Nous publions ce texte de Bouna Mbaye, en trois parties. Il est issu d’une intervention qu’il a effectué à la Fête de l’Humanité en septembre 2025.
Partie 2 : De la marginalité à la consécration : quand les pestiférés d’hier redeviennent des saints (ou presque) …
Du vivant de ces grands révolutionnaires, les classes d’oppresseurs les récompensent par d’incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une certaine auréole afin de « consoler » les classes ou nations opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l’avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire. […] On oublie, on refoule, on altère le côté révolutionnaire de la doctrine, son âme révolutionnaire. On met au premier plan, on exalte ce qui est ou paraît être acceptable sinon convenable pour la bourgeoise et pour l’impérialisme.
Amilcar Cabral1
Parmi les militants blancs qui ont combattu, y compris avec les armes, le régime d’apartheid en Afrique du Sud, les Juifs étaient largement surreprésentés. Pourtant, au sein de la communauté juive sud-africaine, l’héritage de Joe Slovo, Ronnie Kasrils, Denis Goldberg, Ray Alexander Simons et tant d’autres figures juives de la lutte contre l’apartheid, fait l’objet d’une réappropriation ambiguë. D’une part, le parcours extraordinaire de ces individus hors du commun, qui ont consenti à des sacrifices considérables pour venir à bout d’une des pires tyrannies du XXe siècle, évoque des souvenirs que celles et ceux qui n’ont pas été « du bon côté de l’histoire » souhaiteraient faire oublier… D’autre part, lorsqu’elles ont lieu, les célébrations visant à honorer la mémoire de ces « menschn »2 sud-africains tendent à occulter un aspect pourtant essentiel de leur engagement politique : leur antisionisme.
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Le 27 août 2011, à l’occasion de sa 46ème conférence nationale, le Conseil des Représentants Juifs d’Afrique du Sud (South African Jewish Board of Deputies – SAJBD), une des plus grandes institutions de la communauté juive sud-africaine, organisait la remise d’un prix posthume à Arthur Goldreich, vétéran de la lutte contre l’apartheid. La veille, le conseil d’administration du SAJBD avait organisé une cérémonie à Liliesleaf, la célèbre ferme où Arthur Goldreich et plusieurs de ses camarades membres de Umkhonto we Sizwe (littéralement « fer de lance de la nation »), la branche armée de l’ANC, avaient été arrêtés en 1963. À travers cet hommage, le SAJBD souhaitait « tendre la main aux nombreux vétérans juifs de la lutte contre l’apartheid »3.
Mais la cérémonie, qui devait sceller une forme de réconciliation symbolique avec les familles de militants juifs sud-africains qui ont longtemps prêché dans le désert dans leur combat contre l’apartheid, a contribué à réveiller de vieux démons. En effet, l’hommage posthume à Arthur Goldreich a mis en lumière la persistance du clivage entre « ceux qui se sont rapprochés du régime d’apartheid — affirmant qu’ils y voyaient le seul moyen de protéger leur petite communauté vulnérable — et ceux qui ont rejoint la lutte contre ce régime, souvent au prix de grands sacrifices personnels, considérant cette voie comme la seule compatible avec leur sens de la justice et, bien souvent, avec les valeurs juives »4.
Comme le rappelle la chercheuse Claudia Braude, le Conseil des Représentants Juifs d’Afrique du Sud, organe central de la communauté juive sud-africaine « a travaillé de bon gré avec le régime d’apartheid, alors même que ce dernier bafouait les libertés civiles et les droits humains de nombreux Juifs qui jouaient un rôle clé dans la lutte contre l’apartheid. De plus, les liens secrets et étendus qu’entretenait Israël avec l’Afrique du Sud de l’époque de l’apartheid dans les domaines de l’armement et de la sécurité, en violation d’une interdiction du Conseil de sécurité des Nations unies, ont bénéficié du soutien total de ce même Conseil des Représentants, jusqu’au jour où l’apartheid a pris fin »4.
Depuis la chute de l’apartheid, les dirigeants du SAJBD se sont attachés à « surcompenser » un passé peu flatteur pour l’image de l’organisation « en louant les Juifs d’extrême gauche qui ont pris part à la lutte pour la liberté »5.
Toutefois, ces cérémonies d’hommage que le SAJJBD a multipliées depuis la libération de Mandela en 1990, ne sont pas du goût de beaucoup de militants juifs ayant combattu l’apartheid. Certains y voient même « une nouvelle tentative de révisionnisme historique de la part d’une direction qui, à l’époque, les avait reniés et s’était fermement distanciée de la majorité noire du pays »6.
