Tribune
Les signataires de ce texte dénoncent les entraves mises en place par les banques à la solidarité financière avec le peuple palestinien. Des mesures illégales de fermeture de compte au prétexte de la lutte contre le blanchiment de l’argent qui relèvent, selon eux d’un apartheid financier
Plus de 1 000 jours. Plus de 1 000 jours que la population palestinienne subit les bombardements, les déplacements forcés, la faim organisée et l’effondrement des conditions mêmes de la vie.
Face à cette réalité, la solidarité internationale devrait être une évidence : soutenir des proches, financer des associations, participer à des projets éducatifs, sociaux ou humanitaires.
Pourtant, un autre verrouillage, plus silencieux, se met en place : un blocus financier. Derrière des procédures présentées comme purement techniques, des banques bloquent des virements, ferment des comptes et rendent suspect tout lien avec la Palestine.
Ce qui se joue dépasse de simples décisions administratives. C’est aussi la financiarisation du contrôle social : lorsque des acteurs bancaires privés et des algorithmes deviennent capables, au nom de la gestion du risque, de restreindre concrètement l’exercice d’une solidarité, qui, pourtant, est en totale conformité avec le droit international.
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En France, pays qui a pourtant reconnu l’État de Palestine, tout se passe comme si les mots Palestine ou Gaza signifiaient danger, arrêt absolu, blocage des comptes ; comme si la nationalité palestinienne d’un expéditeur ou d’un destinataire rendait suspect chaque volonté d’ouvrir un compte bancaire, chaque mouvement de fonds.
C’est le cas. En cause, la « LCB-FT », lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, articles L.561-1 et suivants du code monétaire et financier, qui sont la transcription de plusieurs directives européennes.
Du fait de cette réglementation, les banques mettent en place des contrôles systématisés des comptes bancaires avec différents outils. Ceux-ci ont intégré une discrimination du fait de critères spécifiques : pays de provenance ou d’origine des fonds, comportement bancaire, nationalité du titulaire. Ces logiciels signalent ainsi très rapidement en mode « alerte » ou « sensibilité » des comptes détenus notamment par des personnes ayant une nationalité palestinienne, envoyant ou recevant des fonds en rapport avec la Palestine, ou ayant un comportement financier jugé compliqué.
Pour éviter des contrôles de l’AMF/ACPR (Autorité des marchés financiers/Autorité de contrôle prudentiel et de résolution) et d’avoir à justifier des mouvements de fonds parfaitement légaux mais signalés comme suspects parce que destinés à la Palestine, les établissements bancaires bloquent les virements, refusent l’ouverture de comptes ou les ferment, quitte parfois à avoir demandé auparavant d’impossibles justificatifs.
En février 2025, le Forum de l’islam de France a fait part des résultats d’une étude menée avec la Fédération bancaire française : plus d’un quart des associations musulmanes ont déclaré avoir déjà été victimes d’une fermeture de compte (Mediapart 2 février 2026). Comme l’affirme la communication au sujet d’une application de surveillance et de contrôle des comptes bancaires, nous passons d’une époque où les gens étaient assistés par des machines, à une époque où les machines sont assistées par des gens. Cette publicité met en avant une gestion autonome de la criminalité financière permettant de réduire de 70 % le temps passé à enquêter à partir d’une alerte.
Les banques disposent des pleins pouvoirs en la matière : sans justification, elles peuvent bloquer un virement, fermer un compte ou refuser son ouverture. « Prouvez-nous que vous ne financez pas le Hamas » s’est vu demander par son agence bancaire la présidente d’une petite association finançant depuis plus de 10 ans du matériel pour la scolarité d’enfants palestiniens. Faute de pouvoir fournir des factures prouvant l’utilisation honnête et pacifique des fonds qu’elle envoie, le compte de l’association sera fermé.
La campagne « Contre l’apartheid bancaire envers la Palestine » est lancée pour rendre visible cette réalité. Elle demande aux autorités françaises et européennes de rappeler aux établissements bancaires qu’aucun profilage fondé sur la nationalité, l’origine ou le lien avec la Palestine ne peut se substituer à une évaluation individuelle des risques. Elle appelle également à un contrôle indépendant des algorithmes de conformité utilisés par les banques afin que la lutte contre le blanchiment et contre le terrorisme ne devienne pas le prétexte d’une discrimination systémique.
Car la question posée est profondément démocratique : aucune société ne devrait accepter que des intérêts financiers privés et des systèmes automatisés puissent décider quelles solidarités sont légitimes.
La solidarité avec le peuple palestinien n’est pas un crime. C’est une exigence de justice.
Signataires :
Étienne Balibar, ancien professeur de philosophie, Université de Paris-Nanterre,
Akram Belkaïd, rédacteur en chef du Monde diplomatique,
Rony Brauman, ancien président de MSF,
Bernard Caillaud, professeur d’économie à l’École d’Économie de Paris,
Jézabel Couppey-Soubeyran, maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne,
Bernard Dumas, professeur émérite à l’INSEAD,
Ivar Ekeland, professeur émérite à l’université Paris-Dauphine PSL,
Nicole El Karoui, professeur émérite de mathématiques appliquées à Sorbonne Université,
Christian Gollier, professeur à l’École d’Économie de Toulouse,
Alain Gresh, journaliste et auteur,
Pierre-Cyrille Hautcoeur, professeur à l’École d’Économie de Paris,
Pierre Jacquemain, directeur de la rédaction de Politis,
Elyès Jouini, professeur d’économie à l’université Paris Dauphine-PSL,
Agnès Levallois, présidente de l’iReMMO,
Frédéric Lordon, économiste et philosophe,
Michael Löwy, directeur de recherche émérite au CNRS,
Thomas Mariotti, directeur de recherche au CNRS, École d’Économie de Toulouse,
Nitzan Perelman-Becker, chercheuse postdoctorale à l’ULB,
Pierre Picard, ancien président du département d’économie de l’École polytechnique,
Thomas Piketty, professeur à l’École d’Économie de Paris,
Jean-Charles Rochet, professeur d’économie à l’École d’Économie de Toulouse,
Laurence Scialom, professeur d’économie à l’université Paris-Nanterre,
Denis Sieffert, ancien directeur de la publication de Politis, Yamina Tadjeddine, professeure d’économie à l’Université de Lorraine,
Cédric Villani, mathématicien,
Bertrand Villeneuve, professeur de sciences économiques à l’Université Paris-Dauphine PSL.