Il n’y a qu’une vague allusion à l’expression « du Nil à l’Euphrate » dans la Bible hébraïque. Il n’y a donc pas vraiment de prétexte religieux à tout ce qui est à l’œuvre au Proche-Orient : l’enfermement de deux millions de Gazaouis dans une zone de plus en plus resserrée, le rouleau compresseur colonial en Cisjordanie, la domestication de la plupart des pays arabes et l’attaque massive contre l’Iran et le Liban avec l’assassinat des dirigeants de ces pays.
Trump
Il incarne la nouvelle phase du capitalisme mondialisé. Les oligarques, les milliardaires et les géants de la tech sont passés à la prédation sans limite de toutes les ressources de la planète. Trump n’a pas de terrain de jeu préféré : Groenland, Nigeria, Cuba, Iran, tout peut être bon, du moment qu’il y a quelque chose à voler. Il signifie que les États-unis possèdent à la fois les armes les plus sophistiquées et la monnaie dans laquelle s’effectuent les principaux échanges économiques.
La guerre avec l’Iran est bien sûr un piège voulu par Nétanyahou dans lequel il est tombé. Mais le blocage du détroit d’Ormuz ne touche pas réellement les États-Unis. Le seul problème de Trump est de pouvoir sauver la face alors que la République Islamique sort renforcée de cette guerre.
Les bourgeoisies européennes font semblant de s’inquiéter de la destruction méthodique de toutes les règles du jeu en vigueur jusque-là et d’une crise qui touche leurs profits. Elles ne s’opposeront pas à Trump. L’Union Européenne a lancé un plan de réarmement massif. Partout, les budgets militaires explosent. L’ennemi officiel, c’est la Russie. Ces bourgeoisies multiplient les lois liberticides contre les migrants et contre le prolétariat. Elles préparent une arrivée au pouvoir généralisée de l’extrême droite. Vis-à-vis des génocidaires israéliens, l’Union Européenne est plus que complice.
La destruction de la Palestine à marche forcée
Nétanyahou a ses propres intérêts : une guerre sans fin pour se maintenir au pouvoir. Au-delà de Nétanyahou, il y a le sionisme. Depuis plus d’un siècle, ce colonialisme de peuplement massacre ou chasse la population locale puis fait la guerre contre ceux qui veulent rentrer chez eux.
Depuis le début du génocide à Gaza, le slogan « Israël a le droit de se défendre » ne cherche même plus à convaincre. Les dirigeants israéliens « urinent du haut du plongeoir ». Ils revendiquent sans dissimulation leurs actes. Profitant d’une supériorité militaire incontestable grâce au soutien indéfectible des États-Unis, ils ont engagé la guerre tous azimuts.
Il y a d’abord la guerre contre la Palestine. En 1947, au moment du vote du plan de partage, Ben Gourion estimait qu’un État juif n’était viable qu’avec au moins 80 % de Juifs. La suite, cela a été la Nakba. Aujourd’hui, malgré le génocide, malgré les expulsions, malgré la fragmentation de la Palestine, il y a à peu près autant de Juifs israéliens que de Palestiniens entre Méditerranée et Jourdain.
La méthode utilisée à Gaza après l’assassinat de 10 % de la population ressemble à celle utilisée en 1948. Installer un « provisoire » quasi invivable qui devient définitif. En 1948, c’était la déportation des Palestiniens dans des camps sans aucune infrastructure. Aujourd’hui à Gaza, le « Plan de paix » de Trump et son « Conseil de la Paix » s’avèrent être des chiffons de papiers. Aucune reconstruction n’est prévue, les 17 milliards de dollars sont des « paroles verbales ». Une autre réalité s’installe : une aide humanitaire entrant au compte-goutte, un blocus hermétique, une transformation du territoire en camp de concentration de plus en plus exigu. Le cessez-le-feu est appliqué à l’Israélienne. L’occupant tue qui il veut et quand il veut. Et toute riposte est considérée comme une violation du cessez-le-feu.
En Cisjordanie, 60 % du territoire est désormais interdit aux Palestiniens. Il n’y a aucune dissimulation dans la coopération entre les colons et l’armée. Ils s’épaulent dans les destructions d’infrastructures, les vols de terres et l’installation de nouvelles « implantations ». L’occupant torture et tue dans les prisons. Le but est de concentrer les trois millions de Palestiniens dans des zones de plus en plus petites : les grandes villes et un petit nombre de quartiers de Jérusalem. Tout est fait pour provoquer un nouvel exode.