Présent lors de l’hommage posthume rendu à Arthur Goldreich, Nicholas Wolpe, fils des militants juifs sud-africains anti-apartheid Harold et Ann-Marie Wolpe (née Kantor)7, suscite une vive émotion dans l’auditoire lorsqu’il déclare : « La communauté juive a abandonné ma mère. […] Les Juifs engagés dans la lutte de libération ont été mis au ban de la société. Le Conseil des Représentants Juifs d’Afrique du Sud doit se pencher sérieusement sur ces questions, qui nous tourmentent encore aujourd’hui »8.
De leur côté, Amos et Paul, les deux fils d’Arthur Goldreich, qui ont accepté de participer à la conférence et de recevoir le prix posthume en l’honneur de leur père, ont tenu à rappeler les souffrances vécues par leur famille : « Imaginez que vous vivez dans une maison confortable et que vous êtes expulsés du jour au lendemain sans rien du tout. […] Nous étions livrés à nous-mêmes, rejetés par tout le monde »9.
L’instauration du régime d’apartheid, à partir de 1948, a placé la communauté juive sud-africaine, qui avait fui les pogroms en Europe de l’Est et subi l’antisémitisme en Afrique du Sud, face à un véritable dilemme : fallait-il dénoncer, au nom des valeurs du judaïsme et en souvenir des persécutions d’antan, un régime raciste et colonial, quitte à sacrifier les avantages liés à l’incorporation dans le groupe racial dominant ?
Le dernier quart du dix-neuvième siècle a été caractérisé par de profonds bouleversements dans la composition démographique de la population juive d’Afrique du Sud. En effet, entre 1880 et 1914, l’immigration juive en Afrique du Sud a été multipliée par 10, passant de 4 000 à 40 000 personnes. Fuyant les pogroms qui se sont multipliés en Europe orientale, en particulier dans l’empire tsariste, ces migrants sont, à 90 %, des juifs « Litvaks », c’est-à-dire « originaires de Lituanie et des régions environnantes »10. L’afflux de ces migrants juifs en provenance d’Europe de l’Est va contribuer à l’explosion d’un antisémitisme qui se traduit dans les politiques mises en place par l’État sud-africain mais qui est également diffusé massivement dans la société11.
En 1930, le parlement sud-africain adopte la loi dite « des quotas » qui vise à limiter l’immigration (juive) en provenance de plusieurs pays d’Europe de l’Est : Lettonie, Lituanie, Pologne, Russie. Jugés « inassimilables » ou encore « non absorbables », les Juifs sont également visés par une autre proposition de loi sur l’immigration que le parlementaire et futur ministre des affaires étrangères, Eric Louw, essaie, en vain, de faire adopter en 193912. De son côté, le député Daniel François Malan, un des principaux architectes du régime d’apartheid, estime que les Juifs « ont tellement spolié la population de son patrimoine que l’Afrikander [sic] vit sur la terre de ses pères, mais n’en est plus propriétaire »13.
Omniprésents dans les discours politiques, l’antisémitisme est également massivement diffusé dans la culture populaire : littérature, presse, théâtre. Comme nous avons eu l’occasion de le rappeler dans un précédent article, « l’image des Juifs dans la culture populaire est ainsi associée aux « Péruviens » (trafiquants d’alcool vivant dans des conditions insalubres et réfractaires aux « bonnes manières » de la société blanche « civilisée »), aux Hoggenheimer (opérateurs financiers dont les activités spéculatives étaient considérées comme la principale cause de l’appauvrissement des agriculteurs Afrikaners) ou encore aux « judéo-bolchéviques », accusés d’endoctriner les travailleurs noirs et de les inciter à la rébellion contre la minorité blanche »14.
Créé le 4 février 1939, quelques mois avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Ossewabrandwag, organisationouvertement nazie, ambitionnait de renverser le gouvernement sud-africain afin de le remplacer par un régime favorable à Hitler. À son apogée, Ossewabrandwag comptait plus de 350 000 membres, dont certains, à l’image de John Vorster, deviendront des dirigeants du régime d’apartheid.
En Europe de l’Est, le génocide nazi entraine une dévastation du « centre spirituel » de la communauté juive sud-africaine : en Lituanie, près de 95 % des Juifs ont été exterminés pendant la Seconde Guerre Mondiale15.
Après 1945, les dirigeants sud-africains opèrent néanmoins un revirement sur la « question juive », qui a été au cœur de la vie politique sud-africaine dans l’entre- deux-guerres. Sous la houlette de Daniel François Malan, le Parti National décide de renoncer à l’antisémitisme d’État afin de « maintenir un régime minoritaire régnant sur plus de neuf millions de Sud-Africains non-blancs privés de leurs droits civiques »16. En effet, Malan avait besoin de « chaque voix blanche qu’il pouvait obtenir. Il traçait une nouvelle voie, rejetant fermement l’antisémitisme de Louw et de l’Ossewabrandwag, et élargissant sa vision du Parti National pour y inclure tous les Blancs »9.
