Prêcheurs dans le désert – Ces juifs sud-africains qui ont combattu l’apartheid … et le sionisme…

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Joe Slovo, © Ruth First Paper Project

Nous publions ce texte de Bouna Mbaye, en trois parties. Il est issu d’une intervention qu’il a effectué à la Fête de l’Humanité en septembre 2025.

Du vivant de ces grands révolutionnaires, les classes d’oppresseurs les récompensent par d’incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une certaine auréole afin de « consoler » les classes ou nations opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l’avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire. […] On oublie, on refoule, on altère le côté révolutionnaire de la doctrine, son âme révolutionnaire. On met au premier plan, on exalte ce qui est ou paraît être acceptable sinon convenable pour la bourgeoise et pour l’impérialisme.

Amilcar Cabral1

Parmi les militants blancs qui ont combattu, y compris avec les armes, le régime d’apartheid en Afrique du Sud, les Juifs étaient largement surreprésentés. Pourtant, au sein de la communauté juive sud-africaine, l’héritage de Joe Slovo, Ronnie Kasrils, Denis Goldberg, Ray Alexander Simons et tant d’autres figures juives de la lutte contre l’apartheid, fait l’objet d’une réappropriation ambiguë. D’une part, le parcours extraordinaire de ces individus hors du commun, qui ont consenti à des sacrifices considérables pour venir à bout d’une des pires tyrannies du XXe siècle, évoque des souvenirs que celles et ceux qui n’ont pas été « du bon côté de l’histoire » souhaiteraient faire oublier… D’autre part, lorsqu’elles ont lieu, les célébrations visant à honorer la mémoire de ces « menschn »2 sud-africains tendent à occulter un aspect pourtant essentiel de leur engagement politique : leur antisionisme.

La cérémonie se voulait à la fois solennelle et historique. Le 7 novembre 2022, à l’initiative de la Fédération Sioniste Sud-Africaine (South African Zionist Federation- SAZF) et du Fonds National Juif d’Afrique du Sud, plusieurs personnes s’étaient donnés rendez-vous à Tel Mond, au nord de Tel Aviv, pour lancer officiellement l’aménagement d’un parc de 5000 m2 en hommage à « des Juifs engagés dans la lutte contre l’apartheid et qui ont soutenu la création et le développement d’Israel »3.

Dans le cadre de la cérémonie inaugurale, 36 arbres sont plantés pour honorer la mémoire des « artistes, rabbins, musiciens, avocats, éducateurs, médecins, parlementaires, ceux qui sont allés dans les townships pour nourrir les affamés, et même ceux qui ont pris les armes en Afrique du Sud contre le gouvernement de l’apartheid »4. Le nom du parc, Gan Siyabonga, associe le mot « Gan » qui signifie « jardin » en hébreu et l’expression « Siyabonga », qui signifie « nous vous remercions » en zoulu, une des langues les plus parlées en Afrique du Sud.

Michael Kransdorff, président du fonds national juif en Afrique du Sud, qui a tenu à être présent pour cet événement « historique », explique la démarche en ces termes : « À l’heure où certains tentent de diviser l’Afrique du Sud et Israël pour servir leurs propres intérêts sectaires, ce jardin sera un témoignage vivant du lien qui unit les deux peuples dans leur lutte pour la liberté. […] De nombreux Juifs sud-africains ont contribué à la libération de l’Afrique du Sud et ont soutenu la création et le développement d’Israël.  Ces héros n’ont jamais été mis à l’honneur et beaucoup d’entre eux sont peu connus. Pourtant, ils ont joué un rôle déterminant dans la construction de sociétés meilleures en Afrique du Sud et en Israël »5.

De son côté, Rowan Polovin, président de la Fédération Sioniste Sud-Africaine, insiste sur le fait que « ce jardin du souvenir, unique en son genre, rend un hommage émouvant à un groupe de Juifs sud-africains qui se sont battus contre l’injustice en Afrique du Sud tout en reconnaissant la nécessité pour l’État juif d’Israël d’exister et de prospérer. Ceux que nous honorons aujourd’hui, poursuit Polovin, voulaient réparer les injustices dont ils avaient été témoins en Afrique du Sud. Ils étaient tout autant inspirés par la lutte du peuple juif pour récupérer sa terre ancestrale et son droit à la liberté politique »6.

