L’Allemagne, en brandissant la Staatsräson comme justification absolue de son soutien à Israël, détourne la mémoire de la Shoah pour couvrir un génocide à Gaza. Cette posture s’accompagne d’un maccarthysme féroce contre toute voix dissidente, assimilant la critique d’Israël à de l’antisémitisme. Ce rapport de l’AURDIP explore les mécanismes de cette dérive, ses conséquences et les rares tentatives de résistance.
« Zionismus über alles » (« Le sionisme avant tout » ou « par-dessus tout »), une formule attribuée au magnat de la presse et PDG d’Axel Springer SE, Mathias Döpfner, révélée par une enquête de Die Zeit basée sur des courriels qui ont fuité, illustre l’ampleur du naufrage moral de l’Allemagne face au génocide en cours à Gaza. L’expression fait sinistrement écho à « Deutschland über alles », extrait de la première strophe de l’hymne national allemand. Initialement un appel à l’unification des États germanophones, cette strophe fut détournée sous le Troisième Reich pour incarner l’ambition expansionniste et criminelle du nazisme. Ce parallèle montre à quel point les élites politiques et intellectuelles allemandes, à quelques exceptions près, semblent avoir tiré peu de leçons de leur propre histoire. Le comble du cynisme réside dans l’instrumentalisation de l’Erinnerungskultur – la culture de la mémoire – pour justifier un crime que cette mémoire devait précisément empêcher. Nous analysons cette situation en exposant les mécanismes d’inversion et de projection à l’œuvre et en éclairant leurs ressorts politiques et idéologiques. Nous mettrons également en lumière, à travers quelques exemples, les rares tentatives de résistance à cette dérive.
Le 16 octobre 2023, quelques jours après l’attaque terroriste du Hamas en Israël et le début de la riposte génocidaire israélienne à Gaza, le chancelier allemand Olaf Scholz a déclaré devant le Bundestag : « À ce moment précis, la seule place de l’Allemagne est aux côtés d’Israël. C’est le message que nous envoyons lorsque nous affirmons : la sécurité d’Israël est une Staatsräson (raison d’État) pour l’Allemagne. » « Notre histoire, notre responsabilité issue de la Shoah nous impose un devoir constant de défendre l’existence et la sécurité de l’État d’Israël », a-t-il ajouté. Ce discours s’inspirait presque mot pour mot de celui prononcé par la chancelière Angela Merkel en 2008 à la Knesset, qui elle-même détournait un principe formulé par Joschka Fischer deux décennies plus tôt. Celui-ci avait écrit dans un article publié en 1985 dans l’hebdomadaire Die Zeit, à l’occasion du quarantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe : « Seule la responsabilité allemande dans Auschwitz peut constituer l’essence de la Staatsräson de l’Allemagne de l’Ouest. Tout le reste vient ensuite. »
C’est au nom de cette Staatsräson que l’Allemagne a détourné la conviction selon laquelle l’Holocauste lui conférait une responsabilité envers l’humanité, pour en faire une responsabilité exclusive envers Israël. Ce faisant, au lieu de prévenir de nouveaux génocides, l’Allemagne est devenue un acteur clé du génocide à Gaza, en apportant un soutien militaire, politique et diplomatique à Israël tout en étouffant toute critique de cette guerre.
Cette complicité, maintenant génocidaire, n’a pas toujours fait l’unanimité en Allemagne et a suscité des oppositions plus ou moins marquées. À la suite de la guerre menée par Israël contre le Liban en 2006, 25 intellectuels et personnalités publiques allemandes publiaient un manifeste où l’on pouvait lire : « Le conflit sanglant du Proche-Orient, qui dure maintenant depuis près de six décennies, a incontestablement une genèse allemande et, à des degrés divers, européenne ; européenne dans la mesure où l’idée allemande d’une ‘solution finale de la question juive’ est née de l’antisémitisme et du nationalisme européens. La population palestinienne n’a cependant joué aucun rôle dans le transfert d’une partie des problèmes européens au Moyen-Orient. » Ils ajoutaient : « En tant qu’Allemands, Autrichiens et Européens, nous portons non seulement une part de responsabilité dans l’existence d’Israël, qu’il faut maintenant préserver sans compromis, mais aussi une part de responsabilité pour les conditions de vie et pour un avenir autodéterminé du peuple palestinien. »
Avant cette prise de position marginale en Allemagne, Edward Said avait déjà, en 1999, formulé avec une clarté implacable la responsabilité historique de l’Europe, et de l’Allemagne en particulier, dans la dépossession des Palestiniens : « Oslo nous a imposé d’oublier et de renoncer à notre histoire de perte, dépossédés par ceux-là mêmes qui ont appris à tous l’importance de ne pas oublier le passé. Ainsi, nous sommes les victimes des victimes, les réfugiés des réfugiés. »
Complicité active dans le crime, répression de ses dénonciateurs
La répression allemande contre les Palestiniens et leurs soutiens ne date pas du 7 octobre. En 2020, environ 400 universitaires et artistes de plusieurs pays ont dénoncé les ingérences politiques des institutions et autorités allemandes visant à faire taire les défenseurs des droits des Palestiniens. Ils ont cité quatre cas emblématiques : en septembre 2019, Dortmund et Aix-la-Chapelle ont annulé des prix décernés à Kamila Shamsie et Walid Raad ; à Munich, Nirit Sommerfeld a été menacée d’annulation de concert ; en mars 2020, Bochum a subi des pressions pour exclure Achille Mbembe du festival Ruhrtriennale. Tous étaient accusés de soutenir le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), assimilé à tort à de l’antisémitisme. À l’origine de ce maccarthysme, une résolution votée en 2019 au Bundestag inspirée par l’extrême droite.
