Témoignage d’Abu Amir, le 25 juillet 2026 – Le voyage des agriculteurs de leurs terres aux tentes du bord de mer

Abu Amir 25 7 26 paysans Témoignage d'Abu Amir, le 25 juillet 2026 - Le voyage des agriculteurs de leurs terres aux tentes du bord de mer
Distribution de repas dans les camps de Déplacé.e.s. Crédit photo UJFP Gaza

La nuit descendait lentement sur l’est de Khan Younès, mais personne n’attendait l’arrivée de l’obscurité. Ce soir-là, les agriculteurs ne pensaient ni à la saison des récoltes, ni à l’irrigation de leurs arbres, ni aux cultures qu’ils avaient si longtemps attendues. Leurs regards étaient fixés sur la route, et leurs mains rassemblaient ce qu’il était possible d’emporter en quelques minutes : quelques vêtements, de vieux documents, des couvertures légères et un peu de nourriture. L’un des agriculteurs s’arrêta quelques instants devant la porte de sa maison. Il regarda la terre qu’il avait cultivée pendant des années, ainsi que les arbres qu’il avait vus grandir sous ses yeux, année après année. Il ne savait pas s’il y reviendrait bientôt, ni s’il la retrouverait telle qu’il l’avait laissée. Derrière lui, sa femme l’appelait, tandis que les enfants attendaient le départ en silence.

Il n’y avait pas de temps pour les adieux. Le voyage commença.

Leur destination n’était pas claire, et personne ne savait où se trouverait la dernière étape. Tout ce que les familles savaient à cet instant, c’était qu’il n’était plus possible de rester et qu’elles devaient s’éloigner de leurs maisons et de leurs terres, même si elles n’avaient aucun lieu précis où aller. Les agriculteurs quittèrent l’est de Khan Younès comme on quitte toute sa vie d’un seul coup. Ils laissèrent derrière eux leurs maisons, leurs champs, leurs outils agricoles et leurs moyens de subsistance, et emportèrent avec eux leur peur, leurs questions et leurs souvenirs.

Les enfants demandaient : Où allons-nous ? Et les pères n’avaient aucune réponse.

La route qui ne s’achevait pas

Au cours des semaines suivantes, les familles se déplacèrent entre plusieurs régions. Chaque fois qu’elles arrivaient quelque part, elles tentaient de se convaincre que le voyage était terminé. On étendait les couvertures, on rangeait les sacs, les hommes cherchaient de l’eau, tandis que les femmes essayaient d’aménager un petit espace pour dormir. Mais à peine une famille commençait-elle à s’adapter qu’elle se retrouvait obligée de repartir. Le déplacement se répétait comme une scène qui refusait de prendre fin. La même route, les mêmes visages épuisés, les enfants tenant la main de leurs mères, et les sacs qui devenaient de plus en plus légers, car leur contenu était consommé ou perdu à chaque nouveau déplacement.

Le voyage dura près de trois mois.

Trois mois durant lesquels les familles ne connurent pas le sens de la stabilité. Elles dormaient une nuit dans un endroit et se réveillaient avec la possibilité de devoir partir. Elles cherchaient de l’eau, puis commençaient à chercher un abri. Elles obtenaient de la nourriture, puis s’inquiétaient du repas du lendemain. La perte grandissait en silence. L’agriculteur qui avait l’habitude de nourrir sa famille grâce aux produits de sa terre n’était plus capable de procurer une miche de pain à ses enfants. La mère qui préparait autrefois les repas dans sa maison ne disposait plus d’une cuisine, de combustible, ni même d’une quantité suffisante d’eau. Certaines nuits, les enfants s’endormaient le ventre vide. D’autres nuits, les mères disaient qu’elles n’avaient pas envie de manger afin que les plus jeunes puissent recevoir une plus grande part. Mais, en réalité, elles dissimulaient leur faim comme elles dissimulaient leur peur, afin que les enfants ne sentent pas que le monde autour d’eux était en train de s’effondrer.

Qui accompagne les familles sur la route ?

Au cœur de ce voyage éprouvant, les équipes de l’UJFP n’attendaient pas que les familles atteignent un lieu stable pour commencer à leur venir en aide. Les équipes se déplaçaient avec elles d’une région à l’autre, suivaient leurs lieux d’installation, s’informaient de leurs besoins et tentaient de leur apporter les aides disponibles. À chaque étape du déplacement, les besoins étaient différents, mais le besoin le plus important restait toujours celui de sentir que personne n’avait oublié ces familles. De la nourriture fut distribuée lorsque la faim devint une composante de leur quotidien, et de l’eau potable fut fournie lorsque l’accès à l’eau devint une tâche éprouvante. Du combustible, des vêtements et des fournitures essentielles furent également remis aux familles afin de les aider à supporter les conditions de leurs déplacements continuels.

