Le faisceau anti-lumières de la loi Yadan

Hannah Arendt, Rosa Luxemburg, Baruch Spinoza et Alfred Dreyfus
Hannah Arendt, Rosa Luxemburg, Baruch Spinoza et Alfred Dreyfus

Le journal Le Monde vient de publier une tribune de plus en faveur de la Loi Yadan, pourtant défaite au Parlement le 16 avril parce qu’elle était un boulet idéologique que le parti présidentiel ne pouvait plus traîner. Cette tribune émane d’un sociologue et directeur de recherche au CNRS, par ailleurs chercheur associé au Centre d’études juives, équipes de recherche de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), ce qui devrait lui conférer un certain crédit. On n’en est que plus surpris de voir le chemin emprunté.

D’abord, émettre spontanément l’idée générale qu’Israël serait « génocidaire par vocation, comparable à l’Allemagne nazie » que personne que lui n’a émise, tout en laissant entendre qu’elle a été formulée ailleurs (ce qui en fait un procédé pervers) nourrit le grave paradoxe d’en déduire a contrario que l’Allemagne fut nazie par vocation. Les Allemands apprécieront. La formulation doublement perverse circule comme un boomerang caramboleur. Car si le chercheur Danny Trom estime que l’Allemagne fut nazie par vocation, on ne voit pas en quoi ce discours protègerait Israël de quelque vocation que ce soit. Émettre ce genre d’idée est en général le fait des « anti-Lumières » qui pensent la culture en forme identitaire organique, contre l’esprit de civilisation issu des Lumières franco-anglaises, et qui font de l’Histoire une science relativiste propre à chaque nation définie comme un corps refermé sur lui-même – hors construction politique par haine de la démocratie – pour conduire in fine à l’aberration fasciste.

Danny Trom se rend-il compte que le corps collectif des Juifs français selon sa théorie se trouve ficelé à Israël par son raisonnement organique arbitraire, « qu’ils le veuillent ou non » lorsqu’il reprend l’expression d’Hannah Arendt dans un point de vue sioniste qui reste critiquable ? En quelque sorte il leur dénie, « qu’ils le veuillent ou non », la légitimité de se protéger d’Israël en épousant la seule citoyenneté française et ses droits constitutionnels et peut-être aussi son histoire sociale révolutionnaire. Sans même parler des « aspérités pour l’antisémitisme » auxquelles donne prise la loi Yadan, comme l’a remarqué un député MoDem.

Il va jusqu’à réduire la capacité des Juifs français de se définir eux-mêmes en leur assenant, côté bâton, qu’ils ne formeraient plus « qu’un reste en Europe » mais qu’ils auraient côté carotte « une double garantie » ou « une réassurance » auprès d’Israël. Celle-ci devenant l’assurance d’une guerre perpétuelle qu’ont fuie par milliers les Israéliens les moins fanatiques à partir de 2024. Il avance assez prudemment pour ne pas délivrer trop ouvertement ses contre-vérités, préférant rouler devant lui la sphère de la plainte du toujours moins bien traité que « toute autre minorité« . Ainsi n’est-il pas tenu d’étayer sa longue assertion sur une démonstration tangible. Dieu que « la parole antijuive contemporaine sape les fondements sur lesquels la vie juive tient en Europe depuis quatre-vingts ans »! Il ne va pas encore jusqu’à la dire antisémite. À ce stade, il ne nous a fait part que de son dépit.

Or, sachant que l’extrême droite soutient la loi Yadan, c’est l’antisionisme historique universaliste qu’il vise. Pour le contaminer à l’antisémitisme il va se servir d’une figure d’extrême droite négationniste du XXè siècle. Il écrit: « ce gestein’est pas si nouveau. Il a surgi parallèlement au processus de construction européenne. Dès 1948, l’essai de l’écrivain d’extrême droite Maurice Bardèche, Nuremberg ou la Terre promise, l’inaugure, en prétendant dévoiler la puissance mensongère des juifs ». Aucun rapport avec la résistance à la loi Yadan mais qu’importe. L’essentiel est de la calomnier, mine de rien. En cause, « le processus de construction européenne » dès 1948, qui n’est pourtant pas un thème antisioniste. À cette date la Nakba a eu lieu, elle fait partie du processus de construction de l’État israélien, mais elle n’entre pas dans les vues de Danny Trom qui ne la mentionne pas. C’est une constante, la défense du sionisme est une pleureuse adossée au sens tragique de l’histoire juive pour mieux nier l’actuelle tragédie.

Tout à sa logique, Trom glisse en douceur du négationniste fasciste éprouvé qu’est Bardèche à « l’esprit du négationnisme » qui serait niché dans l’antisionisme sans qu’on ait besoin de le démontrer : « plus souple, plus insidieux, moins facile à saisir ‒ et qui peut facilement alimenter toute entreprise de contestation « antisystème », qu’elle vienne de l’extrême droite ou de la gauche révolutionnaire. » Autrement dit, une simple affaire de sensibilité complexe. Cependant la logique exige d’être payée d’une certaine crédibilité que le concept d’esprit du négationnisme rechigne à lui fournir car « rien n’y discrimine les juifs au sens habituel ». Trom aura donc recours à la notion de « ciblage oblique des juifs ». « Oblique » ‒ un terme qu’on retrouve dans l’instrumentalisation de l’antisémitisme contre l’antisionisme ‒ pourrait aussi bien désigner la façon qu’a Danny Trom de vouloir guider les Juifs dans l’obscurité du chemin vers la dystopie israélienne après avoir proclamé « l’érosion des conditions de leur maintien dans une France […] que l’esprit du négationnisme risque d’emporter. »

Le tour de force de sa tribune est de ne pas nommer l’antisionisme au coeur de la loi Yadan tout en s’y référant par cette formule absconse : « Qu’on appelle cette nouvelle condition de la vie juive en France antisémitisme, ou autrement »… Puis d’en faire un « phénomène social et politique » trop « massif » pour être « endigué » par une loi. Façon de dire que la population française est globalement antisémite.

Mais l’Histoire prouve que les Juifs de France ont aussi trouvé des chemins éclairés par les droits humains universels. Ne serait-ce que par ce lumineux exemple d’une « pensée juive radicalement humaniste » : Humanisme juif et philosophie des Lumières en France (1789) : Zalkind Hourwitz

Guy Lavigerie,

26 avril 2026

i « la parole antijuive contemporaine », indéfinie dans le texte.

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