Entrée au Bundestag en 2017, l’Alternative für Deutschland (AfD), première formation d’extrême droite à y siéger depuis la guerre, a adopté une stratégie opportuniste : tout en dénonçant le « culte de la culpabilité » lié à l’histoire allemande et en minimisant le nazisme, ses dirigeants ont affiché un soutien inconditionnel à Israël pour masquer leur xénophobie et leur racisme. En 2019, l’AfD a proposé d’interdire le mouvement BDS en Allemagne, forçant les autres partis à s’aligner. Une résolution multipartite, adoptée en mai 2019 au Bundestag, a ainsi assimilé le BDS à l’antisémitisme en le calomniant, prétendant à tort qu’il « rappelle la période la plus sombre de l’histoire allemande. » Largement votée malgré son incompatibilité avec la liberté d’expression, elle a ensuite été déclarée inconstitutionnelle par plusieurs tribunaux.
Dans un arrêt du 11 juin 2020, la Cour européenne des droits de l’homme a affirmé le droit des militants BDS à appeler au boycott des produits israéliens. La Cour administrative fédérale allemande a jugé le 20 janvier 2022 que la ville de Munich ne pouvait refuser une salle à une association souhaitant débattre des restrictions visant le mouvement BDS, confirmant ainsi la légalité de ce dernier et la légitimité du boycott comme critique du gouvernement israélien. Cette décision s’inscrit dans la lignée de celles du tribunal administratif supérieur de Basse-Saxe (Lüneburg) du 28 mars 2019, qui a annulé le refus de la municipalité d’Oldenburg d’autoriser un événement lié à la semaine contre l’apartheid israélien, et du tribunal administratif de Cologne du 13 septembre 2019, qui a jugé illégale l’exclusion d’une association d’un festival culturel à Bonn en raison de son soutien au mouvement BDS.
Depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 et la riposte génocidaire d’Israël à Gaza, l’Allemagne a intensifié sa répression contre les Palestiniens et leurs soutiens, tout en renforçant son appui à Tel-Aviv sur presque tous les fronts, y compris militaire et juridique. Dès le 12 octobre, elle a autorisé l’utilisation de deux drones de combat Heron TP contre la population de Gaza. Les exportations d’armes vers Israël ont ensuite explosé : 326 millions d’euros en 2023, soit dix fois plus qu’en 2022, et 161 millions en 2024. Le gouvernement allemand a par ailleurs rejeté « fermement et explicitement » l’accusation de génocide portée contre Israël par l’Afrique du Sud devant la Cour Internationale de Justice (CIJ), la qualifiant de « dénuée de tout fondement ». Par une ordonnance rendue le 26 janvier 2024, la CIJ a indiqué qu’il existe un risque plausible de génocide commis par Israël contre la population palestinienne dans la bande de Gaza et a ordonné cinq mesures conservatoires à l’État d’Israël. En février 2025, le chancelier Scholz a déclaré dans une interview, d’une manière à la fois stupéfiante et révoltante, à propos du génocide à Gaza et de la CIJ : « Je ne m’engage pas dans ce débat parce que j’estime d’un point de vue juridique que ce serait un jugement erroné. Cela n’a aucun sens de s’en occuper […] L’accusation de génocide est absurde. »
Le président namibien a jugé la position de l’Allemagne choquante, déplorant son incapacité à tirer les leçons de son histoire. Entre 1904 et 1908, l’Allemagne a massacré au moins 70 000 Herero et Nama en Namibie, un crime que de nombreux historiens considèrent comme le premier génocide du XXe siècle.