Une bouteille d’eau signifiait qu’un enfant ne s’endormirait pas assoiffé. Un vêtement signifiait qu’un petit corps trouverait de quoi se protéger du froid de la nuit. Une quantité de combustible signifiait qu’une mère pourrait peut-être préparer quelque chose de chaud pour sa famille. Quant au repas, il signifiait très souvent que la famille avait réussi à traverser une journée supplémentaire.

Les équipes de l’UJFP voyaient la fatigue sur les visages des agriculteurs. Des hommes habitués à travailler dès l’aube se retrouvaient désormais dans les files d’attente pour recevoir de l’aide, tout en essayant de préserver ce qui leur restait de dignité. Des femmes portaient les enfants, les sacs et l’inquiétude, tout en tentant de transformer, ne serait-ce que pour quelques heures, un lieu provisoire en foyer.

L’aide ne pouvait pas rendre la terre à ses propriétaires, mais elle leur disait à chaque étape : Vous n’êtes pas seuls.

L’arrivée au bord de la mer

Après près de trois mois de déplacements, les familles arrivèrent à Al-Mawasi, à Khan Younès. Là, sur le rivage, elles s’installèrent dans les camps d’Al-Fajr et d’Al-Soumoud. Pour la première fois depuis de longues semaines, les sacs commencèrent à être ouverts sans que leurs propriétaires sachent quand ils devraient les refermer. Les tentes furent dressées sur le sable, et les familles organisèrent les quelques affaires qui leur restaient. Chacune tenta de se créer un petit espace de vie, un coin pour dormir, un endroit où conserver l’eau, quelques couvertures les séparant de l’air venant de la mer.

Le bruit des vagues parvenait aux deux camps tout au long de la nuit. Un son paisible dans un lieu qui ne l’était pas. La mer se trouvait devant eux, mais la terre qu’ils aimaient était restée derrière eux, dans l’est de Khan Younès. Entre les deux s’étendait un voyage fait de peur, d’épuisement et de nostalgie. Certains enfants pensaient que l’arrivée au camp signifiait la fin de la souffrance. Mais ils découvrirent rapidement que cesser de se déplacer ne signifiait pas retrouver une vie normale.

Une tente n’est pas une maison. Le sable n’est pas un champ. Et l’aide quotidienne, aussi indispensable soit-elle, ne remplace ni le travail, ni la terre, ni l’indépendance d’une personne. Malgré cela, l’arrivée dans les camps d’Al-Fajr et d’Al-Soumoud offrait aux familles une chose dont elles avaient été longtemps privées : un lieu où se réveiller sans devoir commencer immédiatement à rassembler leurs affaires en prévision d’un nouveau départ.

Comment la vie commence-t-elle à l’intérieur du camp ?

Le matin, les familles se réveillent au bruit des tentes agitées par le vent. Les hommes sortent pour vérifier la disponibilité de l’eau et des aides, tandis que les femmes commencent à organiser les espaces exigus et à nettoyer ce qu’elles peuvent. Quant aux enfants, certains courent entre les tentes, tandis que d’autres restent près de leurs mères. Leurs jeux ont changé, tout comme leurs questions. Ils ne parlent plus beaucoup de l’école ou des cadeaux, mais interrogent leurs parents sur la nourriture, la date du retour et la raison pour laquelle ils dorment loin de leurs maisons.

Chaque journée à l’intérieur du camp exige une organisation minutieuse. La quantité d’eau est limitée. Le combustible n’est pas toujours disponible. Il est difficile de cuisiner à l’intérieur des tentes. Et les familles ne peuvent conserver que de petites quantités de nourriture. C’est pourquoi le repas quotidien est devenu l’un des moments les plus importants de la journée des familles déplacées.

Une cuisine qui tente de vaincre la faim

Dans le centre de restauration de l’UJFP, le travail commence avant l’arrivée des personnes déplacées aux points de distribution. Les équipes s’activent autour de grandes marmites, préparent les ingrédients disponibles et supervisent la confection des repas qui seront ensuite acheminés aux agriculteurs et à leurs familles dans les camps d’Al-Fajr et d’Al-Soumoud. Un feu allumé, de grandes marmites et des personnes travaillant durant de longues heures. Mais derrière chaque marmite en train de cuire se trouvent des dizaines d’histoires. L’histoire d’un enfant qui attend de la nourriture depuis le matin. L’histoire d’une femme enceinte qui tente de préserver sa santé et celle de son fœtus malgré le manque de nourriture. Et l’histoire d’un homme âgé dont le corps ne peut plus supporter l’attente, la faim et la vie dans une tente humide au bord de la mer.