Depuis la chute de l’apartheid en Afrique du Sud, les cérémonies visant à célébrer l’héroïsme des militants blancs qui ont lutté corps et âmes contre ce régime raciste, suprémaciste et colonial, se sont multipliées. Très souvent, ces hommages publics se traduisent par une réécriture, voire une falsification de l’histoire passant sous silence des faits qui ne sont pas à l’avantage des organisateurs… L’inauguration de Gan Siyabonga ne déroge pas à cette règle. Le fait que des organisations aient jugé judicieux de célébrer la mémoire de militant-e-s anti-apartheid sud-africains sur le territoire d’un autre État d’apartheid est une des nombreuses bizarreries d’une cérémonie que l’on pourrait parfaitement qualifier de « mascarade mémorielle ». Une mascarade qui poursuit, en réalité, deux objectifs.  

Premier objectif : pour les organisations qui, pendant plusieurs décennies, se sont non seulement abstenues de critiquer publiquement le régime d’apartheid en Afrique du Sud mais ont également tourné le dos, et parfois diabolisé, les militants juifs qui le combattaient, il s’agit de se racheter une respectabilité après avoir été « du mauvais côté de l’histoire ».

Deuxième objectif : redorer l’image d’un État colonial qui, depuis sa création en 1948, inflige aux Palestinien-ne-s des traitements qui, d’après Njongonkulu Ndungane, archevêque anglican du Cap et ancien prisonnier politique à Robben Island7, ferait passer les souffrances des Noirs sous l’apartheid en Afrique du Sud pour un « pique-nique »8.

Quand on sait qu’Israel a été, pendant plusieurs décennies, un des principaux alliés sur les plans idéologique, économique et surtout militaire du régime d’apartheid sud-africain, l’inauguration de Gan Siyabonga est plus qu’une simple mascarade mémorielle ; il s’agit d’un véritable crachat à la mémoire des juifs sud-africains qui ont payé un prix très lourd en raison de leur combat contre l’apartheid : emprisonnement, exil, tortures, et, dans certains cas,  le martyre, à l’image de Ruth First, assassinée en 1982.

Dès 1965, le militant anticolonialiste marocain Mehdi Ben Barka soulignait le rapprochement entre le régime d’apartheid sud-africain et Israël. En effet, lors d’un colloque sur la Palestine qui s’est tenu au Caire quelques mois avant son assassinat à Paris en octobre 1965, celui qui avait été élu à l’unanimité président de la conférence de solidarité des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine9, déclarait : « Nous découvrons dans les activités d’Israël d’autres aspects significatifs de son rôle en faveur de l’impérialisme. Ce sont d’abord les liens particuliers existant entre Israël et l’État fasciste par excellence en Afrique, qui maintient sa domination coloniale sous sa forme la plus exécrable : l’Afrique du Sud. Ce sujet est rarement abordé par ceux qui parlent d’Israël »10.

Cette alerte de Ben Barka s’est avérée prémonitoire : en effet, dans les années qui ont suivi, les relations entre Israël et l’« État fasciste par excellence en Afrique » n’ont cessé de se renforcer. Ainsi, en 1974, Shimon Peres, alors ministre de la Défense israélien, se rend à Pretoria dans le cadre d’une visite secrète. À cette occasion, Peres, qui dénonçait régulièrement l’apartheid en public, déclare aux dirigeants sud-africains que la coopération entre les deux États « repose non seulement sur des intérêts communs et sur la détermination à résister de la même manière à nos ennemis, mais aussi sur les fondements inébranlables de notre haine commune de l’injustice et de notre refus de nous y soumettre »11. Optimiste sur l’avenir des relations entre les deux colonies de peuplement, Shimon Peres prédisait que « les nouveaux liens que vous avez contribué à forger entre nos deux pays déboucheront sur une étroite convergence d’aspirations et d’intérêts qui s’avérera bénéfique à long terme pour nos deux pays »6.

Le rapprochement entre, d’une part, Israël, alors dirigé par un gouvernement se revendiquant « de gauche » et, d’autre part, un régime raciste et colonial qui opprimait des millions de Noirs en Afrique du Sud, sera assumé publiquement lorsqu’en avril 1976, le gouvernement israélien déroule le tapis rouge au premier ministre sud-africain, Balthazar Johannes (John) Vorster.

En tant que ministre de la Justice (de 1961 à 1966) puis de la police et des prisons (de 1966 à 1968), John Vorster a mené une traque impitoyable contre les militants anti-apartheid, parmi lesquels les Juifs étaient surreprésentés. En 1963, Vorster fait voter la loi dite des « 90 jours », en vertu de laquelle la police sud-africaine pouvait placer en détention, et sans aucun mandat, toute personne soupçonnée d’activités politiques illégales pour une durée pouvant aller jusqu’à 90 jours et ce, sans que les personnes mises en cause puissent consulter un avocat.