Aussi, la victoire du Parti National lors des élections de 1948 débouche sur l’institutionnalisation de la politique d’apartheid et l’incorporation des Juifs sud-africains dans le groupe racial dominant : les Blancs.
Les Juifs sud-africains sont ainsi épargnés par les premières lois racistes mises en place par le régime d’apartheid, à savoir :
- La loi sur les zones réservées (Group Areas Act) de 1950, qui cantonnait les quatre groupes raciaux (Blancs, Métis, Asiatiques, Noirs) dans des zones urbaines prédéfinies, les quartiers les plus développés et les mieux équipés étant réservés aux populations blanches.
- Le durcissement, en 1952, de la loi sur les « laissez-passer » ou « passeports intérieurs » (Pass Laws) qui contraignait les Sud-Africains noirs âgés de plus de 16 ans à se munir de livrets d’identité permettant de contrôler leurs déplacements.
- La loi sur « l’éducation des Bantous » (Bantu Education Act) de 1953 qui a renforcé les inégalités raciales en termes d’accès à l’éducation, l’objectif étant de cantonner les Noirs à des métiers manuels
- La loi prévoyant un accès séparé aux équipements publics (Reservation of Separate Amenities Act) de 1953 qui a légalisé la ségrégation raciale dans les lieux publics, les transports et les services.
L’attitude à adopter face à un système dans lequel la minorité blanche imposait une véritable tyrannie aux populations asiatiques, noires et métisses va susciter de vifs débats au sein de la communauté juive sud-africaine : désormais intégrés au groupe des Blancs, les Juifs sud-africains avaient-ils intérêt à mettre en péril un « consensus racial » dont leur bien-être et les privilèges dont ils disposaient « dépendaient indéniablement »17 ?
Dès le milieu des années 1950, Fritz Flesch, syndicaliste autrichien, rescapé de la Shoah et exilé aux États-Unis, enjoignait les « principaux représentants du judaïsme en Afrique du Sud à ne pas agir « comme des chrétiens allemands » (« gleichgeschaltete ») sous Hitler »18. Pour Flesch, les Juifs avaient l’obligation de dénoncer l’apartheid. Comme le souligne l’historienne Majorie N. Feld, Fritz Flesch « attirait même l’attention sur la théologie juive en demandant aux chefs religieux juifs d’« agir au nom du Seigneur ». Ceux qui gardaient le silence sur l’apartheid étaient, d’après Flesch, des « traîtres au JUDAÏSME »9.
En 1957, le débat sur la position à adopter par la communauté juive sud-africaine est relancé par une vive controverse entre Ronald Segal, fondateur et rédacteur en chef du magazine anti-apartheid Africa South19 [20] et Dan Jacobson, romancier sud-africain résidant en Londres.
Publié en janvier 1957 dans la revue Commentary, l’article de Dan Jacobson intitulé « Les Juifs d’Afrique du Sud. Portrait d’une communauté florissante » met le feu aux poudres. En effet, dans cet article, Jacobson s’insurge contre les « moralistes » qui exhortent les Juifs sud-africains à « « faire cause commune » avec les autochtones, « se ranger aux côtés des victimes de l’oppression », et toutes ces autres choses que les étrangers ne se privent pas de leur conseiller »20. Pour le romancier, qui réaffirme sa « compassion » envers les Juifs sud-africains « il n’est guère exagéré de qualifier de martyre, en quelque sorte, le prix payé par ces Blancs qui cherchent de tout cœur à améliorer les conditions politiques et sociales dans lesquelles vivent les autochtones »9.
Jacobson juge la position des « moralistes » intenable « car ce qu’on demande à chacun, c’est très probablement de bouleverser sa vie privée, de se couper de la seule communauté qu’il connaisse, voire d’être prêt à aller en prison pour ses opinions »9. Dès lors, « l’idée selon laquelle l’ensemble de la communauté juive sud-africaine devrait, ou pourrait être composée de tels individus, est une idée qu’il est en effet très difficile d’envisager sérieusement »9.
Dans sa réponse à Dan Jacobson, Ronald Segal considère qu’« aucune forme d’oppression n’est aussi intimement vécue par les Juifs que le ghetto ». Ce constat étant posé, Segal regrette qu’« aucune organisation juive, et encore moins le porte-parole de la communauté, le Conseil des Représentants Juifs d’Afrique du Sud, n’a dénoncé ni même protesté, même avec tact, contre la loi barbare sur les zones de groupe (Group Areas Act), qui va séparer les races du pays en enclaves résidentielles distinctes, au prix d’un sacrifice incommensurable, toujours à la charge des non-Blancs »21.