Parallèlement à leur soutien ostentatoire au gouvernement israélien en plein génocide, les dirigeants allemands ont imposé une chape de plomb sur les Palestiniens d’Allemagne et leurs soutiens. L’Allemagne réprime depuis longtemps les voix pro-palestiniennes, mais la tendance s’est fortement intensifiée après le 7 octobre. Manifestations interdites, violences policières et arrestations se sont multipliées, y compris contre des militants juifs. La liberté d’expression est aussi attaquée : les slogans comme « From the river to the sea » (De la rivière à la mer, la Palestine sera libre) et « Free Palestine » sont criminalisés, et les étudiants protestataires subissent répression et campagnes de diffamation.
Plus stupéfiant encore, des intellectuels et universitaires renommés, de disciplines variées, s’exprimant pacifiquement, certains juifs eux-mêmes, ont été brimés, réduits au silence ou même licenciés. En avril 2024, l’Allemagne a expulsé le Dr Ghassan Abu-Sittah, chirurgien britanno-palestinien et recteur de l’Université de Glasgow, pour l’empêcher de témoigner des atrocités israéliennes à Gaza, où il a passé plusieurs mois à soigner les blessés de guerre après l’assaut israélien. Quelques semaines plus tard, il s’est vu refuser l’entrée en France. Les autorités françaises lui ont indiqué que l’Allemagne lui avait imposé une interdiction de visa d’un an valable dans tout l’espace Schengen.
En février 2024, le professeur Ghassan Hage a été licencié par l’Institut Max Planck d’anthropologie sociale pour avoir critiqué Israël sur les réseaux sociaux. L’artiste Laurie Anderson a quant à elle dû démissionner de l’Université des arts Folkwang d’Essen en raison de son soutien à une « Lettre contre l’apartheid » initiée par des artistes palestiniens en 2021. En avril dernier, l’Université de Cologne a annulé une chaire de professeur invité attribuée à la philosophe américaine Nancy Fraser après sa condamnation des massacres commis à Gaza par l’armée israélienne. La ministre fédérale de l’Éducation, Bettina Stark-Watzinger, avait tenté de couper les financements de plus de 1 000 professeurs signataires d’une lettre ouverte dénonçant les violences policières contre les étudiants mobilisés contre la guerre à Gaza. Le 29 janvier 2025, une résolution adoptée par une large coalition parlementaire, allant du Parti social-démocrate (SPD) à l’extrême droite (AfD), a renforcé la répression des critiques d’Israël et des soutiens du mouvement BDS dans les écoles et universités.
Après avoir remporté deux prix au festival de la Berlinale pour leur film No Other Land, qui documente l’expulsion forcée de Palestiniens à Masafer Yatta, le réalisateur et journaliste israélien Yuval Abraham et le journaliste et activiste palestinien Basel Adra ont été la cible d’une violente campagne d’attaques. Leur discours de remise de prix, dans lequel Adra a exhorté l’Allemagne à cesser son soutien à la guerre israélienne contre Gaza et Abraham a dénoncé l’apartheid qui les sépare en tant qu’Israélien et Palestinien, a suscité une levée de boucliers en Allemagne. Des médias et responsables politiques les ont accusé d’antisémitisme, tandis que la ministre de la Culture, Claudia Roth, qui a été filmée en train d’applaudir les lauréats, a précisé que ses applaudissements s’adressaient uniquement « au journaliste et cinéaste juif israélien Yuval Abraham ».
Yuval Abraham a déclaré que la qualification de la cérémonie de remise des prix comme « antisémite » par des responsables allemands avait déclenché des menaces de mort et des actes d’intimidation physique contre sa famille, le contraignant à repousser son retour en Israël. « Me tenir sur le sol allemand en tant que fils de survivants de la Shoah et appeler à un cessez-le-feu, pour ensuite être qualifié d’antisémite, n’est pas seulement scandaleux : cela met littéralement des vies juives en danger », a-t-il dénoncé. « Je ne sais pas ce que l’Allemagne essaie de faire avec nous », a-t-il ajouté. « Si c’est ainsi qu’elle entend gérer sa culpabilité vis-à-vis de la Shoah, alors elle en vide totalement le sens. »
Inversion et projection
Amos Goldberg et Alon Confino expliquent que la confusion entre la critique d’Israël et du sionisme et l’antisémitisme découle d’une campagne menée par Israël et ses alliés à l’échelle mondiale pendant plusieurs décennies pour faire taire l’opposition aux politiques violentes de l’État, telles que l’occupation, l’apartheid et la domination sur les Palestiniens. Cette stratégie est non seulement cynique et hypocrite, mais elle nuit également à la lutte contre l’antisémitisme réel, permettant à Israël et à ses soutiens de détourner l’attention de ses propres crimes en les projetant sur les Palestiniens et leurs alliés, qu’ils désignent alors comme antisémites.
Ce mécanisme d’inversion et de projection est incarné dans la définition de l’antisémitisme adoptée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), qui sert de base à la prétendue « lutte contre l’antisémitisme ». Israël et ses alliés en font une promotion active à travers le monde.