Ruth First, journaliste et militante juive anti-apartheid est ainsi détenue pendant 117 jours en 1963 dans le cadre de la « loi Vorster »12. John Vorster était également ministre de la Justice lorsque, la même année, 17 militants anti-apartheid sont arrêtés dans une ferme à Rivonia, dans la banlieue de Johannesbourg. A l’issue du « procès de Rivonia », plusieurs militants, dont Nelson Mandela, sont condamnés à des peines de prison à perpétuité. Parmi les accusés présents aux côtés de Mandela lors du procès, Denis Goldberg, militant juif anti-apartheid écope d’une peine de prison à vie (il sera libéré au bout de 22 ans).

Pendant la Seconde Guerre mondiale, John Vorster, tout comme Hendrik Van Den Berg, chef des services de renseignements sud-africains qui l’accompagnait lors de son voyage en Israël, avaient été des généraux de l’Ossewabrandwag (littéralement « sentinelle du char à bœufs », en afrikaans), « une organisation nationaliste afrikaner militante qui avait ouvertement soutenu les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale »13. Comme le souligne le journaliste et auteur Sasha Polakow-Sransky, « le chef du groupe, Hans Van Rensburg, était un fervent admirateur d’Adolf Hitler. Lors de discussions avec des dirigeants nazis en 1940, Van Rensburg proposa officiellement de fournir au Troisième Reich des centaines de milliers d’hommes afin d’organiser un coup d’État et de mettre en place un gouvernement favorable à l’Axe à la pointe sud de l’Afrique, une région d’une importance stratégique capitale »14.

Insuffisamment équipée pour mener à bien leur projet de renversement du gouvernement d’Afrique du Sud au profit d’un régime favorable à Hitler, Ossewabrandwag s’est engagé dans une campagne de sabotages industriels, d’attentats à la bombe et de braquages de banques. Emprisonné en raison de son militantisme pro-nazi par un gouvernement sud-africain allié des Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale, John Vorster déclarait en 1942 : « Nous défendons le nationalisme chrétien, qui est un allié du national-socialisme… Vous pouvez appeler un tel système antidémocratique une dictature si vous le souhaitez. […] En Italie, on l’appelle le fascisme, en Allemagne le national-socialisme et en Afrique du Sud le nationalisme chrétien »[note]Ibid., p.4[/note].

Compte tenu de son passé nazi, dont il ne s’est d’ailleurs jamais repenti, John Vorster aurait dû être arrêté et jugé lors de sa visite officielle chez son nouvel allié et ce, en vertu d’une loi israélienne. Or, Vorster fut non seulement accueilli en grande pompe à Jérusalem, il s’est également rendu à Yad Vashem (mémorial dédié aux victimes de la Shoah) dans le cadre d’un rituel qui a traditionnellement pour but « d’exprimer le rapport d’Israël à l’Holocauste, de présenter le pays comme le refuge des survivants et comme la réponse à l’insécurité de l’existence juive dans la diaspora » mais aussi de « susciter chez le visiteur un sentiment de culpabilité approprié »15. Retraçant cette scène dix années plus tard, le chercheur israélien Bejamin Beit Hallahmi fustige « le manque de tact du ministère israélien des Affaires étrangères, qui avait invité un collaborateur notoire du nazisme dans un mémorial dédié aux victimes du nazisme, puis lui avait imposé un exposé sur les nazis »6.

À l’occasion du banquet organisé en l’honneur de John Vorster, Yitzhak Rabin, premier ministre israélien, déclare : « Nous suivons ici avec sympathie vos propres efforts historiques pour parvenir à la détente sur votre continent, pour construire des ponts vers un avenir sûr et meilleur, pour créer une coexistence qui garantira une atmosphère prospère de coopération pour tous les peuples africains, sans ingérence ni menaces extérieures »16.

La visite de Vorster était surtout l’occasion pour le premier ministre du régime d’apartheid sud-africain de signer avec Israël un contrat d’armement de plus de 700 millions de dollars ; une transaction intervenant un an après la signature d’un autre contrat pour l’acquisition d’armes israéliennes pour la modique somme de 100 millions de dollars17… Pendant les deux décennies qui ont suivi, Israël a maintenu ce business très lucratif avec Pretoria au point de devenir, dans les années 1980, le principal fournisseur d’armes de l’Afrique du Sud.