Pour le fondateur de la revue Africa South, « l’idée selon laquelle, dans certaines circonstances, une communauté entière devrait être composée de martyrs » n’est pas si difficile à envisager, contrairement à ce qu’avançait Dan Jacobson, dans la mesure où « l’histoire tout entière des Juifs du Moyen Âge » constitue une « preuve suffisante de la possibilité d’un tel sacrifice communautaire »9. Ronald Segal conclut sa réponse par une mise en garde à l’égard de la communauté juive sud-africaine : « Espérons qu’ils prendront conscience à temps à quel point le martyre – celui dont ils se sont montrés si capables par le passé – est et sera de plus en plus nécessaire. Le fait qu’ils se rangent actuellement du côté des persécuteurs et non de celui des persécutés en Afrique du Sud, que ce soit par action ou par omission silencieuse, me semble constituer un renoncement à la place morale qui leur revient dans l’histoire »9.
Les arguments de Segal n’ont toutefois pas convaincu Dan Jacobson qui, dans sa réponse au militant antiapartheid, estime qu’il lui est « impossible d’imaginer qu’une communauté puisse un jour se sacrifier pour le bien-être d’une autre. Les parallèles historiques établis par M. Segal, poursuit Dan Jacobson, me semblent avoir une portée tout à fait contraire à ce qu’il imagine. Faut-il vraiment lui faire remarquer que les Juifs du Moyen Âge qui se sont sacrifiés l’ont fait pour leurs propres croyances, leur propre mode de vie, qu’ils se sont sacrifiés pour ce qu’ils considéraient comme leurs propres intérêts en tant que Juifs »9 ?
Après l’instauration de l’apartheid, à partir de 1948, le Conseil des représentants Juifs d’Afrique du Sud adopte une politique de « non-ingérence » vis-à-vis des sujets de politique nationale « controversés ». Une position que l’organisation maintiendra pendant près de quatre décennies, malgré l’intensification de de la répression et la multiplication des crimes du régime d’apartheid envers les populations non-blanches.
En mars 1960, plusieurs centaines de personnes se rassemblent devant le poste de police de Sharpeville, localité située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Johannesburg, afin de protester contre les lois sur les « passeports intérieurs » qui restreignaient les déplacements des Noirs sud-africains. L’appel avait été lancé par le congrès panafricain (Panafrican Congress- PAC), organisation rivale de l’ANC de Nelson Mandela. Face aux manifestants pacifiques, la police sud-africaine ouvre le feu. Le bilan officiel, faisant état de 69 morts et de centaines de blessés, constitue une large sous-estimation, par les autorités, de l’ampleur du massacre.
Le massacre de Sharpeville a suscité une vive indignation en Afrique du Sud et à travers le monde, notamment aux États-Unis, où la communauté afro-américaine organise plusieurs manifestations. Alors qu’il avait initialement décidé de publier une déclaration dénonçant le massacre de Sharpeville, le Congrès Juif Mondial (World Jewish Congress- WJC) se ravise, à la demande d’organisations juives sud-africaines, notamment le Conseil des Représentants Juifs d’Afrique du Sud22.
Le massacre de Sharpeville fut néanmoins un tournant dans la lutte contre l’apartheid : l’ANC de Nelson Mandela bascule dans la lutte armée et crée sa branche militaire, Umnkhonto we Sizwe (MK), « fer de lance de la nation » en zoulou.
La politique de « non-ingérence » du Conseil des Représentants Juifs d’Afrique du Sud sera néanmoins sérieusement mise à mal en 1963, lors du « procès de Rivonia ». Le 11 juillet 1963, la police sud-africaine effectue une descente dans la ferme de Liliesleaf, à Rivonia, dans la banlieue de Johannesbourg. Sur place, la police procède à l’arrestation de 17 militants, membres de MK, la branche armée de l’ANC. Dans la ferme de Liliesleaf, qui était la propriété de Arthur Goldreich, architecte de profession, les membres de MK préparaient l’opération « Mayibuye », qui visait à renverser le régime d’apartheid à travers le déclenchement d’un soulèvement armé.
Parmi les 17 personnes arrêtées à Liliesleaf, 5 sont des militants blancs : Arthur Goldreich (architecte), Denis Goldberg (ingénieur), Hilliard Festestein (chercheur en médecine), Robert (« Bob ») Hepple (avocat), Lionel (« Rusty ») Bernstein (architecte). Leur point commun ? Tous sont juifs, tout comme Harold Wolpe (avocat) et son beau-frère, James Kantor (comptable), qui seront arrêtés quelques jours plus tard.