En 2016, l’IHRA a adopté une « définition opérationnelle de l’antisémitisme » qui a suscité de vives controverses, bien qu’elle ait été adoptée par une dizaine de pays, dont l’Allemagne, et plusieurs organisations. Cette définition propose une description neutre, mais sommaire de l’antisémitisme comme étant la « haine des juifs », et l’accompagne de onze exemples censés l’illustrer. Cependant, sept de ces exemples se focalisent exclusivement sur Israël, assimilant la critique d’Israël ou l’opposition à une version ou une autre du sionisme avec l’antisémitisme. Kenneth Stern, principal rédacteur de cette définition, a déclaré : « J’ai rédigé cette définition. Les juifs de droite en font une arme », ajoutant qu’« elle n’a jamais été conçue pour censurer la parole ».
Goldberg et Confino montrent comment le mécanisme d’inversion et de projection est à l’œuvre dans cette définition, en s’appuyant sur l’un des exemples d’actes antisémites qu’elle propose, à savoir « le refus du droit à l’autodétermination des juifs. » Tandis qu’Israël empêche l’autodétermination palestinienne par ses politiques de colonisation, d’annexion et par la loi fondamentale de 2018, qui stipule que « Le droit d’exercer l’autodétermination nationale dans l’État d’Israël est propre au peuple juif », la définition de l’IHRA inverse cette réalité et la projette sur les Palestiniens, en qualifiant cette situation d’antisémitisme.
Le même mécanisme d’inversion et de projection sous-tend la Staatsräson allemande, qui la conduit à soutenir les crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par Israël, tout en réprimant les victimes et leurs soutiens sous l’accusation d’antisémitisme. On le retrouve, par exemple, dans le texte et l’esprit de la loi anti-BDS de 2019, ainsi que dans plusieurs faits récents.
Le cinéaste israélien et militant propalestinien Dror Dayan a récemment été assigné à comparaître devant un tribunal de Berlin pour « l’utilisation de signes distinctifs d’organisations anticonstitutionnelles et terroristes », un chef d’accusation passible de trois ans de prison. Cette poursuite découle d’un post publié sur X, où Dayan avait repris le slogan « From the river to the sea, Palestine will be free » et dénoncé sa nazification par le ministère fédéral de l’Intérieur en écrivant : « Nous ne laisserons pas l’histoire être réécrite. La solidarité avec la Palestine ne sera pas le bouc émissaire des petits-enfants des nazis. Vos crimes, pas les nôtres. »
Ce qui a sans doute particulièrement motivé les poursuites, c’est la seconde partie de son message, où il dénonçait le révisionnisme historique du gouvernement allemand, qui assimile désormais le slogan « From the river to the sea » à la croix gammée. « Cette relativisation cynique sert à inverser les rôles de bourreau et de victime et à minimiser l’histoire allemande, imbibée de sang », a déclaré Dayan à Jüdische Welt. Il a ajouté : « Les Palestiniens, contraints depuis près de 80 ans de vivre sous l’une des occupations les plus brutales ou en exil, sont assimilés à la Gestapo, qui a déporté mon grand-oncle, communiste juif, à Buchenwald. »
Le procès, initialement prévu le 27 janvier 2025, a été ajourné. Ironisant sur cette coïncidence, Dayan a commenté : « Il n’y a pas de jour plus approprié pour faire comparaître un juif devant un tribunal allemand que le 27 janvier, jour de commémoration des victimes de l’Holocauste. »
Les phénomènes d’inversion des rôles, de projection de l’héritage antisémite occidental sur d’autres – y compris des descendants des victimes de l’antisémitisme et les « victimes des victimes » – ainsi que la réécriture de l’histoire qui les accompagne ne sont pas propres à la société allemande. On les retrouve dans plusieurs sociétés occidentales, notamment en France. Ce qui distingue l’Allemagne, c’est à la fois l’intensité de ces dynamiques et leur imbrication avec l’Erinnerungskultur – la culture de la mémoire.
Erinnerungskultur ou effacement de la mémoire ?
En avril 1961, à quelques heures de l’ouverture du procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem pour son rôle central, en tant que haut responsable nazi et lieutenant-colonel SS, dans la planification de l’extermination de six millions de juifs européens, Konrad Adenauer, premier chancelier de l’Allemagne de l’Ouest, déclara à ses concitoyens qu’il espérait que ce plus grand procès nazi depuis Nuremberg « fasse toute la lumière sur la vérité… et que justice soit rendue ». Il ajouta : « Dans le corps national allemand, dans la vie morale du peuple allemand, il n’y a plus de national-socialisme, plus aucun sentiment national-socialiste. Nous sommes devenus un État de droit. »
Cette déclaration relevait autant du vœu pieux que du mensonge éhonté – et nul ne le savait mieux que Konrad Adenauer lui-même. Son chef de cabinet et homme de confiance entre 1953 et 1963, Hans Globke, avait en effet été un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur sous le régime nazi, jouant un rôle central dans la mise en œuvre de sa politique antisémite.
