Réfléchir et agir face à la destruction continue de la Palestine

WhatsApp Image 2025 10 01 at 14.56.302 Réfléchir et agir face à la destruction continue de la Palestine

Actes du colloque international du 17 octobre 2025 « de la Nakba à al-Ibāda ».

Argumentaire (French version)

Argumentaire (English verison)

Présentation

Par Chowra Makaremi

Le 17 octobre 2025, près d’une centaine de personnes étaient réunies dans la salle Françoise Héritier du Collège de France, rejointes en ligne par plusieurs dizaines d’autres, pour « réfléchir et agir face à la destruction continue de la Palestine ». Chercheurs, étudiants, public étaient présents en rangs serrés dans une salle qu’il aurait fallu deux fois plus grande pour accueillir tous ceux qui souhaitaient participer à ce colloque international « De la Nakba à Al-Ibāda ». 

Réfléchir et agir face à une destruction qui continue en Palestine : comment faire cesser la destruction ? Comment faire cesser qu’elle continue ? Il s’agit de tenir ensemble ce que cette question a de dérisoire, dans l’asymétrie flagrante de nos pouvoirs d’action citoyens (qui plus est à distance, par la parole), et aussi ce qu’elle a de nécessaire – ce qu’il y a d’essentiel à continuer à la poser malgré tout ce que l’on sait. Et d’abord à travers tout ce que l’on sait : c’est-à-dire en se donnant la peine, mais aussi la joie, de mettre en commun et penser ensemble tout ce que l’on sait, des études palestiniennes aux études juives, de la littérature à l’ethnographie des mobilisations, des formes diplomatiques et institutionnelles du déni à ses nervures implicites. Même si la salle est petite, il s’agit donc d’ouvrir un espace qui pulvérise deux négations : en posant qu’il y a destruction, et qu’il y a possibilité de réflexion et d’action.

De réflexion comme action, puisque c’est dans la pensée que s’élabore la continuité de la destruction, c’est-à-dire les formes négociées de consentement et d’effacement qui la rendent possible. Comme l’énonce Didier Fassin en clôture de la journée, ce n’est pas que la souffrance des Palestiniens soit indicible, mais que ceux qui y ont participé à travers le monde ne veulent pas l’écouter.

Comment penser, nommer, documenter et combattre la destruction territoriale, mémorielle, symbolique, humaine et épistémique de la Palestine, dont les intensités extrêmes des deux dernières années ont rendu visibles des logiques anciennes ? Les contributions venues de la littérature, de l’histoire, de la socio-anthropologie, des études archivistiques, du journalisme, de la philosophie se sont croisées au cours de cette journée pour montrer que cette question ne relève pas d’un conflit ponctuel, mais d’une structure coloniale de longue durée, fondée sur la suppression, l’expropriation et leur négation. Réfléchir-agir face à la destruction : ce travail appelle une clarté sémantique, méthodologique et analytique ; il engage une aptitude à transformer le tranchant de la souffrance palestinienne, juive, citoyenne, en précision intellectuelle. 

Plusieurs axes de réflexion ont émergé au cours des interventions, des discussions et de la table-ronde finale. Partant des grammaires palestiniennes de la mémoire, Sadia Agsous-Bienstein a montré comment un lexique forgé dans l’expérience coloniale permet de nommer la continuité de la dépossession et d’y résister. Cette mémoire se prolonge aujourd’hui dans les formes contemporaines du témoignage rappelées par la journaliste et poétesse gazaouie Nour Elassy. Malgré cette richesse épistémique, un savoir situé palestinien a longtemps été institutionnellement exclu des études sur le Moyen-Orient : le sociologue Sbeih Sbeih a évoqué les enjeux de ce colonialisme méthodologique qui continue de structurer le champ académique.

La question de l’effacement s’est posée avec une frontalité renouvelée à travers les politiques de destruction des traces et de la preuve. Les analyses de Nour Elassy et de Jihane Sfeir ont déplié comment la guerre contre Gaza est une guerre contre les témoins et les archives, l’assassinat des journalistes, les interruptions médiatiques, et la destruction ciblée d’institutions archivistiques visant à briser la chaîne de responsabilité entre les faits, leur documentation et les futurs récits. Face à cette disparition programmée, l’histoire orale, comme acte méthodologique de survie et de continuité, ouvre un espace narratif qui permet l’établissement des faits, mais déborde et dépasse aussi cette approche testimoniale.