Lors du procès qui s’est tenu entre octobre 1963 et juin 1964, le ministère public était représenté par Percy Yutar, un des procureurs « les plus éminents et les plus expérimentés d’Afrique du Sud »23. Issu d’une fratrie de huit enfants, l’ambitieux Percy Yutar, aux origines modestes, avait décroché un doctorat en droit à l’Université du Cap. Malgré un parcours académique remarquable, Yutar avait vu sa carrière longtemps freinée par l’antisémitisme qui régnait dans le monde juridique en Afrique du Sud : « On lui attribua un poste subalterne d’« agent de terrain » au sein du service du directeur des télécommunications à Johannesburg, où il devait traquer les branchements téléphoniques illégaux et les abonnés défaillants, sous la chaleur étouffante de l’été et le froid de l’hiver. Après cinq ans passés à exercer cette fonction, il fut enfin nommé assistant juridique junior au service comptable du ministère de la Justice »24.
En 1940, Yutar est nommé procureur adjoint à Johannesbourg, avant de devenir sous-procureur général, dans l’État libre d’Orange, puis dans le Transvaal. Juif orthodoxe pratiquant, Percy Yutar était « bien connu et respecté au sein de la communauté juive »17. Pendant plus de 10 ans, il a été le président de la Congrégation Hébraïque Unifiée (United Hebrew Congregation), la plus grande synagogue orthodoxe de Johannesbourg.
Selon l’auteur et universitaire Glenn Frankel, « les accusés de Rivonia et Yutar incarnaient deux réponses juives traditionnelles face à la tyrannie. Les radicaux avaient choisi de s’opposer à l’État. Même s’ils faisaient eux-mêmes partie, en tant que Blancs, des bénéficiaires de l’apartheid, ils se rangeaient du côté de ses victimes. Ceux d’entre eux qui s’identifiaient comme juifs invoquaient l’impératif moral de s’opposer au mal ainsi que l’argument pragmatique selon lequel, à long terme, les intérêts juifs seraient mieux servis en s’alliant à la majorité opprimée qui finirait inévitablement par accéder au pouvoir un jour »25.
Quant à l’attitudeparticulièrement zélée de Yutar pendant le procès, elle s’inscrit, selon Frankel, dans une autre tradition : « Au Moyen Âge, lorsque les Juifs étaient confrontés à un souverain tyrannique, il arrivait souvent qu’un intercesseur se présente pour défendre les intérêts juifs à la cour du tyran. Cette personne était connue en yiddish sous le nom de « shtadlan » ou « Juif de cour ». En versant un tribut ou en rendant d’autres services au tyran, le Juif de cour s’assurait la protection du souverain pour lui-même et ses coreligionnaires »9.
Le procès de Rivonia, qui fut un tournant dans la carrière juridique de Percy Yutar, lui a valu « les éloges des dirigeants du régime de l’apartheid, les félicitations du rabbin de sa synagogue et du Conseil des représentants Juifs d’Afrique du Sud, ainsi que le surnom de « Dr Persécuteur » de la part de ses détracteurs »26.
En se rangeant dans le camp des masses opprimées par un système qui leur garantissait pourtant des privilèges liés à leur statut de « Blancs », les militants juifs anti-apartheid arrêtés à Liliesleaf, puis jugés dans le cadre du procès de Rivonia, ont fait la démonstration que l’esprit de « martyr » que Ronald Segal évoquait dans le cadre des débats qui l’ont opposé à Dan Jacobson à la fin des années 1950, était bel et bien une réalité vécue chez une partie des Juifs sud-africains.
Cet esprit fut parfaitement incarné par la journaliste et militante Ruth First. Lors de sa détention en 1963, First avait longuement médité sur le sens d’un combat qui, pour les militants blancs, exigeait des renoncements et des sacrifices considérables : « Nous, les Blancs qui nous sommes engagés dans la politique de contestation aux côtés des Africains, des Indiens et des « personnes de couleur », menions une vie vigoureusement provocatrice. Nos consciences étaient saines dans une société accablée par la culpabilité. Pourtant, au fur et à mesure, notre petit groupe menait une existence de plus en plus schizophrénique. Il y avait la belle vie que nous garantissait le privilège blanc et, simultanément, une absorption complète dans une politique révolutionnaire et la défiance des valeurs de notre propre groupe racial. À mesure que la lutte s’intensifiait, les privilèges que nous tirions de l’appartenance au groupe des Blancs étaient éclipsés par le prix qu’on nous faisait payer pour notre participation politique »27.