La coopération militaire s’est étendue au domaine nucléaire, Israël jouant un rôle crucial dans l’acquisition de l’arme nucléaire par Pretoria. Des documents déclassifiés indiquent que dans les années 1970, Israël a même proposé de vendre des ogives nucléaires à l’Afrique du Sud « dans le cadre d’un accord qui n’a jamais abouti »18. L’Afrique du Sud, explique le journaliste et auteur Anthony Loewenstein, « souhaitait se doter de ces armes pour pouvoir frapper éventuellement des États voisins, à des fins de dissuasion. Le Premier ministre sud-africain P. W. Botha et le ministre israélien de la Défense Shimon Peres se sont entendus pour garder cet accord totalement secret »19.

D’après Sasha Polakow-Suransky, auteur d’un livre très fouillé sur le business des armes entre Israël et le régime d’apartheid en Afrique du Sud « si l’on tient compte des données déclassifiées relatives aux acquisitions d’armes sud-africaines (qui excluent les projets de coopération très lucratifs et les accords de financement partagés difficiles à évaluer), les exportations annuelles moyennes d’Israël vers l’Afrique du Sud entre 1974 et 1993 s’élevaient à environ 600 millions de dollars par an, ce qui plaçait l’Afrique du Sud au même rang que le Royaume-Uni et l’Allemagne, en tant que deuxième ou troisième partenaire commercial d’Israël après les États-Unis »20.

Selon les estimations de l’auteur, « même en se basant sur l’interprétation la plus prudente des chiffres du commerce, en excluant les coentreprises (joint-venture), le volume total des échanges militaires entre les deux pays s’est élevé à plus de 10 milliards de dollars sur une période de vingt ans »21.[24] Polakow Suransky rappelle également que jusqu’en 1994, « à quelques mois seulement des premières élections démocratiques en Afrique du Sud, il restait encore d’importants contrats d’armement en cours, d’un montant de 6 milliards de rands (soit près de 2 milliards de dollars à l’époque), pour les quatre années à venir »22.

Le commerce des armes avec le régime raciste, suprémaciste et colonial de Pretoria était si vital pour l’économie israélienne que lorsque la Knesset, le parlement israélien, commença à débattre, sous la pression des États-Unis, de l’application d’éventuelles sanctions contre l’Afrique du Sud, Yitzhak Rabin s’y opposa de manière très véhémente : « un changement de la politique d’exportation en matière de sécurité, insistait alors Rabin, entraînera le licenciement de dizaines de milliers de travailleurs. […]  Je vous informe par la présente qu’ils ne trouveront pas d’autres débouchés »23.

L’échange de « bons procédés » entre les deux États coloniaux ne portait pas seulement sur la vente d’armes ; il s’agissait également d’un partage de « savoir-faire » en matière de contrôle et de répression des populations colonisées, comme le soulignait la chercheuse Jane Hunter dans un livre publié en 1987 :

« La pratique du gouvernement blanc en matière de contre-insurrection nationale combine la brutalité militaire pure et simple avec l’utilisation intensive d’informateurs et de collaborateurs. Il est impossible de savoir combien de ces techniques sophistiquées et séculaires ont été empruntées à l’occupation israélienne de la Cisjordanie, de Gaza et du plateau du Golan. Le système israélien des ligues villageoises est évidemment comparable aux conseils municipaux tant honnis imposés aux cantons ségrégués par le régime d’apartheid. 

La punition collective employée par les Israéliens, telle que la destruction de la maison d’une famille entière lorsque l’un de ses membres est arrêté en tant que suspect dans un acte de résistance, a récemment trouvé un équivalent dans les pratiques sud-africaines de bouclage des townships et d’assaut de cortèges funéraires entiers. Ce qui est peut-être plus important, c’est la perception qu’ont les victimes sud-africaines de l’implication d’Israël dans leur oppression et la facilité avec laquelle cette perception est communiquée »24.

D’après Antony Lowenstein, Israël et le régime d’apartheid en Afrique du Sud partageaient « une affinité idéologique quant à la manière de traiter les populations indésirables. Les bantoustans sud-africains, zones où les habitants noirs vivaient sans autonomie, ont inspiré de nombreux membres de l’élite israélienne en tant que modèle viable pour la Palestine. Il s’agissait de la volonté d’isoler les Palestiniens « indésirables » dans des enclaves non contiguës, c’est-à-dire des bantoustans coupés du reste du pays, à l’image de la Cisjordanie d’aujourd’hui, où 165 « enclaves » palestiniennes sont étranglées par les colonies israéliennes, les « Forces de défense israéliennes » (IDF) et des colons violents »25.

