La trahison des juges israélien·nes

avram burg substrack La trahison des juges israélien·nes

Il n’y a plus de justice à Jérusalem

Chaque campagne électorale en Israël s’ouvre sur un rituel de chasse. Une chasse aux Arabes, bien sûr. La cérémonie est familière et immuable : la Commission électorale centrale, un organe politique, disqualifie les candidat·es et les listes arabes ; la Cour suprême les réintègre dans la course ; et ce n’est qu’ensuite que vient le plat de résistance, une campagne venimeuse qui se termine par l’élection du plus grand empoisonneur de tous. Pendant ce temps, nous continuons à nous raconter une histoire de fête de la démocratie, d’équilibre des pouvoirs. Ce n’est qu’une histoire à dormir debout.

Cette année, le rituel a été rompu. Le président de la Cour suprême a informé Sami Abu Shehadeh, président du parti Balad et ancien membre de la Knesset, qu’une majorité des juges se prononçait en faveur de sa disqualification. Avec l’hypocrisie qui le caractérise, il a suggéré à Abu Shehadeh de se retirer de son plein gré. Tout cela pour épargner aux juges l’embarras de rédiger un arrêt honteux. Abu Shehadeh s’est retiré, épargnant ainsi à la Cour la nécessité de justifier un précédent abominable. Qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce qui a poussé la Haute Cour de justice d’Israël à rejoindre la coalition de Ben Gvir ? L’article rédigé par Abu Shehadeh en octobre 2023 n’est qu’un prétexte fallacieux. En ces jours sombres, des choses bien plus terribles ont été écrites et dites, tant par les « grands hommes de la nation » que par celles et ceux-là mêmes qui ont aujourd’hui demandé sa destitution.

L’explication se trouve ailleurs, dans plusieurs longs processus qui ont mûri de concert. Le triomphe du « juif » sur le « démocratique » s’est opéré progressivement. La loi sur l’expulsion de 2016 a donné à 90 membres de la Knesset le pouvoir de destituer un·e collègue élu·e. Deux ans plus tard est venue la loi sur l’État-nation, qui a déclaré que le droit à l’autodétermination nationale en Israël appartient au seul peuple juif, a retiré à l’arabe son statut de langue officielle et a inscrit dans la loi le statut de citoyen·nes de seconde zone des Arabes d’Israël. La Cour suprême a rejeté les recours formés contre cette loi et lui a donné le sceau de la légitimité. Puis des terroristes, des voleurs/voleuses, des racistes, des charlatan·es et des ignorants·e ont été nommé·es à des fonctions publiques, et le climat social a été complètement empoisonné. Chaque étape a repoussé un peu plus loin les limites de la démocratie, jusqu’à ce que la ou le citoyen arabe, et dans une certaine mesure l’humaniste juif libéral également, devienne un·e invité·e dans sa propre maison. La disqualification d’Abu Shehadeh constitue, pour l’instant, la dernière étape de ce processus. La cour qui a confirmé la loi de la suprématie juive en 2018 poursuit son œuvre de destruction. Elle s’est désormais tournée vers la disqualification de celles et ceux qui ne sont pas juifs/juives. Celles et ceux qui sont jugé·es inférieur·es aux Juifs/Juives.

Depuis 2023, la Cour suprême se bat pour préserver son prestige, et parfois même pour sa survie. Le coup d’État du régime visait à la démanteler, et les ministres en fonction menacent ouvertement de faire fi de ses décisions. Nous pouvons désormais constater les effets d’un tel siège sur les juges. Cela les effraie au point qu’elles et ils en viennent à perdre l’essence même de ce que signifie être juge. Elles et ils semblent avoir choisi de baisser la tête et d’attendre des jours meilleurs. En attendant, elles et ils apaisent le tyran gouvernemental avec la monnaie de l’incitation qu’il connaît et apprécie le plus : l’opinion publique arabe et ses représentant·es élu·es. Le droit israélien avait autrefois fièrement brandi un drapeau noir face à un ordre manifestement illégal, lors du procès qui a suivi le massacre de Kafr Qasim en 1956. Il a désormais troqué ce drapeau contre un drapeau blanc, flasque et soumis.