L’historien Gunnar Take, de l’Institut d’histoire contemporaine de Munich, a découvert que sur plus de 50 hauts fonctionnaires de la chancellerie d’Adenauer ayant été en âge de servir sous le Troisième Reich, seuls trois avaient démontrablement été anti-nazis.
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Globke a contribué à l’application des lois raciales de Nuremberg et à l’élaboration du « code juif » slovaque. Auteur en 1936 d’un commentaire juridique influent, il a durci les discriminations, stipulant notamment que les relations sexuelles entre Aryens et non-Aryens constituaient un crime, même hors d’Allemagne. Il a également interdit aux Allemandes de moins de 45 ans de travailler chez un juif, invoquant la « menace sexuelle raciale pernicieuse » posée par les juifs. En 1938, Globke, devenu Ministerialrat (conseiller ministériel), a dirigé une unité sur le droit racial et a imposé aux juifs d’ajouter « Israël » ou « Sara » à leur prénom pour les identifier plus aisément. Pendant la guerre, il a supervisé l’application des politiques raciales dans les territoires occupés. En 1941, il a co-rédigé une ordonnance privant les juifs des pays conquis de leur statut juridique et facilitant la confiscation de leurs biens, considérée comme l’une des bases juridiques les plus importantes de l’Holocauste. Il a également été identifié comme l’auteur probable d’un rapport du ministère de l’Intérieur du Reich en France qui se plaignait de « l’infiltration de sang coloré en Europe » et appelait à « l’élimination » de ces « influences néfastes sur le patrimoine génétique. »
Après la Seconde Guerre mondiale, Globke s’est reconverti en haut fonctionnaire, diplomate et maître du renseignement. Sous le chancelier Konrad Adenauer, il est devenu chef de cabinet à la chancellerie fédérale après les élections d’octobre 1953. Véritable « éminence grise » et plus proche confident du chancelier, il a supervisé la politique de recrutement, le travail gouvernemental, ainsi que la création et le contrôle du Bundesnachrichtendienst (BND), le service de renseignement extérieur, et de l’Office fédéral de protection de la Constitution. Il a également joué un rôle clé dans la direction du parti CDU (l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne).
Cette position lui a permis de s’assurer que son nom soit effacé du procès d’Eichmann en 1961-1962. Avec l’appui de la CIA, toute mention de lui a été supprimée dans la publication en série des mémoires d’Eichmann dans un magazine américain. Des documents gouvernementaux obtenus par la journaliste allemande Gaby Weber révèlent que Robert Servatius, l’avocat d’Eichmann, était un informateur des services de renseignement ouest-allemands depuis cinq ans. Il leur transmettait l’état d’esprit de son client et a expurgé son discours final des noms compromettants, dont Globke. Weber a aussi établi que l’Allemagne connaissait la cachette d’Eichmann depuis 1945 sans agir.
Or, une enquête du Times de Londres en 2021 a révélé le rôle central de Hans Globke dans le développement du programme nucléaire israélien.
Selon le Times, des mois avant le procès, Globke et Adenauer commencèrent à négocier un accord secret pour prêter 2 milliards de deutschmarks à Israël, soit environ 4,8 milliards d’euros actuels, pour un « projet de développement » dans le désert du Néguev. Les documents révélés par Weber suggèrent qu’il s’agissait en réalité de la construction de l’installation de recherche atomique et du réacteur à eau lourde de Dimona, berceau du programme nucléaire israélien. L’accord portait le nom de code Aktion Geschäftsfreund, « Operation Business Friend ».
Un mémorandum du ministère des Affaires étrangères allemand de l’époque décrit une rencontre entre le ministre de la Défense d’Adenauer, Franz-Josef Strauss, et David Ben Gurion, le Premier ministre israélien : « Ben Gurion a abordé la question de la production d’armements atomiques. Lors de la conversation, Ben Gurion expliqua que le chancelier lui avait promis que l’Allemagne participerait au développement du désert du Néguev. » Cependant, les Allemands semblent avoir suspendu les négociations pendant le procès Eichmann pour que les Israéliens assurent son silence. « En aucun cas nous ne pouvons faire d’engagements avant la fin du procès Eichmann », indique un document du ministère des Affaires étrangères. Globke et Adenauer prirent tous deux leur retraite en octobre de cette année-là.