Lorsque les preuves de la collaboration étroite entre Tel Aviv et Pretoria se sont accumulées à tel point qu’il était devenu impossible de les nier, le gouvernement israélien et ses soutiens se sont engagés dans une campagne de propagande, de déni et de dissimulation systématique.

En novembre 1986, alors qu’Israël était devenu le principal fournisseur d’armes de Pretoria, Benyamin Netanyahu, alors « figure montante du Likoud » et ambassadeur d’Israël aux Nations unies, déclare devant l’Assemblée Générale de l’ONU :

 « Pour le peuple juif, l’apartheid est l’abomination par excellence. Il incarne la plus cruelle des formes d’inhumanité. […] Israël fera tout ce qui est en son pouvoir pour mettre fin à ce système odieux. […] La lutte contre l’apartheid est arrivée à un tournant historique. Elle peut soit aller de l’avant sur une voie droite menant à l’abolition totale de ce système odieux, soit s’enliser dans la boue du mensonge et de la vengeance »26.

Pour Netanyahu, les allégations concernant les liens privilégiés entre son gouvernement et le régime qui « incarne la plus cruelle des formes d’inhumanité » sont « une pure absurdité » étant donné que « les chiffres indépendants du FMI révèlent que le volume des échanges s’élève à la somme dérisoire de 100 millions de dollars par an »27.

Cette propagande grossièrement mensongère sera relayée par plusieurs organisations alignées sur les positions du gouvernement israélien, notamment aux États-Unis. Ainsi, à la même période, le Bnai’ Brith fait rédiger, par Yosef Abramowitz, étudiant à l’université de Boston menacé d’expulsion par la direction de l’établissement en raison de son engagement anti-apartheid, une brochure qui « reprenait telles quelles les statistiques incomplètes du Fonds monétaire international, affirmant qu’Israël représentait moins de 1 % du commerce total de l’Afrique du Sud »28. Comme le précise Sasha Polakow Suransky : « en réalité, ce chiffre était environ dix fois supérieur. […] Il ne fait aucun doute que l’Afrique du Sud était l’un des principaux partenaires commerciaux d’Israël après les États-Unis, devançant l’Allemagne et le Royaume-Uni en tant que marché pour les exportations israéliennes tout au long des années 1980 »29.

De son côté, l’American Jewish Committee (AJC), soutenait l’idée selon laquelle les accusations de collusion avec le régime d’apartheid sud-africain visaient à « délégitimer l’État d’Israël » ; une « délégitimation » qui se faisait de plus en plus vive au sein des organisations engagées dans la lutte contre l’apartheid.

L’intensification des échanges entre Israël et le régime d’apartheid sud-africain déclencha en effet de vives protestations, notamment au sein des organisations noires aux États-Unis où un puissant mouvement anti-apartheid avait vu le jour.

Le 1er novembre 1970, des dizaines d’organisations et de personnalités afro-américaines, regroupées dans le Comité des Noirs Américains pour la vérité sur le Moyen-Orient, publient, dans le New York Times, un « appel d’Afro-Américains contre le soutien apporté par les États-Unis au gouvernement sioniste d’Israël ». Nous nous permettons de citer ci-dessous de larges extraits de cet appel car il reflète non seulement la solidarité anticoloniale d’une partie des Afro-Américains envers les Palestinien-ne-s, mais aussi la révulsion que leur inspirait les liens étroits entre Pretoria et Tel-Aviv :

« Nous, les Afro-Américains signataires de cette annonce, sommes pleinement solidaires de nos frères et sœurs palestiniens qui, comme nous, luttent pour l’autodétermination et la fin de l’oppression raciste.

NOUS AFFIRMONS qu’Israël, la Rhodésie et l’Afrique du Sud sont trois États coloniaux blancs privilégiés qui ont vu le jour en chassant les peuples autochtones de leurs terres. Israël et l’Afrique du Sud comptent chacun environ 4 500 prisonniers politiques, dont la plupart n’ont pas été jugés.

Le gouvernement sud-africain a soutenu Israël pendant la guerre de juin 1967. Non seulement le gouvernement du Dr Vorster a autorisé des volontaires sud-africains à exercer des fonctions civiles et paramilitaires en Israël, mais plus de 28 millions de dollars ont été collectés par des sionistes sud-africains partisans de l’apartheid et envoyés en Israël.

