Compte rendu des actions humanitaires de l’équipe de l’UJFP à Gaza du 20 avril au 28 avril 2026 : nourrir, soutenir, maintenir la dignité
L’après-guerre n’a pas seulement laissé derrière elle des destructions visibles, mais a aussi engendré un état prolongé d’étouffement qui s’infiltre dans chaque détail du quotidien. La question ne porte plus uniquement sur l’ampleur des pertes, mais sur la capacité de la société à continuer sous une pression constante, dans un contexte où il n’existe plus de marge d’erreur ni de possibilité de recul. Le lieu a changé, mais plus encore, la relation à ce lieu s’est transformée : la maison n’est plus un refuge sûr, et les rues ne portent plus une mémoire ordinaire, mais sont devenues des espaces chargés du poids des événements qu’elles ont traversés. Aujourd’hui à Gaza, le poids de la réalité ne se mesure pas seulement aux bâtiments détruits, mais à l’érosion du sentiment de stabilité. Les villes ont perdu leur cohésion, non seulement parce que leurs structures ont été endommagées, mais parce que le rythme de vie qui leur donnait sens n’existe plus. Les services essentiels ne remplissent plus leur rôle comme auparavant, devenant au contraire des sources supplémentaires d’angoisse : obtenir de l’eau ou de l’électricité exige désormais un effort et une organisation quotidienne, dans un environnement qui offre très peu d’options. Mais l’impact le plus profond se manifeste chez l’être humain lui-même, dans les détails de son quotidien, dans sa capacité à endurer. Dans les camps de déplacés dispersés à travers le territoire, se dessine une image condensée de cette réalité. Des espaces restreints accueillent un grand nombre de personnes ; la vie y est gérée sous la pression de la surpopulation, dans un environnement qui n’offre ni intimité ni confort minimal. Les tentes ne sont plus de simples abris, mais le cadre d’une vie entière.
Dans ce contexte, la faim n’est plus une situation ponctuelle, mais un élément constant, quotidien. Elle n’est plus liée à une circonstance passagère, mais s’est intégrée à la structure même de la vie. La nourriture n’est plus un choix, mais une préoccupation permanente qui dicte le rythme du jour et pèse sur chaque décision. Un seul repas est devenu un accomplissement, son absence une possibilité constante.
Gaza ne vit pas seulement sous le poids du blocus, mais sous une asphyxie économique accélérée qui intensifie la crise jour après jour. L’entrée de l’aide a considérablement diminué, et les camions de marchandises arrivent en nombre limité, bien en deçà des besoins réels. Cette baisse a creusé un écart important entre ce qui est disponible et ce qui est nécessaire. Le problème ne se limite pas à la rareté des quantités, mais s’étend au coût élevé de l’entrée de ces marchandises. Les camions qui accèdent au territoire supportent des coûts supplémentaires importants sous forme de « coordinations » payées à la partie israélienne, coûts qui se répercutent ensuite sur le prix final des produits. Le résultat est clair : des prix élevés dépassant la capacité de la majorité des habitants, avec des augmentations supérieures à 20 %, voire davantage dans certains cas. Le marché souffre non seulement d’un manque de produits, mais aussi de prix qui les rendent difficilement accessibles. Face à cette situation, de nombreux commerçants ont commencé à se retirer, l’importation devenant impraticable en raison des coûts élevés et des risques économiques. Certains commerçants ont cessé d’introduire des marchandises, non pas faute de demande, mais en raison de l’impossibilité de continuer dans de telles conditions. Ce recul a entraîné davantage de pénuries sur les marchés, une hausse supplémentaire des prix et une pression accrue sur la population. Ainsi, Gaza est entrée dans un cercle vicieux où chaque élément alimente l’autre.
Cette réalité se reflète directement dans la vie des habitants. Les familles qui parvenaient à peine à subvenir à leurs besoins sont désormais incapables de couvrir le strict minimum. La faim n’est plus seulement liée à l’absence de nourriture, mais à l’incapacité de l’acheter. Avec chaque jour qui passe, l’écart se creuse, le sentiment d’impuissance s’intensifie, et la pression psychologique sur la société augmente.