Le prêt de l’« Operation Business Friend » a finalement été accordé. En 1965, après l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays, ce prêt a été converti en aide au développement officielle. Des décennies plus tard, en 2015, Hans Rühle, expert en prolifération nucléaire et ancien haut responsable du ministère de la Défense allemand et de l’OTAN, confirma au journal conservateur pro-israélien Die Welt que cet argent avait été utilisé pour financer le programme nucléaire israélien. La technologie utilisée provenait de France, dans le cadre de l’accord secret de Sèvres de 1956 entre Israël, la France et le Royaume-Uni, qui établissait une coopération pour la construction du réacteur nucléaire de Dimona.
Gerhard von Preuschen, chef de la délégation allemande lors du procès d’Adolf Eichmann, conclut son rapport final par un étonnant éloge ouvertement raciste de la « jeunesse israélienne, qui se distingue de manière prometteuse des générations précédentes. Ces jeunes — enfants d’émigrés juifs allemands — ne possèdent presque aucune des caractéristiques habituellement associées aux juifs. De grande taille, souvent blonds aux yeux bleus, avec des visages aux traits réguliers, autonomes et libres dans leurs mouvements, ils incarnent une forme de judéité inconnue jusqu’alors. » À ses yeux, l’État juif était devenu « aryen ».
La Société Max Planck et l’héritage de la Société Kaiser Wilhelm
La Société Max Planck (SMP) illustre parfaitement comment une institution scientifique peut, au fil de son histoire, inverser la responsabilité de son passé et la projeter sur autrui. Héritière de la Société de l’Empereur Guillaume (Kaiser Wilhelm Society), qui collabora étroitement avec le régime nazi, la SMP n’a pas tiré les leçons de son passé, comme en témoignent ses prises de position concernant la guerre à Gaza. Plutôt que de faire un examen critique de son histoire, elle s’est alignée sur la Staatsräson allemande, affichant un soutien inconditionnel à Israël au mépris du droit international et de son propre code de conduite.
Patrick Cramer, président de la SMP, a déclaré lors de sa visite en Israël en novembre 2023 : « Tout comme l’État d’Israël, la Société Max Planck a été fondée il y a 75 ans. Cependant, sa création représente un commencement tout à fait différent. Les chercheurs de l’organisation qui nous a précédés, la Société de l’Empereur Guillaume, avaient été complices des crimes nazis. Leur héritage demeure un lourd fardeau qui continue à nous obliger. » Il a ajouté : « Notre propre histoire a également constitué une raison supplémentaire qui m’a profondément ému lors de notre visite à Yad Vashem aujourd’hui. Nous avons déposé une gerbe en mémoire des membres juifs de la Société Kaiser Wilhelm assassinés : Fritz Epstein, Fritz Duschinsky, ainsi que Marie Wreschner, qui s’est suicidée. Nous avons aussi rendu hommage aux plus de cent membres de l’organisation qui nous a précédés forcés de fuir l’Allemagne, parmi lesquels des scientifiques de renommée mondiale comme Lise Meitner et Albert Einstein. »
Quelques semaines plus tard, après qu’un article du journal allemand de droite Welt am Sonntag a accusé Ghassan Hage, professeur d’anthropologie à l’Université de Melbourne et chercheur invité à l’Institut Max Planck d’anthropologie sociale, de « haine d’Israël », et l’a qualifié à tort d’« activiste du BDS », la SMP a publié un bref communiqué annonçant la rupture de toute « relation de travail » avec lui. Dans un article ultérieur, Hage est revenu sur les circonstances de son licenciement, dénonçant une décision précipitée de la SMP, prise sous la pression médiatique et sans qu’il ait été consulté, et critiquant l’instrumentalisation de l’accusation d’antisémitisme pour étouffer les critiques d’Israël.
Suite à son licenciement, les communautés académiques mondiales, y compris des chercheurs israéliens, la Société allemande d’anthropologie sociale et culturelle, la British Society for Middle Eastern Studies, la European Association of Social Anthropologists, l’American Anthropological Association, le Council for Humanities, Arts and Sciences et l’Australian Anthropological Society se sont mobilisées en soutien à Hage, en appelant la SMP à revenir sur sa décision. Leurs demandes sont restées lettre morte.