En septembre 1967, les plus hauts responsables de l’armée de terre et de l’armée de l’air sud-africaines ont pu découvrir par eux-mêmes les tactiques employées par Israël lors de la guerre au Moyen-Orient, grâce au général Mordechai Hod, commandant de l’armée de l’air israélienne. Ce dernier s’est adressé à un groupe de 50 à 100 officiers à l’École de l’armée de l’air, à Voortrekkerhoogte »30.

Le texte se concluait sur une injonction faite au gouvernement des États-Unis à cesser « toute aide ou assistance à Israël » et appelait à «la solidarité afro-américaine avec le peuple palestinien pour la libération nationale et la récupération des terres volées ». Pour les signataires de l’appel, « l’impérialisme et le sionisme doivent quitter le Moyen-Orient. Et ils le feront »6.

En 1979, Andrew Young, premier afro-américain à occuper le poste d’ambassadeur des États-Unis à l’ONU, est contraint de démissionner, sous la pression de plusieurs organisations, dont la Fédération Sioniste des États-Unis (Zionist Federation of America), après avoir rencontré secrètement un représentant de l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP). Furieux, près de deux cents dirigeants afro-américains se réunissent au siège de l’Association Nationale pour l’Émancipation des Personnes de Couleur (National Association for the Advancement of Colored people – NAACP) et publient un manifeste réclamant notamment qu’Israël mette fin à « son soutien à ces régimes répressifs et racistes » en Afrique du Sud et au Zimbabwe/ Rhodésie31. Selon les auteurs du manifeste, « Israël entretient en effet des relations commerciales florissantes avec l’Afrique du Sud (120 millions de dollars l’année dernière) et a fourni une aide militaire qui a été utilisée contre les guérilleros noirs »6.

De son côté, TransAfrica, une des organisations anti-apartheid les plus importantes aux États-Unis, publie un communiqué « au nom de ses 10 000 membres » afin de « fustiger Israël en raison de son traitement des Palestiniens », ainsi que pour dénoncer « les relations de plus en plus étroites entre Israël et l’État d’Afrique du Sud »32.

Afin de discréditer ces voix noires critiques des liens entre le régime d’apartheid sudafricain et Israël, des organisations qui soutiennent de manière quasi-inconditionnelle l’État colonial israélien, à l’image de l’Anti-Defamation League (ADL), vont fabriquer de toutes pièces un « antisémitisme noir » qui expliquerait, d’après eux, la « délégitimation d’Israël » et les critiques des Afro-américains portant sur les relations privilégies que Tel Aviv entretenait avec l’apartheid sud-africain33.

En tant que président de la Conférence Nationale des Avocats Noirs (National Conference of Black Lawyers-NCBL) dans les années 1980, l’historien et militant Gerald Horne a vécu de très près les procès en « antisémitisme noir » intentés par les soutiens d’Israël :

« À mesure que la collaboration d’Israël avec l’apartheid devenait de plus en plus évidente, la Conférence Nationale des Avocats Noirs (National Conference of Black Lawyers – NCBL) a commencé à soulever des questions approfondies sur cet État colonial, ce qui a conduit à des réprimandes de la part de certains leaders noirs […] Il est intéressant de noter, souligne Horne, qu’à mesure que les Afro-Américains s’exprimaient plus vigoureusement sur la Palestine et sur la collaboration d’Israël avec le régime d’apartheid, les articles sur le prétendu « antisémitisme noir » se sont multipliés (bien que la véritable ferveur antijuive de Pretoria n’ait que rarement été évoquée dans la presse traditionnelle…) »34.

Horne décrit également la manière dont le siège de la NCBL a été pris d’assaut en raison de leurs prises de position sur le Moyen-Orient : « Mon camarade Adrien K. Wing, de la Conférence nationale des avocats noirs […] avait été photographié lors d’une conférence internationale en train de faire une accolade au président Yasser Arafat, ce dirigeant palestinien souvent diabolisé ici [aux États-Unis]. Notre siège de Harlem, qui avait été un pilier du mouvement anti-apartheid, a été pris d’assaut à la suite de cet incident. Comme l’indiquait notre communiqué de l’époque, notre bureau avait « fait l’objet de menaces d’attentats à la bombe et de menaces de mort… Des donateurs avaient annulé leurs subventions… ». Ce n’était « un secret pour personne », disait-on avec perspicacité, « que certaines forces s’opposaient à ce que les Afro-Américains s’expriment sur la politique étrangère en général et sur le Moyen-Orient en particulier… »35.