Les enjeux juridiques et politiques de la nomination de la violence ont constitué un fil rouge important de cette journée. Yazid Ben Hounet a replacé Gaza dans une généalogie longue des violences coloniales, qui éclaire la montée contemporaine d’un racisme, et notamment d’une islamophobie, sans précédent depuis les années 1930. Aurélia Kalisky a filé cette perspective en montrant que le camp – du ghetto au camp de concentration – constitue une structure politique transhistorique, réactivée aujourd’hui dans la dernière colonie de peuplement du monde moderne : la Palestine. Elle a également analysé la mutation contemporaine de la négation, qui ne porte plus principalement sur les faits eux-mêmes (désormais filmés, documentés et archivés en temps réel) mais sur leur interprétation, et notamment, sur le mot « génocide ». Ce mot-frontière, tranchée et ligne de front, nourrit par un renversement les politiques de déni contre lesquelles le concept a été forgé, quand il est ramené à des enjeux disciplinaires et des débats juridiques qui semblent avoir pour fonction de brouiller et oblitérer, plutôt que de poser la question de la responsabilité politique.

Didier Fassin a exposé les multiples rouages de la « trahison des mots » qui permet d’éluder la qualification de crimes internationaux et de justifier l’appui occidental. Le vocabulaire public est ainsi stratégiquement réaménagé pour dépolitiser le massacre en cours – comme à travers les expressions de « guerre Israël-Hamas » ou de « crise humanitaire » –  ou pour renverser les catégories – comme lorsque les assiégés sont renommés « boucliers humains ». Des faits sont soustraits à la connaissance publique, comme l’enquête de Pennsylvania State University montrant que 47 % des Juifs israéliens approuvent l’idée que, lorsque leur armée conquiert une ville, elle doit en anéantir les habitants1 – enquête non relayée par les media états-uniens par peur d’être accusés d’antisémitisme. 

Les réagencements du savoir et du pouvoir ont été interrogés au fil de la journée. La contribution d’A. Kaan Doganok et Manon Moret a montré, à partir du cas de l’EHESS, comment la mobilisation étudiante transnationale face au génocide de Gaza devient un moment de subjectivation politique où se redéfinissent en profondeur les rapports entre institution, savoir et engagement. Ces transformations apparaissaient également dans la mise en crise du colonialisme méthodologique des études aréales, analysée par Sbeih Sbeih, ainsi que dans les recompositions disciplinaires des études palestiniennes et juives que les interventions ont fait émerger avec clarté. 

Des interventions se sont penchées sur les recompositions critiques de la parole juive et des études juives face à Gaza. Joëlle Marelli a évoqué comment l’accusation d’antisémitisme, qui en Allemagne et ailleurs est portée, par un singulier renversement, même contre les voix juives critiques, fonctionne comme un dispositif de disqualification qui empêche de penser la violence coloniale. L’intervention de Jean-Christophe Attias a appelé à une refondation des études juives, trop souvent travaillées par la peur et le silence. Ce faisant, il trace les conditions d’une « néo-science du judaïsme » désaffiliée d’un nationalisme épistémique et méthodologique ancré dans l’État d’Israël, afin d’affronter intelligiblement les événements contemporains et rendre pensable leur rapport au long passé juif.

À la lumière crue de l’extrême-violence génocidaire, la continuité du projet colonial israélien acquiert une visibilité nouvelle dans les premières, tandis que les secondes sont traversées par une déchirure de rupture.

Cette journée d’échange – dense, concentrée, conviviale – s’inscrit dans un mouvement d’autodéfense intellectuelle face aux tentatives de disqualification, de censure ou de reconfiguration autoritaire des discours scientifiques et publics autour de la destruction de la Palestine, dans l’urgence immédiate de la guerre à Gaza et dans le temps long du dernier siècle. L’annulation, un mois plus tard, du colloque organisé par le CAREP et la chaire d’histoire contemporaine d’Henry Laurens sur « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines » dans les mêmes murs du Collège de France (quelques rues plus loin) au motif qu’il « ne réunissait pas les conditions de sérénité nécessaires », a constitué un moment charnière : il a révélé à quel point la recherche sur le Moyen-Orient, le colonialisme et les violences d’État se trouve aujourd’hui prise dans des tensions politiques qui débordent le champ du savoir et refaçonnent ses conditions d’existence. 

Comment ces sujets peuvent-ils être pensés publiquement ? À partir de quand et par quels procédés ne peuvent-ils plus l’être ? Comment ces nouvelles frontières (qu’il faut apprendre à déchiffrer dans leurs forme dilatées, connectées, poreuses) refaçonnent-elles les périmètres de nos savoirs mais aussi leur texture-même, leur forme même, leur place dans l’espace publique et politique, leur rapport au réel et à la vérité ? Comment tout cela transforme nos citoyennetés – en affectant durablement les actions collectives, les institutions, et le rapport au monde, mais aussi les façons de faire, de celles et ceux qui les composent ? 