Au sein du rabbinat en Afrique du Sud, peu nombreuses ont été les voix qui ont ouvertement dénoncé le régime d’apartheid. En effet, comme le souligne l’historien Gedeon Shimoni, « il était rare qu’un rabbin adopte une position d’opposition sans équivoque à l’ensemble du système l’apartheid, et lorsque cela arrivait, la réaction au sein de la communauté juive était tout sauf enthousiaste »28. Les rabbins André Ungar, Louis Rabbinowitz ou encore Ben Isaacson, qui n’ont pas hésité à dénoncer frontalement le régime d’apartheid, font figure d’exceptions29.
En décembre 1956, le rabbin André Ungar se voyait notifier le non-renouvellement de son permis de séjour par le gouvernement sud-africain. Arrivé en Afrique du Sud en 1955, à l’âge de 25 ans, André Ungar s’était distingué par des sermons très critiques de l’apartheid qu’il avait prononcés en tant que rabbin de la congrégation réformée dans la ville de Port Elizabeth30.
En février 1961, dans le cadre d’une conférence intitulée « L’Afrique et les Juifs » organisée par l’Institut Theodor Herzl de l’Agence Juive, le rabbin André Ungar a prononcé « une accusation virulente… à l’encontre des dirigeants de la communauté [juive] sud-africaine en raison de leur incapacité à s’opposer à l’apartheid »31.
Deux ans plus tôt, lors d’un sermon prononcé à l’occasion de Yom Kippour, le rabbin Louis Rabinowitz adressait un message similaire à ses coreligionnaires, tout en exerçant une autocritique :
« Que faisons-nous pour briser les chaînes de la méchanceté, pour défaire les chaînes de l’oppression ? Il y a certains Juifs au sein de la communauté qui tentent de faire quelque chose… et lorsque, de ce fait, ils se heurtent aux pouvoirs en place, la défense opposée par la communauté juive consiste à prouver que ce ne sont des Juifs que de nom, qu’ils n’appartiennent à aucune synagogue… L’éthique juive a-t-elle jamais atteint un nadir plus honteux ? J’ai pratiquement abandonné tout espoir d’apporter le moindre changement à cet égard. Le pouvoir de la peur et la crainte que notre sécurité soit menacée sont trop forts. Ne croyez pas que je sois fier de mon bilan en la matière, que je ne frémisse pas intérieurement à l’idée qu’à de nombreuses reprises, j’ai été gagné par cette même peur et cette même lâcheté, et que je n’ai pas su me montrer à la hauteur de ce qu’exige de moi ma vocation.
Mais lorsque survient, de temps à autre, un cas flagrant et criant d’injustice, et qu’il y a lieu d’espérer que mon intervention puisse éventuellement avoir un effet salutaire, alors aucune puissance au monde ne peut m’empêcher d’exprimer ce que je crois en toute conscience être la voix authentique du judaïsme prophétique »32.
Dans le même registre, le rabbin Ben Isaacson, assistant de Louis Rabinowitz, déclarait dans un de ses sermons en 1986 :
« C’est un mensonge éhonté de prétendre que les Juifs d’Afrique du Sud ont soutenu la cause des Noirs. Un jour, ils devront en répondre. Le racisme est considéré comme acceptable tant qu’il ne s’applique pas aux Juifs »33.
Un an plus tôt, le rabbin Isaacson estimait que la communauté juive sud-africaine aurait dû « faire preuve de plus de discernement. Nous aurions dû instinctivement refuser d’infliger aux autres les injustices dont nous avons, plus que tout autre peuple, été victimes »9.
À travers ses sermons, Ben Isaacson dénonçait le silence qui a longtemps prévalu au sein des principales institutions de la communauté juive sud-africaine, y compris après le massacre de Soweto.
Le 16 juin 1976, près de 15 000 jeunes se rassemblent pacifiquement à Soweto, un des « foyers noirs » (homelands) situés au sud-est de Johannesburg. L’objectif des manifestant-e-s était de protester contre la décision gouvernementale imposant l’enseignement, dans les écoles secondaires, de l’afrikaans, langue des colons néerlandais qui se sont installés en Afrique du Sud à la fin du XVIIe siècle. Comme à Sharpeville 16 ans plus tôt, la police ouvre le feu et tue des centaines de personnes ; il s’agit d’un des pires massacres de l’histoire de l’apartheid.
Mais pour Denis Diamond, directeur général du Conseil des Représentants Juifs d’Afrique du Sud, il s’agit avant tout d’« un des épisodes les plus tragiques de l’histoire des relations interurbaines en Afrique du Sud »34.