Lors d’un petit-déjeuner organisé à San Francisco par l’American Jewish Congress (AJC), l’archevêque Desmond Tutu, figure de la résistance contre l’apartheid et prix Nobel de la paix en 1984, s’était dit « troublé par les informations faisant état de la collaboration d’Israël avec l’Afrique du Sud ». Pour l’archevêque, les politiques de l’État raciste sud-africain, « rappellent tellement celles des nazis ». En raison de ces propos, Desmond Tutu subira également des accusations d’antisémitisme31.

De son côté, l’Anti-Defamation League (ADL), souvent présentée comme une organisation de lutte contre l’antisémitisme et pour les droits civiques, mais qui est en réalité et ce, depuis plusieurs décennies, un des principaux relais de la propagande de l’État d’Israël aux États-Unis36,a contribué à diffuser massivement l’accusation d’« antisémitisme noir » afin de discréditer les militants (noirs) critiques des relations entre Israël et l’Afrique du Sud. En 1974, Benjamin R. Epstein et Arnold Forster, respectivement directeur et directeur adjoint de l’ADL, publient un ouvrage sur le « nouvel antisémitisme » dans lequel ils affirment notamment que « dans le discours des organisations extrémistes noires et révolutionnaires de gauche, l’ « antisionisme » est devenu un vecteur d’antisémitisme »37.

Toutefois l’ADL ne s’est pas contenté d’accuser les personnes et organisations critiques de l’État d’Israël, allié de l’apartheid sud-africain, d’être les vecteurs du « nouvel antisémitisme ». L’ADL a également infiltré plusieurs organisations anti-apartheid au profit des gouvernements israélien et sud-africain. En avril 1993, une perquisition menée par le FBI dans les bureaux de l’ADL a permis de découvrir un vaste réseau d’espionnage mis en place par l’organisation pour collecter des informations sur plus de 950 organisations et 12 000 militants38.

Roy Bullock, un des principaux espions recrutés par l’ADL, était un ancien agent de la CIA au Salvador dans les années 1980, ainsi qu’un ex-informateur du FBI. Les informations qu’il collectait étaient transmises aux services de renseignement du gouvernement d’apartheid sud-africain et au Mossad israélien. En janvier 1993, Bullock était chargé d’espionner Chris Hani, un des principaux dirigeants du Congrès National Africain (African national Congress– ANC) et du Parti Communiste Sud-Africain, dans le cadre du déplacement de ce dernier à Los Angeles. D’après l’historienne Emmaia Gelman, les dossiers vendus par l’espion de l’ADL au gouvernement sud-africain ont « probablement contribué à l’assassinat de Hani », trois mois plus tard, en avril 199339.

Pendant plusieurs décennies, l’ADL a considéré l’ANC de Nelson Mandela comme une organisation « totalitaire » constituant une « menace pour Israël »40. Pourtant, en juin 1990, à l’issue d’une rencontre avec Mandela (fraîchement libéré des geôles de l’apartheid après vingt-sept ans de détention), Abe Foxman, alors dirigeant de l’ADL, qualifia Mandela de « héros de la liberté »41.

Ce retournement de veste spectaculaire ne s’observe pas uniquement pour Nelson Mandela : après la chute de l’apartheid, de nombreux militants juifs sud-africains anti-apartheid ont été érigés en héros par ceux-là mêmes qui leur avaient tourné le dos pendant plusieurs décennies…