Le président de la SMP déplorait dans sa déclaration mentionnée plus haut : « Les étudiants israéliens sont en guerre, tout comme de nombreux jeunes chercheurs et membres de vos universités et instituts. Beaucoup d’entre vous, chers collègues, êtes également touchés en tant que parents. » Ce qui l’affligeait, cependant, ce n’étaient pas les crimes de guerre commis par ces soldats, ni les hôpitaux et écoles qu’ils ont bombardés, ni les universités qu’ils ont fait sauter. Non, ce qui l’affligeait, c’était que ces jeunes soldats-scientifiques ne puissent pas poursuivre leurs recherches pendant la guerre. C’est pourquoi il a déclaré : « Nous nous engageons à soutenir la science israélienne en ces temps difficiles. Nous souhaitons offrir aux chercheurs contraints de quitter Israël la possibilité de poursuivre leurs projets dans l’un de nos instituts, tout en restant sous la supervision de leurs mentors israéliens, avant de retourner en Israël pour continuer leur travail. Pour renforcer notre coopération, nous ouvrirons également bientôt un bureau en Israël. Le moment est venu ! Nous avons réservé des fonds spéciaux pour ces mesures. De plus, le financement de projets au sein de la Minerva Foundation sera augmenté par le gouvernement allemand. » Il n’a prononcé aucun mot en faveur des universitaires et étudiants palestiniens, victimes des crimes de guerre israéliens, et n’a accordé aucun euro aux universités de Gaza, dévastées par l’armée israélienne, ni à celles de Cisjordanie, frappées par la politique d’occupation israélienne. Ces décisions et déclarations ont provoqué un profond malaise au sein de la Société Max Planck et ont été vivement condamnées dans une lettre ouverte signée par plusieurs de ses employés.
En mars 2024, Cramer a salué sur son compte officiel X un article de Barak Medina et Anna Peters intitulé « Terror militärisch bekämpfen? » (Lutter contre le terrorisme par les moyens militaires ?), publié dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), le qualifiant de « réflexion majeure en droit international ». L’article cherche à exonérer l’armée israélienne de sa responsabilité dans les violations du droit international à Gaza, en affirmant par exemple que la destruction de tous les hôpitaux à Gaza pourrait être légitime, car le Hamas les aurait prétendument utilisés à des fins militaires.
Barak Medina est professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, où il a été doyen de la Faculté de droit (2009-2012) et recteur (2017-2022). Il est également directeur académique du Minerva Center for Human Rights. Anne Peters est directrice de l’Institut Max Planck pour le droit public comparé et le droit international à Heidelberg, professeure dans plusieurs universités et membre de diverses institutions juridiques européennes. Elle préside le comité académique de la Minerva Foundation et de la Max Planck Society, et a fait partie de l’équipe juridique allemande à la Cour internationale de justice à La Haye, défendant l’Allemagne contre l’accusation du Nicaragua de complicité dans la destruction de Gaza par Israël. La récente déclaration sidérante et scandaleuse du chancelier Scholz — affirmant que « l’accusation de génocide [à Gaza] est absurde » — semble directement influencée par des positions comme celles de Medina et Peters.
Alors que Cramer choisit de soutenir aveuglément la politique israélienne, des figures telles qu’Albert Einstein ont fait preuve d’une conscience morale radicalement différente. Dans une lettre ouverte publiée dans The New York Times en décembre 1948, Albert Einstein et Hannah Arendt dénonçaient la montée du parti Tnuat Haherut (futur Likoud), qu’ils comparaient aux partis fascistes et nazis : « L’un des phénomènes politiques les plus inquiétants de notre époque est l’émergence, dans l’État nouvellement créé d’Israël, du ‘Parti de la liberté’… dont l’organisation, les méthodes, la philosophie politique et l’appel social sont très proches de ceux des partis nazi et fasciste. »
Ils mentionnaient notamment le massacre de Deir Yassine : « Le 9 avril, des bandes terroristes ont attaqué ce village paisible… ont tué la plupart de ses habitants (240 hommes, femmes et enfants) et en ont gardé quelques-uns en vie pour les faire défiler comme captifs dans les rues de Jérusalem. La majeure partie de la communauté juive a été horrifiée par cet acte et l’Agence juive a envoyé un télégramme d’excuses au roi Abdallah de Transjordanie. Mais les terroristes, loin d’avoir honte de leur acte, étaient fiers de ce massacre, en firent une large publicité et invitèrent tous les correspondants étrangers présents dans le pays à voir les cadavres entassés et la destruction qui régnait à Deir Yassine. »
Le communiqué de la SMP relatif au licenciement de Ghassan Hage stipule que « les libertés inscrites dans la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne sont inestimables pour la Société Max Planck. Cependant, ces libertés s’accompagnent d’une grande responsabilité. Les chercheurs abusent de leurs libertés civiles lorsqu’ils minent la crédibilité de la science par des déclarations publiquement diffusées, portant ainsi atteinte à la réputation et à la confiance dans les institutions qui la soutiennent. Le droit fondamental à la liberté d’opinion est limité par les devoirs mutuels de considération et de loyauté dans la relation de travail. » Par cohérence, la Société Max Planck/Kaiser Wilhelm devrait, dès lors, radier à nouveau le nom d’Albert Einstein de ses archives, pour sa lettre au NYT de 1948.