Dans un tel contexte, l’action humanitaire devient une nécessité existentielle. Les interventions de l’UJFP s’inscrivent dans cette dynamique, comme une réponse directe à cette réalité, tout en portant une dimension plus profonde : préserver un minimum d’équilibre au sein d’une société menacée d’effondrement. Le travail mené dans la zone d’Al-Mawasi à Khan Younès, dans les camps Al-Fajr et Al-Sumoud, ainsi qu’à Deir al-Balah, ne se limite pas à la distribution d’aide, mais constitue une gestion quotidienne de la lutte pour la survie. Les cuisines de terrain opérant dans les camps représentent l’une des formes les plus essentielles de cette intervention, préparant des repas quotidiens livrés directement aux familles qui n’ont plus aucune autre source de nourriture. La garantie d’un repas, même simple, transforme complètement la journée et permet aux familles de continuer. Les bénéficiaires de ces efforts sont les plus touchés : les familles ayant perdu leurs sources de revenus, les enfants exposés au risque de malnutrition, les femmes portant des responsabilités accrues, et les personnes âgées sans soutien. Lorsqu’une famille sait que quelqu’un pense à elle et qu’un repas arrivera, le ressenti général change, même légèrement : l’anxiété diminue, la tension s’apaise, et il devient possible de penser au-delà de l’instant présent.
Ce qui émane des camps n’est pas seulement une demande de nourriture, mais l’expression d’un besoin plus profond : la dignité, la sécurité et la capacité de vivre de manière humaine. En arrière-plan, la solidarité apparaît comme un facteur décisif. Le soutien des donateurs se transforme en actions concrètes : nourriture, efforts, continuité. Cette solidarité ne change pas entièrement la réalité, mais elle empêche son effondrement total et permet à l’action humanitaire de se poursuivre.
Aujourd’hui, Gaza n’est pas seulement une région en souffrance, mais un espace qui met à l’épreuve la capacité humaine à résister dans des conditions extrêmes. Les interventions de l’UJFP œuvrent à en atténuer la gravité et à créer un espace où la vie peut continuer. Ces initiatives persistent comme la preuve que l’être humain reste capable de s’accrocher à la vie et de redéfinir chaque jour le sens de survivre.
Photos et vidéos de la distribution de repas aux familles du camp d’Al-Fajr ICI et aux familles du camp d’Al-Hilal ICI
Quand la parole devient un refuge temporaire pour l’âme
Compte rendu de l’atelier pour les femmes dans le camp d’Al-Israa, le 28 avril
Dans le camp Al-Israa, à l’ouest de Gaza, où les tentes s’étendent aux marges de l’espace et où la vie semble suspendue entre de longues étendues d’attente, les femmes vivent une réalité particulière. Les femmes avancent dans leur quotidien entre des tâches répétitives, tentant de combler le vide, mais quelque chose reste suspendu, un sentiment inachevé, comme des paroles jamais prononcées ou une douleur qui n’a trouvé personne pour l’écouter. Avec le temps, ce silence devient un fardeau supplémentaire, et les émotions se transforment en un poids intérieur qui s’accumule sans être libéré. De ce besoin est née une session organisée par l’équipe de l’UJFP dans le camp Al-Israa, réunissant 25 femmes déplacées. Créer un espace où chacune peut exprimer ce qu’elle porte en elle, et où l’histoire, aussi lourde soit-elle, peut s’alléger en étant partagée.
Les femmes se sont assises en cercle, la séance a débuté par une activité simple : chaque participante devait dire une courte phrase décrivant son état sans explication. Les mots sont venus dispersés : « fatigue », « nostalgie », « patience », « inquiétude », « tentative ». Ces mots comme de petites clés vers de vastes réservoirs d’émotions.
Puis vint le moment des récits. Il n’y avait ni ordre ni tour défini. L’une a parlé d’une longue nuit passée à penser au lendemain, une autre de son sentiment de solitude malgré la présence des autres, et une troisième d’une fatigue invisible mais présente dans les détails du quotidien. Ce qui était frappant, c’est que chaque histoire trouvait un écho dans les yeux des autres. Il n’y avait pas d’étonnement, mais une compréhension profonde, comme si chacune s’entendait elle-même dans la voix de l’autre. À chaque récit, quelque chose se brisait, l’isolement.
Au milieu de la séance, une activité Nous parlons pour nous soulager a été introduite. Les participantes devaient parler pendant quelques minutes d’une situation qui pesait sur leur cœur, puis conclure par la phrase : aujourd’hui, je veux laisser ce sentiment ici. Une femme a dit « Je pensais que ma tristesse était plus grande que celle des autres, mais aujourd’hui j’ai senti que nous portons la même fatigue ». Cette phrase était un véritable basculement de la solitude vers le partage.