  1. Cité in Amilcar Cabral, Ne faites pas croire à des victoires faciles, Premiers matins de novembre, 2021, p.139.[⇧]
  2. Pluriel de « mensch » qui, en yiddish, langue des Juifs d’Europe centrale et orientale, désigne « une personne droite, honorable, décente ; celui qu’on admire et qui sert d’exemple ; celui qui a un noble caractère ». Cf Leo Rosten, Les joies du yiddish. L’Encyclopédie de l’humour juif de alef bayz à zaydè, Calmann-Lévy, 2011, p.227-228.[⇧]
  3. “Israeli Park commemorates SA Jews who opposed apartheid”, South African Jewish Report, 10/11/2022.[⇧]
  4. Ibid.[⇧]
  5. Steve Linde, “Israel commemorates South African Jews who fought apartheid”, Jerusalem Post, 02/12/2022 (notre traduction)[⇧]
  6. Ibid.[⇧][⇧][⇧][⇧][⇧]
  7. Île située au large du Cap où les principaux opposants politiques au régime d’apartheid en Afrique du Sud, dont Nelson Mandela, étaient emprisonnés.[⇧]
  8. Cité in Ronnie Kasrils, Armed and Dangerous: My undercover struggles against apartheid, Jacana Media, 2014, p.341.[⇧]
  9. Également appelée « La Tricontinentale ». Elle s’est tenue en janvier 1966 à La Havane. A propos de cette conférence, qui fut un tournant dans la lutte contre le colonialisme au XXe siècle, lire Said Bouamama, La Tricontinentale : Les peuples du tiers-monde à l’assaut du ciel, Syllepse, 2016.[⇧]
  10. Mehdi Ben Barka. « Le rôle d’Israel en Afrique », Colloque sur la Palestine, Le Caire, 30/03/1965- 06/04/1965, cité in Mehdi Ben Barka, Ecrits politiques, Syllepse, 2023, p.314[⇧]
  11. Sasha Polakow-Suransky, The Unspoken Alliance: Israel’s Secret Relationship with Apartheid South Africa, Vintage Books, 2011, p.80 (notre traduction).[⇧]
  12. Nous avons déjà eu l’occasion d’aborder ce sujet dans le cadre d’un article consacré au parcours de Ruth First. Cf Bouna Mbaye, « Afrique du Sud. Ruth First, militante infatigable de la lutte contre l’apartheid », Afrique XXI, 19/05/2025.[⇧]
  13. Sasha Polakow-Suransky, The Unspoken Alliance: Israel’s Secret Relationship with Apartheid South Africa, Vintage Books, 2011, p.3 (notre traduction).[⇧]
  14. Ibid., p.3-4[⇧]
  15. Benjamin Beit-Hallahmi, The Israeli Connection. Who Israel arms and why, Pantheon, 1987, Prologue (IX-X). (notre traduction)[⇧]
  16. Jane Hunter, Israeli Foreign Policy: South Africa and Central America, South End Press, 1987, p.31 (notre traduction).[⇧]
  17. Sasha Polakow-Suransky, op.cité, p.95.[⇧]
  18. Anthony Loewenstein, The Palestine Laboratory. How Israel Exports the Technology of Occupation Around the World, Verso, 2023, p.122.[⇧]
  19. Ibid. (notre traduction)[⇧]
  20. Sasha Polakow-Suransky, op.cité, p.182.[⇧]
  21. Ibid., p.222.[⇧]
  22. Ibid., p.220.[⇧]
  23. Ibid., p.194-195.[⇧]
  24. Jane Hunter, Israeli Foreign Policy: South Africa and Central America, South End Press, 1987, p. 54-55 (notre traduction).[⇧]
  25. Anthony Loewenstein, The Palestine Laboratory. How Israel Exports the Technology of Occupation Around the World, Verso, 2023, p.122-123.[⇧]
  26. Sasha Polakow-Suransky, op.cité, pp.165-167.[⇧]
  27. Ibid., p.167. Comme le souligne Sasha Polakow Suransky, les échanges mentionnés par Netanyahu « excluaient les diamants, l’uranium et les armes » …[⇧]
  28. Ibid., p.168.[⇧]
  29. p.169.[⇧]
  30. Committee of Black Americans for truth about the Middle East, “An Appel by Black Americans against the United States Support of the Zionist Government of Israel”, New York Times, 01/11/1970 (notre traduction).[⇧]
  31. Marjorie N. Feld, Nations Divided: American Jews and the Struggle over Apartheid, Palgrave MacMillan, 2014, p.86.[⇧][⇧]
  32. Ibid., p.91.[⇧]
  33. Emmaia Gelman, The Anti-Defamation League and the Racial State, University of California Press, 2026.[⇧]
  34. Gerald Horne, White Supremacy Confronted: U.S. Imperialism and Anti-Communism vs. the Liberation of Southern Africa, International Publishers, 2019, p.615-616 (notre traduction).[⇧]
  35. Ibid. p.615-616.[⇧]
  36. James Bamford, ‘‘The Anti-Defamation League : Israel’s attack dog in the US’’, The Nation, 31/01/2024.[⇧]
  37. Benjamin R. Epstein, Arnold Forster, The New Antisemitism, McGraw Hill, 1974, p.89, cité in Sean L. Malloy, ‘‘How the creation of the ‘New Antisemitism’ was used to shield Israel and attack the Left’’, Mondoweiss, 28/04/2025.[⇧]
  38. Al Miskin, “ADL’s Spy Ring”, Middle East Research and Information Project (MERIP), 22/07/ 1993.[⇧]
  39. Emmaia Gelman,The Anti-Defamation League and the Racial State, University of California Press, 2026, p.183.[⇧]
  40. Marjorie N. Feld, Nations Divided, op.cité, p.129.[⇧]
  41. Ibid[⇧]