À Gaza, la guerre n’est plus seulement une confrontation militaire mesurée par le nombre de frappes aériennes ou l’ampleur des destructions. Elle s’est transformée en une entreprise d’épuisement total qui atteint l’être humain dans les moindres détails de son quotidien. La guerre ne s’est pas contentée d’anéantir des immeubles, des maisons et des routes ; elle a progressivement désintégré le tissu social, économique et psychologique d’une société entière vivant depuis des années sous la pression permanente de la peur, de la faim, du déplacement forcé et de l’insécurité. À l’intérieur du territoire assiégé, la population traverse aujourd’hui l’une des crises humanitaires les plus dures que Gaza ait connues depuis des décennies. Les habitants ne parlent plus uniquement des bombardements et de la mort, mais de la bataille même pour survivre : la bataille pour trouver de la nourriture, de l’eau, des médicaments et un endroit sûr où dormir. Toute forme de vie normale a disparu, remplacée par une réalité pesante dominée par les files d’attente, les tentes, l’aide humanitaire et l’angoisse constante de l’inconnu.
Dans les camps, dans les tentes, toute intimité humaine disparaît. Des familles entières vivent dans des espaces exigus à peine suffisants pour dormir, tandis que des centaines de foyers partagent des ressources hydriques limitées et des installations sanitaires rudimentaires. En été, les tentes deviennent des masses étouffantes de chaleur ; en hiver, elles se remplissent d’eau, de boue et de froid. Quant à l’état psychologique de la population, il a atteint des niveaux d’épuisement et d’effondrement sans précédent. Il n’existe pratiquement aucune famille à Gaza qui n’ait perdu un proche, un ami, une maison ou sa source de revenus. Les scènes de mort et de destruction sont devenues une composante ordinaire de la mémoire quotidienne des habitants, tandis que les enfants vivent dans une peur chronique nourrie par le bruit des avions, les explosions et les déplacements incessants. Beaucoup de Gazaouis aujourd’hui ne dorment pas parce qu’ils ne se sentent en sécurité, mais simplement parce que leurs corps exténués ne sont plus capables de continuer.
Malgré les discours politiques répétés autour de trêves ou d’accords temporaires, la réalité sur le terrain affirme que la guerre continue sous différentes formes. Les frappes quotidiennes n’ont pas cessé, les violations persistent, et les déplacements forcés se répètent d’une zone à l’autre. Les habitants qui ont déjà fui à plusieurs reprises ne possèdent plus ni la force psychologique ni l’endurance physique nécessaires pour recommencer une nouvelle vie, mais ils se retrouvent contraints de le faire encore et encore. Avec la poursuite de la guerre, la vie économique s’est presque entièrement effondrée. Les marchés ont décliné, les usines se sont arrêtées, les petites entreprises ont disparu et les secteurs productifs ont été détruits ou paralysés. L’agriculture, qui constituait autrefois une source de revenus pour des milliers de familles, a été frappée par les destructions, la pénurie d’eau et l’arrachage des terres. Le secteur de la pêche est quasiment à l’arrêt, tandis que les transports et les services vivent un état d’effondrement sous l’effet du manque de carburant et de la destruction des routes et des infrastructures.
Cet effondrement économique a plongé la société dans l’un des niveaux de chômage et de pauvreté les plus élevés jamais connus dans l’enclave. Des milliers de pères de famille sont désormais incapables d’assurer les besoins les plus élémentaires de leurs proches, tandis qu’un nombre immense d’habitants dépend presque entièrement de l’aide humanitaire. Même le pain et l’eau sont devenus un fardeau quotidien épuisant, et parvenir à garantir un repas se transforme en un défi psychologique et matériel cruel. Aujourd’hui à Gaza, la nourriture est devenue bien plus qu’un besoin biologique : elle est devenue un symbole de survie et de continuité. C’est dans ce contexte que l’action humanitaire au sein des camps s’est imposée comme l’une des dernières lignes de défense d’une société épuisée.