Ensuite, les femmes se sont levées en cercle et ont fait passer une petite balle, chacune mentionnant quelque chose qui lui procure du réconfort : « une tasse de thé », « une brise », « le rire d’un enfant ». Ces petits détails rappelaient que la vie contient encore des instants auxquels s’accrocher.
Puis est venu l’exercice de l’écoute consciente. Les femmes se sont mises en binômes : chacune parlait pendant deux minutes sans interruption, tandis que l’autre écoutait simplement. Une participante a déclaré après l’activité : « C’est la première fois que je sens que quelqu’un m’a écoutée sans m’interrompre ni me demander d’être forte ». Cette phrase suffisait à montrer combien l’écoute peut être thérapeutique.
Au fil de la séance, l’atmosphère a progressivement changé. il y avait désormais de la place pour autre chose à côté de la douleur. Une femme a proposé un accord simple : que chacune demande chaque jour à l’autre « Comment vas-tu vraiment ? », comme une véritable question. Les autres ont accepté, cet engagement modeste est devenu le début d’un véritable réseau de soutien.
Avant la fin, un exercice apaisant a été réalisé : les bruits ont été réduits autant que possible, et les femmes ont été invitées à poser leurs mains sur leur cœur et à prendre une profonde inspiration, comme pour renouer avec elles-mêmes après ce long moment de partage. Lorsque la séance s’est terminée, les femmes ne se sont pas levées immédiatement. Elles sont restées assises, échangeant, souriant, comme si elles ne voulaient pas que ce moment prenne fin. Au moment de partir, l’une d’elles a dit : « Aujourd’hui, j’ai senti que je n’étais pas seule ». Une autre a ajouté : « À partir de maintenant, je parlerai davantage ». Des mots porteurs d’un nouveau départ.
Dans cette rencontre, l’objectif n’était pas d’effacer la douleur, mais de la redistribuer, de la comprendre et de la partager. Les femmes ont commencé à découvrir que le récit, exprimé, cesse d’être un fardeau pour devenir un pont qui les relie les unes aux autres.
Dans le camp Al-Israa, la séance était un espace de reconquête intérieure, où les femmes ont trouvé dans la parole un refuge temporaire, dans l’écoute un soutien, dans le partage une force, et les unes dans les autres de quoi continuer à avancer.
Photos et vidéos ICI
Deuxième compte rendu d’atelier de soutien psychologique, le 29 avril
L’art de construire le calme dans le tumulte du déplacement
Dans le camp d’Al-Durra, à l’ouest de Deir al-Balah, où seules quelques pas séparent les tentes, et où les sons se mêlent de toutes parts jusqu’à rendre le silence presque inaccessible, les femmes vivent une réalité quotidienne marquée par la pression et l’enchevêtrement. Il n’y a ni porte à fermer, ni coin réservé au calme, mais un espace ouvert sur tout : les voix des enfants, les conversations des voisines, un mouvement incessant et des détails qui s’enchaînent sans répit, ne laissant aucune place au retrait, ni même à un moment pour reprendre son souffle. Ici, la souffrance ne se limite pas à l’exiguïté de l’espace ou au manque de ressources ; elle s’étend à l’intérieur de soi, où la tension s’accumule en silence, où l’espace intérieur se rétrécit comme la tente, et où la femme perd peu à peu le lien avec elle-même au milieu de ce tumulte constant.
Avec la répétition des jours selon le même rythme, la femme se retrouve confrontée à une fatigue née de l’absence d’intimité, du fait de se réveiller et de s’endormir dans le même bruit, de l’impossibilité de s’isoler ne serait-ce que quelques minutes. Malgré tout, elle continue d’assumer ses rôles, s’efforçant de maintenir l’équilibre de sa famille, alors qu’elle-même a besoin que cet équilibre lui soit rendu.
