Le 27 octobre 2026, Francesca Albanese publie dans This Week in Palestine, « L’Effet Palestine », avec, pour sous-titre : « Comment un peuple en voie d’effacement réimpose la notion de morale au niveau mondial ».
Elle a, comme toujours, des mots très percutants, par exemple : « La Palestine n’a pas déformé la réalité, elle l’a mise en lumière ». Elle a mis en lumière l’apartheid qui s’était progressivement normalisé, invisibilisant la souffrance des Palestiniens, celle-ci étant « humanitarisée », c’est-à-dire réduite à dépendre de l’humanitaire.
Et c’est le nouvel avatar de l’abandon des Palestiniens depuis le soi-disant cessez-le feu d’octobre 2025 (depuis lequel plus de 1 500 Palestiniens de Gaza ont été tués et plus de 5 000 blessés, dont de nombreux enfants). Le monde accepte la ligne jaune qui prive Gaza de 60 % de son territoire et confine la population dans ce qui reste, dans des camps indignes. Et le monde, même dans certaines parties du mouvement de soutien aux droits des Palestiniens, se concentre sur l’aide humanitaire. On a toutes les semaines des rapports de l’OCHA, l’Office de l’ONU pour les affaires humanitaires, qui fait le terrible décompte des repas préparés, des soins apportés, des dons effectués dans les camps, notant la dégradation épouvantable des conditions de vie des familles de la bande de Gaza. Ces bulletins évoquent de façon très neutre, ce qu’ils appellent des incidents : incendies mortels, tirs à vue sur des tentes, explosions, camions d’aide empêchés d’entrer par Israël… sans autre perspective que l’amélioration des livraisons de carburant et de rétablissement de l’électricité. Des ONG partenaires de l’ONU incitent les personnes déplacées dans les camps à se mobiliser pour nettoyer, protéger etc. C’est peut-être là que se révèle le plus clairement cette humanitarisation, cette réduction d’un peuple à l’assistanat. Sans compter tous les trafics et profits qui se font sur le dos de l’humanitaire, avec par exemple des chargements de camions en biens non essentiels revendus à des prix inaccessibles à la plupart.
Nour Elassy, poétesse réfugiée de Gaza en France, dénonce cette intoxication : « Les convois humanitaires ne sont pas synonymes de justice. Les tentes ne sont pas des droits. La nourriture livrée à l’ombre d’une armée criminelle qui a bouclé les champs, bombardé les installations sanitaires et bloqué les outils de reconstruction est de la charité, pas une solution. L’aide stabilise la vie juste assez longtemps pour sauver les systèmes qui l’ont brisée. La logistique sans responsabilité est un alibi ». (Mediapart, 13 novembre 2025)
Aux yeux du monde, l’affaire est entendue : Gaza est un territoire perdu, sous (faible) perfusion humanitaire et il n’y a rien à attendre d’autre. L’hiver qui arrive pour la troisième fois avec le froid et la pluie fera son œuvre mortifère.
L’OCHA fait ce qu’il doit, sans parti pris, dans la ligne de l’ONU, avec le PAM, programme alimentaire mondial, l’UNICEF, le PNUD, le programme des Nations Unies pour le développement, etc. Ces organismes constatent, communiquent et entretiennent (à leur insu ?) la dépendance et l’oppression. Mais le monde s’habitue et se contente de ce maintien des Palestiniens dans un état infrahumain. À l’humanité se substitue l’humanitarisme qui est une façon de perpétrer les dominations, le colonialisme, le génocide.
Ce n’est pas une fatalité, comme le dit Francesca Albanese, le sumud est en train de devenir la valeur mondiale et l’idée la plus révolutionnaire. Comment ? Le sumud n’est pas, contrairement à ce que certains croient, une façon de supporter, une résilience passive, non ! C’est une résistance.
La résistance des Palestiniens de Gaza, c’est de tout faire pour survivre à l’horreur et rester sur leur terre. Cette résistance est active et discrète. C’est celle des paysans qui plantent et qui auront de modestes récoltes en février. C’est celles d’artisans tels des cordonniers qui réparent avec des matériaux de fortune des chaussures usées par les marches, de tous les dangers qu’il faut affronter pour se procurer de l’eau, du pain, un peu de nourriture. C’est celle d’artistes, musiciens, danseurs, clowns, comédiens, conteurs, cinéastes qui offrent à leurs semblables des minutes volées à l’oppression.
Les Palestinien.nes agissent contre la mort annoncée, contre l’expulsion préparée. C’est avec elles et eux que l’UJFP soutient ces formes d’organisation autonome. Depuis dix ans, l’UJFP se tient aux côtés des paysans de Gaza dans leur confrontation à deux défis majeurs, la lutte pour l’eau par la construction d’un château d’eau et un système d’irrigation et la lutte pour les semences et les plants.
Tandis que trois années de guerre acharnée ont détruit la plupart des installations, l’UJFP est restée ferme dans son soutien aux paysans de Gaza, réfugiés pour la plupart dans ces ignobles camps qui ne protègent ni des bombardements, ni des nuisibles, ni des maladies, ni de la pluie, du vent et du froid qui vient. À leurs côtés, l’UJFP s’efforce, grâce à une collecte généreuse, de poursuivre l’appui à ce qui peut se faire désormais en agriculture (fourniture d’équipements, d’intrants), mais aussi à l’énergie fantastique des représentants de l’UJFP sur place : préparation de milliers de repas, fourniture d’équipements pour les enfants, scolarisation, appui psychologique aux femmes, désinsectisation.
L’équipe UJFP de Gaza incarne pleinement le sumud actif qu’évoque Francesca Albanese, quand elle conclut : « Le chemin est long. Le prix à payer est élevé. Mais « l’effet Palestine » est irréversible. Et des cendres d’un peuple qui a refusé de disparaître, un ordre mondial plus juste lutte – contre toute attente – pour voir le jour ».
Y font écho, les mots d’Abu Amir, animateur responsable de l’équipe UJFP à Gaza : « À Gaza, l’agriculture est devenue bien plus qu’une simple source de revenus. Elle est un moyen de résilience, de préservation des moyens de subsistance et d’attachement à la terre. Avec chaque parcelle préparée, chaque plant mis en terre et chaque enfant qui s’approche du sol et découvre ses secrets, une nouvelle histoire de continuité commence » (Gaza, 01/09/26).