Dans ce cadre, nos équipes de l’UJFP poursuivent un rôle central au sein des camps de déplacés d’Al-Mawasi à Khan Younès et de Deir al-Balah, où les cuisines de terrain se sont transformées en un espace quotidien de lutte contre la faim et de protection des familles contre un effondrement total. Dès les premières heures du matin, les équipes commencent leur travail dans les cuisines de terrain, au milieu de conditions extrêmement difficiles. Il n’existe ni environnement de travail stable ni équipements complets, mais plutôt des efforts constants pour surmonter les pénuries de carburant, de denrées alimentaires et d’outils essentiels. Malgré cela, les employés et les bénévoles poursuivent leur mission, conscients que des milliers de familles attendent ces repas pour pouvoir traverser une nouvelle journée.
Au sein des camps Al-Fajr et Al-Soumoud, à Al-Mawasi de Khan Younès, les équipes se mobilisent quotidiennement pour préparer et distribuer des repas chauds aux familles déplacées. Les repas préparés ne sont pas de simples plats ordinaires ; pour de nombreuses familles, ils représentent l’unique repas principal de la journée. C’est pourquoi les équipes s’efforcent, malgré la rareté des ressources, de préparer des repas aussi nourrissants et variés que possible.

À Deir al-Balah, où la densité démographique et la pression humanitaire sont particulièrement élevées, les mêmes efforts se poursuivent jour après jour. Là-bas, les équipes travaillent au milieu d’un nombre immense de déplacés vivant dans des conditions extrêmement dures sous des tentes et dans des centres d’hébergement provisoires. Le travail à l’intérieur de ces cuisines est loin d’être facile. Parfois, les équipes doivent travailler dans un contexte de coupures totales d’électricité, ou faire face à des pénuries aiguës de carburant et de produits essentiels. Très souvent, les quantités disponibles restent bien inférieures aux besoins réels, plaçant les intervenants devant des choix douloureux : comment atteindre le plus grand nombre possible de familles dans le besoin avec des moyens insuffisants. Pourtant, malgré tout cela, ces cuisines continuent de fonctionner parce que le besoin humanitaire, lui, ne s’interrompt jamais. L’importance de ces repas ne se limite pas à leur dimension alimentaire ; elle s’étend également aux plans psychologique et social. Lorsque les repas arrivent jusqu’aux tentes, les enfants retrouvent un fragment de sécurité, les mères récupèrent une part infime de leur capacité à continuer à vivre, et les pères comprennent que quelqu’un tente encore de les soutenir au milieu de cet immense effondrement. Ces initiatives contribuent également à atténuer une partie des tensions sociales engendrées par la faim, la pauvreté et le chômage. Chaque intervention humanitaire réussie signifie une réduction des risques de désintégration sociale dans un environnement déjà suspendu au bord de la rupture. C’est pourquoi les cuisines de terrain sont devenues un élément central de la lutte visant à protéger la société elle-même contre l’éclatement et l’effondrement.
Malgré les efforts considérables déployés par les équipes humanitaires, l’ampleur de la catastrophe à Gaza demeure largement supérieure aux capacités disponibles. Le nombre de personnes dans le besoin continue d’augmenter, les déplacements répétés accentuent la pression sur l’aide et les services, tandis que la guerre poursuit son œuvre d’épuisement de tout ce qui subsiste à l’intérieur du territoire.
L’UJFP et ses équipes poursuivent leur travail quotidien dans les camps, portées par une conviction profonde : protéger l’être humain commence par la défense de son droit à la vie, à l’alimentation et à la dignité. Lorsque le repas chaud devient l’espoir quotidien d’une famille entière, l’action humanitaire cesse d’être un simple geste de secours pour devenir un véritable acte de résistance face à la faim et à l’effondrement.
Aujourd’hui, Gaza n’est pas seulement une ville en guerre ; c’est une société entière qui tente de survivre malgré tout. Entre les tentes, les files d’attente, la faim et la peur, ces cuisines de terrain apparaissent comme l’un des derniers espaces qui cherchent encore à préserver ce qu’il reste de l’humanité des habitants. Dans une ville épuisée par la guerre, ce sont précisément ces détails modestes qui donnent aux gens la force de continuer et de ne pas sombrer complètement.
Photos et vidéos de la distribution de repas aux familles de Khan Younis ICI et aux familles de Deir al-Balah ICI
(Voir aussi les chroniques et articles postés par Brigitte Challande du Collectif Gaza Urgence déplacé.e.s quotidiennes sur le site d’ISM France et du Poing, article hebdomadaire sur le site d’Altermidi, et sur l’Instagram du comité Palestine des étudiants de Montpellier..)






