Dimanche 31 mai 2026, l’UJFP participait, à l’invitation de Ritchy Thibault1 et du collectif des familles de descendants d’internés de Coudrecieux, à un rassemblement devant le Château du Domaine de la Pierre dont des dépendances servirent de camp de concentration.
Pour rappel, à Coudrecieux, plusieurs centaines de personnes ont été internées pendant la Seconde Guerre mondiale au camp de la Pierre. Situé dans une ancienne verrerie, ce camp a été le lieu d’enfermement entre 1940 et 1942 d’environ 400 enfants, femmes et hommes parce qu’ils étaient manouches, sinti, voyageurs, yéniches, gitans et roms.
Sur les murs des derniers bâtiments encore debout subsistent des graffitis, dessins d’enfants internés et peintures réalisées par leurs parents. Ces témoignages poignants constituent une trace matérielle unique au monde.
Cette commémoration, 80 ans après la libération de ce camp, le 1er juin 1946, avait pour but de demander aux autorités le classement de l’ancien camp, la préservation urgente des peintures murales et le droit au recueillement pour les descendants d’internés.
Il était important de rappeler la responsabilité historique de la France dans le génocide des Manouches, des Sinti, des Gitans, des Yéniches, des Voyageurs et des Roms pendant la Seconde Guerre mondiale, d’exiger la fin du déni et d’appeler à une reconnaissance officielle pleine et entière, tant attendue.
Dessins d’internés
Ces dessins représentent la culture manouche et doivent être préservés au nom de la sauvegarde du patrimoine.



Dessins des internés avec les familles de descendants se recueillant



Le rassemblement


La commémoration décrite par Alain Fride
Aperçu des bâtiments délabrés, envahis par la forêt et qui menacent à tout moment de s’effondrer.
Les familles descendantes des victimes et une ancienne internée sont venues témoigner du passé et du présent de l’antitsiganime.
Moments de recueillement, une histoire toujours vivante.
Après les allocutions et témoignages, Ritchy Thibault et les familles se sont rendues dans le parc du domaine. Trois gendarmes étaient alors affectés devant des grilles de chantier et empêchaient l’entrée dans la zone des barraquements,
Dans un élan tenant à la fois du droit à la mémoire et de demande de la respecter, les grilles ont été ouvertes et les gendarmes ont été débordés. Les familles et la cinquantaine de participants au rassemblement ont pu ainsi pénétrer et voir au plus près les murs qui ont détenus leurs « anciens » ainsi que les dessins réalisés durant leur captivité.
On ne peut que se féliciter que les gendarmes n’aient pas appelé de renfort ni usé de la force et que les familles ont pu se recueillir quelques instants.
Il est des temps où la dignité humaine et le respect envers autrui prennent le dessus. Cet après-midi dans la Sarthe fut de cela.
Notre parole juive antiraciste n’est valable qu’avec la lutte contre l’anti-tsiganisme. Nous n’oublierons jamais que nous étions frères et sœurs dans l’enfer nazi et vichyste mais aussi frères et sœurs dans la joie de nos cultures mêlées.
Alain Fride, petit-fils de déporté-résistant y a fait une intervention. Un prophète ? Si on en croit, Samuel est son prénom hébraïque et il est né le jour de Simhat Torah. Il est membre de l’UJFP depuis le printemps 2023, comme s’il avait préssenti le futur génocide et le devoir moral de le dénoncer avec toute son âme et son cœur.
Intervention d’Alain Fride
Je voudrais tout d’abord remercier Ritchy Thibault de nous avoir invité et exprimer toute ma peine au souvenir des centaines de personnes qui ont été internées et qui sont mortes dans ce camp de concentration. Je ne me gênerais pas de dire que c’était aussi une extermination de masse, un génocide qui s’y déroulait dans ses murs. Ces murs qui sont témoins de l’enfermement, des tortures, des privations et des sévices commis sur des adultes mais aussi des enfants doivent être préservés.
Durant la Seconde Guerre Mondiale, nos familles ont vécu un destin commun dans le malheur. Pourtant, la reconnaissance, la repentance a pris du temps. Aucune réparation sérieuse, voire une occultation de ce qu’ont vécu les Roms, Sinti, Gitans,Tsiganes, Manouches, Yénishes et les Voyageurs se sont manifestées après guerre. Aujourd’hui encore l’anti-tsiganisme est la chose la plus répandue et la plus partagée en Europe. Les Tsiganes sont les précurseurs de la construction européenne. Ils sont les premiers à nous montrer que les frontières peuvent être levées et, de là, garantir le droit de libre circulation.
Notre association, engagée dans la lutte contre le sionisme aux côtés de Ritchy ne peut que faire le parallèle avec le sort des Palestiniens. Ici et là-bas, c’est l’humanité qu’on assassine, c’est la mémoire d’un peuple qu’on veut effacer à jamais. C’est le comportement colonial en Orient et, qui ici, s’exerce sur nos propres populations.
À qui la faute ? À nous d’abord, qui avons voulu faire une spécificité du génocide des Juifs et qui avons été égoïstes dans notre revendication de reconnaissance et de réparation. Nous en avons même obtenu un État qui lui même, paradoxalement, perpétue un génocide. Bien évidemment, il est des nôtres qui ont œuvré à ce que la définition de génocide puisse s’appliquer à d’autres mais le mal est fait, la concurrence mémorielle en est la preuve.
Pourtant, pas un de nous n’ignore le martyre, le Samudirapen2 des populations roms, gitanes, tziganes, manouches et voyageurs et le rôle de l’État français dans les arrestations et la gestion des 31 camps répertoriés en France. Pas un de nous ignore les relations entre communautés juives et Roms. Je rappellerai le rôle des « lautari », des orchestres, les taraf, qui accompagnaient toutes les fêtes de la famille de mon grand-père maternel en Roumanie, médecin d’origine juive, déporté-résistant, arrêté en novembre 1941 à Vervin dans l’Aisne. Pas un de nous n’ignore que nous étions aussi colporteurs et itinérants.
Je revendique pleinement le statut de déviant. Je suis l’anarchiste, le communiste, le noir, l’handicapé, l’homosexuel, le prêtre antifasciste…
Coudrecieux doit être un lieu de mémoire. Coudrecieux doit être préservé et, pourquoi pas, devenir un Mémorial, un Musée et ainsi rattraper le temps perdu.
C’est faire œuvre de patrimoine, c’est regarder notre passé et en tirer les leçons. Il en est ainsi comme de tout ce qui concerne la chose publique. C’est la France d’aujourd’hui, métissée depuis toujours, ce pays de cocagne et de justice, comme le disait mon grand-père.
- Militant politique français, ancienne figure du mouvement des Gilets jaunes. Il est connu pour son engagement en faveur de la lutte contre l’antitziganisme.[⇧]
- Mudaripen, signifie « meurtre » en langue romani, et sa, correspond au pronom indéfini qui signifie « tout ». Samudaripen n’a pas le sens grec d’holocauste, ni le sens hébreu de Shoah. Mais il indique, dans la langue spécifique du peuple qui a subi ce meurtre de masse, tous ces sens à la fois. C’est le génocide des Tziganes, mais aussi plus généralement le génocide perpétré par les nazis. Selon l’origine géographique des Tziganes, d’autres termes sont également utilisés pour définir le génocide des Tziganes, notamment le terme porajmos[⇧]