Lorsque les repas arrivent, les mains se tendent pour porter les assiettes. Certains enfants observent la distribution avec impatience, comme s’ils attendaient un événement majeur. Ils s’approchent prudemment de la nourriture, puis s’assoient auprès de leurs familles. À ces moments-là, le repas représente un apaisement temporaire. La famille mange ensemble, les enfants se calment et les questions se font moins nombreuses. Pendant quelque temps, on cesse de penser au repas suivant, et chacun a le sentiment que cette journée est devenue plus supportable.

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Les groupes qui ne peuvent supporter davantage de privations

Les repas quotidiens revêtent une importance croissante pour les enfants, dont les corps et l’état psychologique portent les traces du déplacement. Un enfant a besoin d’une alimentation régulière qui favorise sa croissance, lui donne la capacité de bouger et l’aide à résister aux maladies. Lorsqu’un enfant reçoit son repas, il sent que quelqu’un le voit au milieu de cette immense foule et que ses besoins n’ont pas disparu derrière le nombre considérable de personnes déplacées.

Les femmes enceintes, quant à elles, font face à une souffrance redoublée. La grossesse nécessite à elle seule une alimentation, des soins et du repos, mais elles vivent sous des tentes et supportent le manque d’eau, l’épuisement et la peur permanente. Le repas quotidien devient ainsi une nécessité pour la santé de la mère et du fœtus, et non une simple réponse à la faim.

Les personnes âgées se trouvent elles aussi au cœur de cette souffrance. Beaucoup d’entre elles sont atteintes de maladies chroniques ou ont des difficultés à se déplacer, et elles ne peuvent plus attendre longtemps ni supporter le manque de nourriture. Pour elles, un repas régulier peut constituer un facteur essentiel dans la préservation de leur santé et de leur stabilité. Les équipes de l’UJFP s’efforcent de suivre les besoins quotidiens, d’identifier les situations les plus vulnérables et de garantir que la nourriture, l’eau et les fournitures essentielles parviennent aux familles.

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Lorsque le repas devient un moyen de protéger la communauté

Lorsque la nourriture diminue et que le nombre de personnes dans le besoin augmente, l’anxiété s’intensifie. Lorsque les gens ne savent pas si les repas seront suffisants, les tensions et les différends commencent à apparaître. Cela ne se produit pas parce que les personnes déplacées souhaitent entrer en conflit, mais parce que la peur pour leurs enfants peut pousser un être humain au bord de l’effondrement.

Lorsqu’une famille sait qu’elle recevra sa part, la peur diminue. Lorsque la distribution est effectuée équitablement, les personnes se sentent en sécurité. Et lorsque les habitants du camp coopèrent pour organiser les files d’attente, aider les personnes âgées et apporter les repas à celles qui ne peuvent pas se déplacer, une nouvelle forme de solidarité commence à apparaître.

Le repas quotidien devient ainsi une composante de la paix sociale. Il contribue à réduire les tensions, à répandre le calme parmi les familles et à limiter les différends résultant du manque de ressources. Il donne également aux habitants du camp le sentiment qu’un système protège leur droit et qu’il n’est pas nécessaire de se battre pour obtenir de la nourriture. Une assiette de nourriture à l’intérieur du camp, peut protéger la dignité d’une personne, prévenir un conflit, réunir une famille et rendre au lieu un instant de calme.

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Deir al-Balah… Une porte ouverte aux personnes déplacées

Le travail de l’UJFP ne se limite pas aux camps d’Al-Fajr et d’Al-Soumoud à Al-Mawasi, dans la région de Khan Younès. À Deir al-Balah, le centre de l’organisation joue un rôle essentiel dans l’accueil des personnes déplacées et la distribution de nourriture. De nouvelles familles arrivent au centre, portant les traces du même voyage : des visages pâles, des corps épuisés et des enfants endormis sur les épaules de leurs mères. Le père a peut-être perdu sa source de revenus. La mère a peut-être passé le trajet à tenter de calmer ses enfants. La personne âgée a peut-être laissé derrière elle une maison dans laquelle elle a vécu pendant des dizaines d’années.