En ce sens, la destruction continue de la Palestine est une épreuve universelle. Faire face à ses ramifications – y riposter à quelque échelle qu’il soit possible de le faire, le principal étant de garder cette possibilité vivante et agissante – exige des ressources intellectuelles, affectives et morales. Les échanges du 17 octobre ont mis en partage de telles ressources, en puisant dans les mots, la pensée et la persistance de ce-même qui est en destruction sous nos yeux – à savoir les vies palestiniennes et l’existence même de la Palestine : de la « Nakba » à « al-Ibāda ». 


Programme du colloque

(Cliquez sur le nom pour voir la version écrite de l’intervention quand elle est disponible)


Introduction


Session 1 – (en anglais) « Penser, écrire, créer depuis l’intérieur de la destruction »
Modération: Marion Slitine (anthropologue, Centre Norbert Elias, CR au CNRS)

  • Nour Elassy (journaliste, poétesse et écrivaine de Gaza, Mastérante EHESS)  « Murdering the Truth »
  • Maisara Baroud (artiste visuel et enseignant à l’Université d’Al-Aqsa de Gaza, lauréat du Programme Pause / Aix-Marseille Université-Chaire d’Anthropologie Audiovisuelle)
    « I Am Still Alive: The Visual Narrative of the Boundaries of Memory and Homeland »


Session 2 – (en anglais) « Palestine-Israël comme histoire et culture coloniales »
Modération : Véronique Bontemps (anthropologue, IRIS, CR au CNRS)

  • Honaida Ghanim (sociologue, directrice MADAR) 
    « The Super Sparta Logic: Unbounded Violence and Perpetual Catastrophe » (En ligne)
  • Ibrahim Saïd (anthropologue, adjunct faculty at the International Institute in Geneva)
    « Reading Israel/Palestine through a settler colonial paradigm »


Session 3 – « Face aux violences épistémologiques et institutionnelles »

Modération : Stéphanie Latte Abdallah (historienne et anthropologue politique, DR au CNRS – Césor/EHESS)

  • Sbeih Sbeih (ATER, Lyon 2) 
    « L’université colonisée : entre destruction du savoir en Palestine et déni de la colonialité en France »
  • Manon Moret (Doctorante, EHESS) et Abdullah Kaan Doganok (Doctorant AMU)
    « La politisation étudiante à l’épreuve de la lutte palestinienne : le cas de l’EHESS »


Session 4 – « Décoloniser les études juives »
Modération : Davide Mano (Centre de Recherches Historiques, CR au CNRS)

  • Joëlle Marelli (Traductrice, chercheuse indépendante, poète)
    « L’antisémitisme des juifves »
  • Jean-Christophe Attias (Chaire Pensée Juive Médiévale, DE à l’ÉPHE)
    « Que peuvent les études juives ? »

Table ronde : Les sciences humaines et sociales face à l´anéantissement
Modération : Teresa Koloma Beck (sociologue, sociologie de la violence, Helmut Schmidt University)

  • Didier Fassin (anthropologue, sociologue et médecin – Collège de France et IAS, Princeton)
  • Dirk Moses (historien et chercheur en études comparées sur les génocides, CUNY)
  • Jihane Sfeir (historienne du Monde Arabe Contemporain, Professeure à l’ULB)

Équipes co-organisatrices (par ordre alphabétique) : « Anthropologie Comparative des Sociétés et Cultures Musulmanes » (LAS) ; « Antisémitisme, anti-antisémitisme et le conflit israélo-palestinien » (CRH/EHESS) ; « Études Juives : Dieu, histoire, pouvoir » (CRH/EHESS) ; « Faire des sciences sociales sur la Palestine : renouvellement des savoirs et des pratiques » (IISMM/EHESS) ; « Penser avec la Palestine » (ENS)

Comité scientifique : Sadia Agsous-Bienstein, Yazid Ben Hounet, Véronique Bontemps, Claude Calame, Giovanna Cifoletti, Abdullah Kaan Doganok, Aurélia Kalisky, Stéphanie Latte Abdallah, Ron Naiweld (CNRS, CRH), Marion Slitine Baptise Sellier Thomas Vescovi.

  1. https://www.middleeasteye.net/news/majority-israelis-support-expulsion-palestinians-gaza-poll[]
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