Et surtout, l’occupation. Pendant soixante ans, les gouvernements israéliens ont mis en place un régime d’abus au-delà de la Ligne verte, et la Cour suprême leur a généreusement délivré des certificats de cacherout juridique. Avec un détachement juridique impassible, elle s’est prononcée sur les saisies de terres et les postes de contrôle, sur l’exploitation, le pillage, l’expulsion et les abus. Chaque requête était examinée comme un simple pixel, tandis que les juges gardaient les yeux bien fermés pour éviter de voir l’ensemble du tableau. Au fil des ans, les juges ont entretenu l’illusion de bénéficier du meilleur des deux mondes : dans les territoires occupés, ce sont les considérations de sécurité qui priment, tandis qu’en Israël proprement dit, c’est la citoyenneté qui prévaut. En clair : les colonies pour les colons, et pour les habitant·es de Tel-Aviv, des cafés ouverts le shabbat et une marche des fiertés. Cette illusion s’est effondrée la semaine dernière. Le traitement réservé depuis des générations aux Palestinien·nes de Naplouse et d’Hébron vise désormais l’électeur/électrice arabe de Galilée et du Néguev. La vérité nue est désormais mise à nu : ce sont des sujet·tes, et non des citoyen·nes véritablement égales/égaux. C’est là le cœur du problème. La gestion systématique de l’injustice que la Cour a permise dans les territoires pendant soixante ans s’est infiltrée à l’intérieur. Les citoyen·nes arabes, ainsi que les juifs/juives de gauche comme moi, ont toujours le droit de voter. Le droit d’être élu·e, en revanche, dépend désormais de la bonne volonté de la majorité, à laquelle la Cour s’est volontairement liée comme un·e esclave.

Après le 7 octobre, Israël est devenu une société traumatisée. Dans de telles circonstances, le rôle d’un tribunal est de créer une distance entre la catastrophe et le jugement, de garder la tête froide alors que le sang bout. Dans cette affaire, cette distance s’est effacée, et le tribunal s’est rallié à la foule en colère. La demande de récusation d’Abu Shehadeh a été déposée par le ministre Ben Gvir, lui-même un criminel condamné, représenté par un meurtrier condamné. La Commission électorale l’a approuvée par 30 voix contre 4, et son président, le juge de la Cour suprême Noam Sohlberg, lui-même colon illégal, a personnellement voté en sa faveur. La procureure générale, que la droite dépeint comme la libérale la plus menaçante de toustes, l’a soutenue, et les juges de la Cour suprême ont achevé le travail. Chacun·e d’entre elles et eux a trouvé l’occasion de prouver son patriotisme, et le prix a été payé au détriment de la liberté d’autrui. Les Palestinien·nes, comme d’habitude.

Il y a environ cent ans, le penseur français Julien Benda a écrit « La Trahison des clercs », un réquisitoire contre les hommes d’esprit qui ont abandonné les valeurs universelles au profit des passions de la nation. C’est désormais au tour des juges israélien·nes. La trahison des juges israélien·nes, c’est le moment où la dernière institution de ce pays qui portait haut l’étendard de l’égalité devant la loi a rejoint la foule. Un système juridique est mis à l’épreuve précisément là où le droit et le consensus se séparent. Protéger la minorité contre la tyrannie de la majorité est sa raison d’être. Cette semaine, il a échoué à cette épreuve.

C’est désormais mon pays. Un accusé en chef est à sa tête, des criminels occupent les fonctions de ministres et des agitateurs/agitatrices sont ses représentant·es. Son opposition n’a aucune influence. Ses juges sont bafoué·es. En 1979, lorsque la Cour suprême a ordonné l’évacuation de la colonie d’Elon Moreh, le Premier ministre Menahem Begin a déclaré : « Il y a des juges à Jérusalem. » 47 ans plus tard, les juges de Jérusalem ont disparu. Ce qui était autrefois la Haute Cour de justice est désormais le comité d’admission de la Knesset. Vous avez disqualifié Abu Shehadeh. Vous m’avez perdu.

Avrum Burg, 8 octobre 2026
SOURCE : https://avrumburg.substack.com/p/the-treason-of-the-israeli-judges

Traduit par DE