Le centre accueille ces familles, suit leurs besoins et leur fournit la nourriture ainsi que les articles disponibles, dans une tentative de combler une partie du fossé humanitaire qui s’élargit jour après jour. L’importance du centre tient au fait que son rôle ne se limite pas à la distribution de repas. Il constitue également un point d’accueil et de soutien pour les familles qui arrivent sans savoir par où commencer. Au moment de son arrivée, une personne déplacée a besoin de quelqu’un qui l’écoute. De quelqu’un qui lui demande ce qui lui manque. Et de quelqu’un qui la traite comme un être humain ayant un nom et une histoire, et non comme un nouveau numéro sur les listes des personnes déplacées.

La scène du coucher du soleil

À la fin de la journée, l’activité se calme progressivement dans les camps d’Al-Fajr et d’Al-Soumoud. Les récipients contenant la nourriture sont refermés, et les familles retournent dans leurs tentes. Les enfants s’assoient près de leurs mères, tandis que les hommes tentent de consolider les couvertures et les cordes face aux vents marins.

Dans l’une des tentes, un agriculteur s’assoit devant l’entrée et regarde l’horizon. Il ne peut pas voir sa terre depuis l’endroit où il se trouve, mais il peut l’imaginer. Il se souvient des matins où il partait au champ avant le réveil de ses enfants. Il se souvient de l’odeur de la terre après l’arrosage, du bruissement des arbres et d’une saison qu’il attendait afin de vendre sa récolte et de subvenir aux besoins de sa famille.

Aujourd’hui, il attend qu’on lui distribue un repas. Il baisse la tête pendant quelques instants, puis regarde ses enfants manger. Dans ses yeux se mêlent la tristesse de l’homme qui a perdu sa vie d’autrefois et la gratitude du père dont les enfants ont reçu de la nourriture. Dans cette scène, la souffrance rencontre l’action humanitaire. La nourriture ne peut pas rendre la terre. Les vêtements ne peuvent pas rendre la maison. Une bouteille d’eau ne peut pas effacer trois mois de peur et de déplacements.

Chaque repas préparé signifie qu’un enfant ne s’endormira pas le ventre vide. Chaque réservoir d’eau rempli signifie qu’une famille ne passera pas sa journée à chercher de quoi boire. Chaque vêtement distribué signifie qu’une personne affrontera la nuit en souffrant un peu moins du froid.

Ce qui reste de l’espoir

Les équipes de l’UJFP continuent de suivre la situation des agriculteurs déplacés dans les camps d’Al-Fajr et d’Al-Soumoud, d’évaluer leurs besoins quotidiens et de fournir, dans la mesure du possible, de la nourriture, de l’eau potable, du combustible et des vêtements. Le centre de restauration poursuit également la préparation des repas, tandis que le centre de Deir al-Balah continue d’accueillir et de soutenir les personnes déplacées. Les besoins sont immenses, et le voyage n’est pas terminé.

Les familles installées sur le rivage attendent encore le jour où elles pourront retourner dans leurs maisons. Les agriculteurs qui avaient l’habitude de produire de la nourriture rêvent toujours de retourner sur leurs terres, de toucher le sol de leurs mains et de cultiver une nouvelle saison. Jusqu’à ce jour, la vie continue à l’intérieur des tentes. Les mères se réveillent le matin. Les enfants font la queue pour recevoir de la nourriture. Les pères tentent de protéger leurs familles avec les moyens dont ils disposent. Et les équipes humanitaires circulent entre les tentes, apportant tout le soutien, tout l’espoir qu’elles peuvent porter.

Dans les crises majeures, les héros ne sont pas toujours des personnes qui changent le monde en un seul instant. Le héros peut être un cuisinier qui reste devant le feu pendant des heures afin que les repas arrivent chauds. L’héroïne peut être une femme qui distribue de l’eau en sachant que des dizaines de familles attendent leur tour. Et l’action humanitaire peut simplement consister à atteindre une personne au moment où elle pense que tout le monde l’a oubliée.

Sur le rivage d’Al-Mawasi, à Khan Younès, la tristesse est toujours présente. Mais, à ses côtés, une main se tend avec de la nourriture, de l’eau et des vêtements. Une main qui ne peut pas mettre fin à la crise, mais qui peut rendre le chemin moins cruel et dire à chaque famille déplacée : nous ne sommes pas en mesure de vous rendre tout ce que vous avez perdu, mais nous ne vous laisserons pas affronter seuls cette perte.

(Voir aussi les chroniques et articles postés par Brigitte Challande du Collectif Gaza Urgence déplacé.e.s quotidiennes sur le site d’ISM France et du Poing, article hebdomadaire sur le site d’Altermidi, et sur l’Instagram du comité Palestine des étudiants de Montpellier..)

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