transit ont déjà atterri à Roissy-Charles de Gaulle avec des pièces d’avion de chasse fabriquées par l’entreprise américaine Lockheed Martin, notamment pour des F-35 utilisées dans les bombardements sur Gaza et dans le pilonnage du Sud-Liban. L’acheminement de ces pièces est assuré par le transporteur américain Fedex. Ainsi, l’UJFP a déposé plainte contre X, visant cette entreprise.
  • Ce rapport retrace le flux de certains équipements militaires qui provient également des entreprises et infrastructures françaises, entre octobre 2023 (c’est-à-dire depuis le début de la guerre génocidaire à Gaza) et le mois de mars 2026. Il trace un panorama global des fabricants, aéroports et ports français, ainsi que des compagnies aériennes et maritimes impliquées dans la chaîne d’approvisionnements de biens militaires vers les installations d’Elbit Systems, une société israélienne au centre du complexe militaro-industriel de l’État hébreu. Le rapport monte comment la plateforme de l’aéroport de Roissy constitue un nœud de transit de pièces fabriquées aux État-Unis par Lockheed Martin, à destination de la base de l’armée de l’air israélienne de Nevatim via le transporteur Fedex.
  • L’UJFP peut vous informer de l’avancement de notre procédure judiciaire contre cette entreprise, et ceci malgré le déni mensonger de Sébastien Lecornu, ancien ministre des Armées. Il n’y a pas de mystère. Tout s’explique. Voilà une des raisons essentielles du soutien du gouvernement français à Israël. Quant à nous, nous soutenons les droits des peuples à l’autodétermination, à la sécurité et à la paix, notamment ceux du peuple palestinien, au grand dam de Macron, de son gouvernement et des marchands d’armes français.

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