Témoignage d’Abu Amir, le 6 juin 2026 – L’égarement sous le ciel de Gaza

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La tente à Gaza. L’attente de Gaza. Crédit photo UJFP Gaza

Les habitants de Gaza ne cherchent plus les routes qui mènent à leurs maisons. Car les maisons ne sont plus là. Et les routes non plus. Ils cherchent désormais autre chose. Une petite certitude, suffisante pour passer d’un jour au suivant. Une réponse à une question qui revient chaque matin : Où allons-nous ?

Dans les heures qui précèdent légèrement le lever du soleil, le mouvement commence à l’intérieur des camps. Les hommes sortent de leurs tentes avant même que le reste de la famille ne se réveille. Ils observent les alentours en silence. Ils regardent le ciel. Le sable. Les rangées de tentes qui s’étendent jusqu’à l’horizon. Puis ils reviennent sans avoir trouvé quoi que ce soit de nouveau.Tout est identique. La même tente. La même attente. Les mêmes questions.

Dans les tentes voisines, les mères se réveillent tôt. Elles cherchent de l’eau, rangent les couvertures. Elles essaient de convaincre les enfants qu’un nouveau jour a commencé. Mais les jours sont devenus si semblables que le temps lui-même semble avoir perdu ses contours. Plus personne ne sait vraiment comment les mois se sont écoulés. Ni quand une saison s’est achevée et qu’une autre a commencé. Car la vie dans les camps ne se mesure plus avec un calendrier. Elle se mesure par les événements. Par les jours de déplacement. Les jours de pluie. Les jours de faim. Et les jours de mauvaises nouvelles.

Autrefois, les gens faisaient des projets pour les années à venir. Aujourd’hui, planifier une seule journée est devenu un luxe rare. Atteindre le soir est devenu un accomplissement en soi.

Dans les étroites allées de sable, les visages semblent se ressembler. Non pas parce que les gens sont identiques. Mais parce que la fatigue a dessiné sur chacun les mêmes traits. Des yeux en quête de sérénité. Des pas qui avancent sans certitude. Et des cœurs qui portent bien plus que les mots ne peuvent décrire.

Certains ont perdu leur maison. D’autres ont perdu leur travail. D’autres encore ont perdu un être cher. Et certains ont tout perdu à la fois. Mais la plus grande perte était d’une autre nature. C’était la perte du sentiment de stabilité. Cette sensation simple qui permettait à chacun de savoir où sa journée commençait et où elle se terminait. À Gaza, le lieu est devenu provisoire. Le temps est devenu provisoire. Et même les rêves sont devenus provisoires.

Le soir, lorsque les bruits s’apaisent un peu, commence un autre type de voyage. Le voyage de la mémoire. Les familles s’assoient devant les tentes. Et les gens parlent de leurs maisons. De leurs rues. De leurs écoles. De leurs marchés. Des arbres qu’ils ont laissés derrière eux. Comme s’ils tentaient de protéger ces images contre l’oubli. Car ici, l’oubli semble plus effrayant que toute autre chose. Parce que celui qui oublie sa maison craint de perdre le dernier lien qui le rattache à lui-même.

Et pourtant, malgré tout cet égarement, quelque chose refuse de mourir. Quelque chose de fragile qui renait chaque matin. Dans le rire d’un enfant. Dans la prière d’une mère. Dans un morceau de pain partagé entre voisins. Dans une main tendue pour aider quelqu’un que l’on ne connaît pas. L’espoir apparait toujours dans les endroits les plus vulnérables. Comme une plante sauvage poussant entre les pierres. C’est peut-être pour cette raison que la vie continue. Non pas parce qu’elle était facile. Ni parce qu’elle était juste. Mais parce que les gens s’obstinent à la porter sur leurs épaules, aussi lourde soit-elle devenue. Ils avancent à travers un long labyrinthe dont ils ne connaissent pas l’issue. Mais ils continuent d’avancer. Et cela, à lui seul, constitue déjà une forme de victoire.

Quant à Gaza elle-même, elle ressemble à un être humain debout à un vaste carrefour. Essayant de se souvenir du chemin par lequel elle est arrivé. Et tentant d’imaginer celui qu’il emprunterait ensuite. Mais le brouillard recouvre toutes les directions. Malgré cela, elle continue de regarder devant elle. Parce qu’elle n’a pas d’autre choix. Et parce que les villes, comme les êtres humains, peuvent se fatiguer. Elles peuvent s’égarer. Mais elles ne cessent jamais de rêver, de retrouver leur propre chemin.

(Voir aussi les chroniques et articles postés par Brigitte Challande du Collectif Gaza Urgence déplacé.e.s quotidiennes sur le site d’ISM France et du Poing, article hebdomadaire sur le site d’Altermidi, et sur l’Instagram du comité Palestine des étudiants de Montpellier..)

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