La neutralisation de la région
Le plus grand succès du tandem Trump-Nétanyahou, ce sont les Accords d’Abraham. Il n’y avait bien sûr aucune raison pour que les monarchies féodales, esclavagistes et patriarcales du Golfe, qui appartiennent au même monde impérialiste qu’Israël et qui partagent les mêmes valeurs, ne s’allient pas à Nétanyahou. Cette alliance a permis le génocide. Ces pays arabes ont aussi peur de la violence de leur nouvel allié, en premier lieu l’Égypte qui coopère à l’étranglement de Gaza.
Ce sont les Émirats qui vont le plus loin dans cette alliance. Nétanyahou a fait une visite à Dubaï et l’armée israélienne aide le pays à s’armer contre l’Iran. Israël et les Émirats interviennent ensemble en Libye pour soutenir le Maréchal Haftar ou au Somaliland.
Nétanyahou a joué un rôle non négligeable dans la chute de la dictature syrienne. Le nouveau régime, issu d’Al Qaïda, est totalement dépendant de l’Occident. Il empêchera tout acte hostile contre Israël. Depuis, bien au-delà du Golan occupé, les troupes israéliennes sont à quelques km de Damas et les bombardements sur des villages syriens sont fréquents.
Vis-à-vis des flottilles, les dirigeants israéliens avaient reçu de l’Europe les assurances qu’ils pouvaient tout se permettre. L’Union Européenne avait refusé d’abroger l’accord d’association qui permet aux produits israéliens d’arriver détaxés dans nos assiettes. Et cette saleté d’Eurovision s’est déroulée malgré le boycott de quelques pays. Les précédentes flottilles avaient été arraisonnées à 150 ou 200 km des côtes de Gaza. Cette fois-ci, les actes de piraterie ont été très violents et ont eu lieu tout près des côtes grecques. Ben Gvir s’est permis d’envoyer des vidéos montrant l’humiliation infligé à ces Occidentaux considérés comme des ennemis. Les actes de torture dont certains ont été victimes donnent une idée de ce que les Palestiniens subissent quotidiennement.
L’os iranien
Au début de cette année, la dictature théocratique était à l’agonie. Malgré une répression impitoyable, des pendaisons par dizaines, le peuple iranien, toutes classes sociales confondues, descendait dans la rue. Les femmes défiaient ouvertement l’ordre moral imposé.
L’attaque israélo-américaine correspondait à deux objectifs. Pour Trump, c’était la prédation : après s’être emparé du pétrole vénézuélien, il allait s’emparer du pétrole iranien. Après avoir installé des bases états-uniennes dans presque tous les pays de la région, il allait s’installer en Iran et prendre sa revanche, un demi-siècle après la Révolution de 1979 qui avait chassé les Américains.
Pour Nétanyahou, le calcul était simple : « les Israéliens ont peur de ne plus avoir peur ». Une propagande intense a convaincu les Israéliens que l’Iran représentait la menace existentielle qu’ils soient « jetés à la mer » (alors que l’Histoire est têtue : ce sont les Palestiniens qui ont été jetés à la mer en 1948).
Pour les deux dirigeants, tout a bien commencé : le 28 février, Ali Khamenei et toute la direction iranienne étaient assassinés comme la direction du Hezbollah l’avait été. Une propagande intense, bien relayée par les médias occidentaux, a expliqué alors que la population iranienne attendait avec impatience ceux qui allaient ramener la démocratie et se préparait à accueillir le fils de l’ex-Shah puisque c’est lui que Trump avait intronisé.
Et ça n’a pas marché. Des quartiers d’habitation et des infrastructures vitales ont été pulvérisés. Trump s’est vanté de faire disparaître la civilisation iranienne. Ce qui s’est passé ressemble un peu à ce que l’URSS a vécu en 1941 au moment de l’attaque allemande. Au début, une partie de la population a accepté le nouvel occupant qui les débarrassait de la terreur stalinienne. Certains ont collaboré en Ukraine ou dans les Pays Baltes. Mais très vite, les horreurs commises par les Nazis ont dressé toute la population contre eux.
La population iranienne a cessé de manifester contre le régime. On a des témoignages anonymes de personnes qui ont manifesté en début d’année contre le régime et qui entendent à présent s’opposer aux États-Unis. D’ailleurs Trump ne parle plus de renverser le régime. Tous les pays voisins qui avaient accepté l’installation de bases américaines le paient très cher. Et le blocage du détroit d’Ormuz, avec la menace que le détroit de Bab el-Mandeb à l’entrée de la Mer Rouge subisse le même sort, touche l’ensemble du monde.