L’équipe de l’UJFP a organisé une séance de soutien psychosocial dans le camp d’Al-Durra, réunissant 20 femmes au foyer vivant sous tente, dans une tentative de créer un espace différent, ne serait-ce que pour quelques heures. Un espace où le silence n’est pas imposé, où les rôles ne sont pas dictés, mais où les femmes peuvent simplement être elles-mêmes. Les participantes se sont réunies dans un lieu modeste du camp, la séance a commencé dans le calme. Les femmes se sont assises en cercle ; certaines portaient encore en elles le rythme extérieur dans leurs gestes et leurs regards, tandis que d’autres ont progressivement ressenti qu’elles se trouvaient dans un espace différent. On a demandé à chaque participante de fermer les yeux quelques minutes et de se concentrer uniquement sur le son de sa respiration, dans une tentative simple de retrouver un moment de calme oublié.
Après cet exercice, la parole a été ouverte avec une question simple : « Quand avez-vous ressenti du calme pour la dernière fois ? » Les réponses variaient : certaines ne parvenaient pas à se souvenir, d’autres évoquaient des moments anciens, avant le déplacement, avant ce tumulte. L’une des participantes a déclaré : « Le calme est devenu un souvenir pour moi », tandis qu’une autre a dit : « Parfois, je le ressens quelques minutes quand mes enfants dorment, puis il disparaît rapidement ».
La séance s’est ensuite orientée vers le concept de l’espace intérieur, en explorant l’idée que le calme n’est pas toujours lié au lieu, mais qu’il peut être construit de l’intérieur. Cette idée a commencé à émerger lorsque le concept a été relié à des expériences concrètes. Dans une activité, il a été demandé aux femmes d’imaginer un petit coin dans la tente, un espace dans lequel elles pourraient se réfugier en cas de pression. Les participantes ont commencé à décrire cet espace : « un endroit où je peux m’asseoir seule quelques minutes », « un coin pour organiser mes pensées », « un moment pour respirer loin de tout ».
La séance s’est poursuivie avec une activité basée sur le relâchement rapide : les participantes devaient frapper dans leurs mains avec force, puis s’arrêter brusquement et prendre une profonde inspiration. Certaines femmes ont commencé à rire sans raison apparente, mais ce rire était en lui-même une forme de libération.

À un autre moment, chaque participante a été invitée à évoquer une situation où le bruit ambiant avait influencé ses réactions à l’intérieur de la tente. L’une a parlé de son irritabilité envers ses enfants due à la fatigue, une autre de son sentiment d’étouffement face au bruit constant. Des idées simples ont été proposées : organiser le temps à l’intérieur de la tente, convenir avec les voisines de moments de calme relatif, ou encore consacrer quelques minutes par jour au silence.
La séance comprenait également un jeu collectif basé sur la transmission d’un mot positif entre les participantes. L’une commençait avec un mot comme « repos », et une autre en ajoutait un lié. Cette activité a instauré une atmosphère d’interaction, apporté de la légèreté et permis aux femmes de sourire naturellement.
L’une des participantes, a dit : « Je pensais que le calme dépendait du changement du lieu, mais aujourd’hui j’ai compris que je peux me calmer même si rien ne change autour de moi ». Une autre femme a déclaré : « Ma tente est très petite, mais aujourd’hui j’ai senti qu’elle pouvait s’agrandir, non pas physiquement, mais par ma façon de la vivre ».
À la fin de la séance, un dernier exercice a été proposé : s’asseoir en silence pendant quelques minutes, sans parler ni bouger, simplement en présence de soi.
Lorsque la séance s’est terminée, les femmes ne sont pas parties immédiatement. Elles sont restées un moment, échangeant calmement, comme si elles ne voulaient pas perdre trop vite cette sensation. L’une des participantes est partie en disant « La foule ne disparaîtra pas, mais aujourd’hui j’ai appris à ne pas la laisser entrer en moi ».
Au cours de cette rencontre, la réalité n’a pas été transformée, mais la manière de l’affronter, oui. Entre l’exiguïté des tentes, le flot des sons et l’enchevêtrement des détails, les femmes ont commencé à découvrir un autre espace — un espace qui ne se mesure pas en mètres, mais en ressenti — un espace capable de devenir un refuge, même dans les lieux les plus encombrés.
Photos et vidéos ICI
(Voir aussi les chroniques et articles postés par Brigitte Challande du Collectif Gaza Urgence déplacé.e.s quotidiennes sur le site d’ISM France et du Poing, article hebdomadaire sur le site d’Altermidi, et sur l’Instagram du comité Palestine des étudiants de Montpellier..)