Sa position est résumée par l’historienne et autrice Marjorie N. Feld : « Évoquant les « Noirs urbains polyglottes qui se rendent à Johannesbourg », Diamond a décrit « le problème linguistique » comme « aggravé par la multitude de langues maternelles » des Sud-Africains noirs. Il a déploré [le fait] que les émeutes surviennent à un moment où « les perspectives de mettre fin à la discrimination raciale n’avaient jamais été aussi bonnes ». Évoquant la condamnation mondiale de l’apartheid, ainsi que le mouvement en faveur des sanctions et du désinvestissement, il a affirmé qu’« une chose est sûre : [une solution pacifique] ne sera pas décidée en dehors de ce pays »9.
Il faudra attendre jusqu’en 1985 pour que le Conseil Représentatif des Juifs d’Afrique du Sud se décide enfin à nommer, puis à condamner, le régime d’apartheid. Une première en 37 ans. Cette condamnation tardive intervient néanmoins à un moment où même des pontes du régime estimaient que l’apartheid était en crise5.
Pour autant, les organisations représentatives de la communauté juive sud-africaine ont continué de s’opposer aux sanctions décrétées contre le régime d’apartheid ; une position qui a créé des tensions avec de nombreuses organisations juives états-uniennes, favorables aux sanctions. Diana Aviv, citoyenne sud-africaine qui avait émigré aux États-Unis en 1975, devenant présidente du Conseil National des Femmes Juives (National Council of Jewish Women) se souvient ainsi d’un voyage en Afrique du Sud au cours duquel un groupe d’ « éminents Juifs états-uniens» ont été témoins d’une série de discussions « « très désagréables » avec des Sud-Africains qui reprochaient aux Américains de se mêler de leurs affaires – et de mettre en péril leurs positions privilégiées – en soutenant les sanctions et le désinvestissement »35.
Toutefois, après la libération de Mandela en 1990 et la chute du régime d’apartheid quatre années plus tard, un véritable storytelling a été mis en place et fortement promu par ceux-là mêmes qui avaient tourné le dos aux militant-e-s qui s’étaient engagés corps et âme dans la lutte contre le régime d’apartheid. Objectif : faire oublier « la complicité, voire le soutien actif, d’un nombre considérable de gens » à un régime raciste, suprémaciste et colonial qui a sévi pendant plusieurs décennies36.
Dans le cadre d’un entretien accordé à la journaliste Daniela Cheslow, David Yutar, fils de Percy Yutar, procureur dont la carrière avait été boostée par le procès de Rivonia, regrette que « la communauté juive, qui avait autrefois été très proche de son père, a commencé à le renier ». David Yutar considère que sonpère « était naturellement la cible toute désignée. [..] Ils l’ont donc calomnié et rejeté, le qualifiant de mauvais juif »37.
De son côté, le Conseil des représentants Juifs d’Afrique du Sud a multiplié les cérémonies d’hommage aux héros juifs de la lutte contre l’apartheid, allant même jusqu’à présenter des excuses pour ses « erreurs » du passé38. Les infréquentables et autres pestiférés d’antan pouvaient désormais redevenir des saints. À condition tout de même qu’ils ne se montrent pas trop critiques de l’État d’Israël et du sionisme…
- Cité in Amilcar Cabral, Ne faites pas croire à des victoires faciles, Premiers matins de novembre, 2021, p.139.[⇧]
- Pluriel de « mensch » qui, en yiddish, langue des Juifs d’Europe centrale et orientale, désigne « une personne droite, honorable, décente ; celui qu’on admire et qui sert d’exemple ; celui qui a un noble caractère ». Cf Leo Rosten, Les joies du yiddish. L’Encyclopédie de l’humour juif de alef bayz à zaydè, Calmann-Lévy, 2011, p.227-228.[⇧]
- Claudia Braude, “South African Jews Struggle with Legacy of Apartheid”, Forward, 12/09/2011.[⇧]
- Ibid. (notre traduction).[⇧][⇧]
- Benjamin Pogrund, “South African Jews: Apologetic About Apartheid, Abused Over Israel”, Haaretz, 01/05/2015.[⇧][⇧]
- Claudia Braude, “South African Jews Struggle with Legacy of Apartheid”, op.cité (notre traduction).[⇧]