Liban : les leçons du passé
En 1948, beaucoup de Palestiniens qui vivaient dans le Nord de ce qui deviendra Israël ont fui sous les balles et trouvé refuge au Liban. Après Septembre Noir (1970), le Liban devient le centre de la résistance palestinienne. Israël envahira le Liban en 1978. En 1982, une nouvelle invasion sera particulièrement meurtrière mais elle échouera à installer les Phalangistes au pouvoir. L’armée israélienne épaulera ses alliés dans le massacre de Sabra et Chatila. Cette invasion fera des dizaines de milliers de morts. Le Sud Liban sera occupé pendant 20 ans. L’eau de la région sera pillée. La population sera transformée en immigrés allant travailler tous les jours en Israël. Israël aura ses collabos, l’ALS (Armée du Liban-Sud) qui mettront le Sud-Liban en coupe réglée.
Les médias vendent l’idée que les services iraniens auraient créé le Hezbollah. C’est un contresens. La communauté chiite (30 % de la population, vivant essentiellement dans le Sud et la plaine de la Bekaa) était représentée par la milice Amal, corrompue comme les autres milices et ayant du sang palestinien sur les mains. Cette milice étant incapable de s’opposer à l’occupant, les résistants ont créé le Hezbollah et ont demandé aide et armes à l’Iran. Toute la population de la région, y compris les chrétiens, a participé à cette résistance. L’occupant israélien a établi un centre de torture dans la prison de Khiam et a multiplié les massacres comme celui de Cana en 1996.
Après 20 ans d’occupation, l’armée israélienne a été contrainte de se retirer. Les combattants de l’ALS ont été amnistiés sauf leurs chefs réinstallés à Jaffa dans d’anciennes maisons palestiniennes. Le Hezbollah en a tiré un énorme prestige. Il est devenu la seule milice n’ayant pas été désarmée au Liban. Il s’est lié à la dictature des Assad et son armement venu d’Iran transitait par la Syrie.
En 2006, Israël tente une nouvelle invasion du Liban. En 33 jours, les Libanais auront 1200 morts. La banlieue sud de Beyrouth subira des destructions terribles. Mais la résistance au sol est acharnée. Michel Warschawski, grand anticolonialiste israélien, m’a raconté que, pour la première fois, des gradés israéliens ont désobéi aux ordres, expliquant qu’on les conduisait à la mort. Cette offensive sera un échec.
J’avais demandé à Georges Abdallah ce qu’il pensait du Hezbollah : « le Hezbollah qui a foutu dehors les Israéliens, on le soutient. Le Hezbollah qui cogère le Liban avec les Phalangistes, on est contre ».
Vingt ans après cette défaite, l’armée israélienne tente à nouveau de faire plier le Liban. Les méthodes ont changé : vider toute la région de sa population (il y a plus d’un million de réfugiés), avoir recours à des bombardements massifs dans tout le pays (il y a près de 4 000 morts depuis le début de l’attaque) et provoquer une rupture dans la société libanaise qui impose une capitulation du Hezbollah. Les cessez-le-feu sont des leurres. Israël tue qui il veut et quand il veut.
Au Liban, Israël refait ce qui est à l’œuvre à Gaza : des assassinats ciblés contre les personnels médicaux, les journalistes, les membres de partis politiques, une ligne jaune interdisant des zones entières.
À l’heure où ces lignes sont écrites, cette stratégie est en échec. Nétanyahou sait que, pour que Trump arrête en Iran, Israël devra arrêter en Liban. En détruisant tous les villages, en s’en prenant aux édifices ou aux symboles chrétiens, les Israéliens se sont mis à dos toute la population, y compris ceux qui désapprouvaient l’entrée en guerre du Hezbollah.
Le quotidien L’Orient le Jour dirigé par l’ancienne ministre macroniste Rima Abdul-Malak, a certes imputé au Hezbollah la responsabilité de la guerre. Mais ce journal, tout comme le Président Joseph Aoun, constate qu’Israël exige une capitulation du Liban et que la négociation ne peut pas aboutir à la récupération des territoires occupés.
L’armée libanaise n’a pas les moyens de payer ses soldats dont beaucoup sont chiites. L’idée qu’elle remplace le Hezbollah au Sud Liban est illusoire. Israël, en fait, veut une annexion durable la région. Pour cela, il faudra déployer de nombreuses troupes au sol.
Cette occupation provoque le refus de beaucoup de réservistes en Israël. Des généraux aussi expriment leur désaccord. Tout laisse à penser que, comme en 1978, en 1982, en 2000 ou en 2006, cette invasion échouera.
Source : article paru dans le n°362 de « Courant Alternatif »