- Arrêté en juillet 1963, Harold Wolpe parviendra néanmoins à s’échapper de manière spectaculaire, avec Arthur Goldreich, un mois plus tard. Exilés en Angleterre à partir de 1963, Harold et Ann-Marie Wolpe ne retourneront en Afrique du Sud que vingt-huit ans plus tard, en 1991. En 1994, Ann-Marie Wolpe publie The Long Way Home, livre dans lequel elle relate les bouleversements intervenus dans leur vie familiale en raison de leur implication dans la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud.[⇧]
- Claudia Braude, “South African Jews Struggle with Legacy of Apartheid”, op. cite.[⇧]
- Ibid.[⇧][⇧][⇧][⇧][⇧][⇧][⇧][⇧][⇧][⇧][⇧][⇧]
- Leo Rosten, Les joies du yiddish. L’Encyclopédie de l’humour juif de alef bayz à zaydè, Calmann-Lévy, 2011, p.206.[⇧]
- Nous avons déjà proposé une analyse de la « tempête antisémite » qui a déferlé dans l’Afrique du Sud de l’entre-deux guerres dans un article consacré à Ruth First. Cf Bouna Mbaye, « Afrique du Sud. Ruth First, militante infatigable de la lutte contre l’apartheid », Afrique XXI, 19/05/2025.[⇧]
- Milton Shain, A Perfect Storm: Antisemitism in South Africa 1930–1948, Jonathan Ball, 2015. Lire également Sasha Polakow-Suransky, The Unspoken Alliance: Israel’s Secret Relationship with Apartheid South Africa, Vintage Books, 2011, p.16.[⇧]
- Sasha Polakow-Suransky, The Unspoken Alliance, op.cit, p.17.[⇧]
- Bouna Mbaye, « Afrique du Sud. Ruth First, militante infatigable de la lutte contre l’apartheid », op.cité. Lire également Milton Shain, The Roots of Antisemitism in South Africa, University of Virginia Press, 1994.[⇧]
- Carmel Schrire, Gwynne Schrire, The Reb and the Rebel: Jewish Narratives in South Africa, 1892-1913, University of Cape Town Press, 2016, cité in Sophie Boutière Damahi, « En Afrique du Sud, les tiraillements de la communauté juive », Afrique XXI, 04/12/2023.[⇧]
- Sasha Polakow-Suransky, The Unspoken Alliance, op.cité, p.19.[⇧]
- Gideon Shimoni, Community and Conscience: the Jews in Apartheid South Africa, Brandeis University press, 2003, p.76.[⇧][⇧]
- Marjorie N. Feld, Nations Divided: American Jews and the Struggle over Apartheid, Palgrave MacMillan, 2014, p. 17.[⇧]
- Après le massacre de Sharpeville en 1960, Ronald Segal quitte l’Afrique du Sud pour s’installer en Angleterre. En exil, Segal va notamment fonder et diriger la collection Penguin African Library, qui publiera de nombreux écrits anti-apartheid.[⇧]
- Dan Jacobson, “The Jews of South Africa. Portrait of a Flourishing Community”, Commentary, January 1957.[⇧]
- Ronald M. Segal, “Apartheid and South African Jewry An Exchange”, Commentary, Novembre 1957.[⇧]
- Marjorie N. Feld, Nations Divided: American Jews and the Struggle over Apartheid, op.cité, p.29-30.[⇧]
- Glenn Frankel, Rivonia’s Children: Three Families and the Cost of Conscience in White South Africa, Phoenix, 2000, p.177. (notre traduction).[⇧]
- Glenn Frankel, Rivonia’s Children, op.cité, p.177.[⇧]
- Glenn Frankel, Rivonia’s Children, op.cité, p.181.[⇧]
- Sasha Polakow-Suransky, op.cité, p.34.[⇧]
- Ruth First, 117 Days, Penguin, 1982 (1ère édition publiée en 1965), p.116.[⇧]
- Gideon Shimoni, Jews and Zionism: The South African experience, 1910-1967, Oxford University Press, 1980, p.278.[⇧]
- Ibid, p.283-284.[⇧]
- Gideon Shimoni, Jews and Zionism: the South African experience, op.cité, p.278.[⇧]
- Marjorie N. Feld, Nations Divided, op.cité, p.34-35.[⇧]
- Gideon Shimoni, Jews and Zionism, op.cité, p.283-284.[⇧]
- Gideon Shimoni, Gideon Shimoni, Community and Conscience: the Jews in Apartheid South Africa, Brandeis University Press, 2003, p.145.[⇧]
- Marjorie N. Feld, Nations Divided, op.cité, p.82-83.[⇧]
- Marjorie N. Feld, Nations Divided, op.cité, p.82-83.[⇧]
- Emma Rathbone, « Mon Père. L’Anti-Mandela », Courrier international, 5 décembre 2013, initialement publié par Virginia Quarterly Online, en décembre 2013 sous le titre ‘‘Mandela’s prosecutor’’.[⇧]
- Daniella Cheslow, “A Father’s Legacy: Arthur Chaskalson Defended Mandela. Percy Yutar Put Him in Jail”, Tablet, 05/12/2014.[⇧]
- Nicola Miltz “Board apologises for apartheid-era errors”, South African Jewish Report, 29/11/2018.[⇧]