« Maccarthysme philosémite »
Le terme a été forgé par la philosophe Susan Neiman, directrice de l’Einstein Forum en Allemagne, qui en propose plusieurs illustrations, dont celle-ci, survenue à Munich : « En novembre 2022, deux étudiants juifs ont prétendu que la pièce Birds de l’auteur libano-canadien Wajdi Mouawad était antisémite. Refusant l’offre du directeur d’organiser une autre représentation pour discuter des accusations, les étudiants ont menacé de demander à la ville de retirer son financement pour le Metropol Theater si la pièce n’était pas annulée. Elle a donc été annulée, et un débat s’est engagé. »
Birds raconte l’histoire de deux étudiants amoureux, l’un descendant de survivants de l’Holocauste et l’autre d’origine marocaine. L’organisme RIAS, chargé de la surveillance de l’antisémitisme, a accusé la pièce de dépeindre des juifs sous des caractéristiques négatives, les présentant comme névrotiques et racistes. Il a également reproché à la pièce de montrer un survivant de l’Holocauste faisant une blague sur sa survie. Selon RIAS, le fait que l’étudiant juif soit généticien est antisémite, car « la combinaison de génétique, juifs et Allemagne évoque l’euthanasie nazie et la Shoah ». De plus, une remarque de son père, disant qu’il n’aimerait pas être Palestinien, a rappelé au RIAS une déclaration de Hermann Goering après la Nuit de cristal, où il affirmait : « Je n’aimerais pas être un juif en Allemagne aujourd’hui. » Après un long débat, le théâtre a décidé de couper quelques passages avant de rejouer la pièce, mais Mouawad a insisté pour qu’elle soit présentée dans son intégralité, ce qui a entraîné son annulation. Curieusement, Birds avait déjà été jouée avec succès dans 14 villes allemandes avant la polémique, et la Schauspiel Stuttgart a décidé en 2020 de décerner son premier Prix européen de dramaturgie à Mouawad.
Le 9 novembre 2022, un événement intitulé « Holocaust, Nakba und deutsche Erinnerungskultur » (L’Holocauste, la Nakba et la culture mémorielle allemande) devait se tenir à Tel Aviv. Organisé par l’Institut Goethe et la Fondation Rosa Luxemburg, il devait réunir la journaliste allemande Charlotte Wiedemann et les universitaires israéliens Amos Goldberg et Bashir Bashir, tous trois auteurs d’ouvrages sur le sujet.
Dans Understanding the Pain of Others (Comprendre la douleur des autres), Charlotte Wiedemann plaide pour une culture mémorielle inclusive, fondée sur la solidarité plutôt que sur la concurrence entre victimes. Rendre justice aux victimes des crimes coloniaux et à leurs descendants ne remet pas en cause la singularité de la Shoah. De leur côté, Amos Goldberg et Bashir Bashir, dans l’ouvrage collectif The Holocaust and the Nakba: A New Grammar of Trauma and History (La Shoah et la Nakba : une nouvelle grammaire du traumatisme et de l’histoire), explorent la possibilité d’un langage commun pour aborder les mémoires de deux événements liés, mais distincts : le génocide des juifs d’Europe et le déplacement des Palestiniens. Leur concept de déstabilisation empathique remet en cause la négation mutuelle des souffrances et ouvre la voie à un binationalisme égalitaire.
Sous la pression du ministère israélien des Affaires étrangères, de l’ambassadeur d’Israël en Allemagne, du Mémorial de la Shoah Yad Vashem à Jérusalem et de la Deutsch-Israelische Gesellschaft (la Société germano-israélienne), l’événement fut annulé. Le choix du 9 novembre, date anniversaire des pogroms de la Nuit de cristal en 1938, fut dénoncé comme une provocation. Selon Haaretz, le ministre des Affaires étrangères israélien s’était déclaré « choqué et révolté par l’intention cynique et manipulatrice de créer un lien [entre l’Holocauste et la Nakba] dans le seul but de salir Israël ». Les organisateurs proposèrent immédiatement de reporter la rencontre au 13 novembre, mais la controverse ne s’apaisa pas. Cette fois, le gouvernement israélien exigea l’annulation pure et simple. Face aux menaces du groupe étudiant d’extrême droite Im Tirtzu, l’Institut Goethe renonça à l’événement.
Finalement, le débat eut lieu le 2 février 2023 à l’Einstein Forum de Potsdam, en Allemagne, à l’initiative de sa directrice, Susan Neiman. Ouvrant la discussion, elle remercia ironiquement les censeurs en soulignant que « censurer un sujet ne fait que le rendre plus attrayant ».
Quelques mois plus tard, Susan Neiman, Stefanie Schüler-Springorum, historienne et directrice du Centre de recherche sur l’antisémitisme à Berlin, et la journaliste Emily Dische-Becker ont organisé à Berlin la conférence Hijacking Memory. The Holocaust and the New Right (« Le détournement de la mémoire. L’Holocauste et la nouvelle droite »). Celle-ci analysa comment des forces nationalistes et xénophobes ont détourné la mémoire de l’Holocauste, initialement consacrée à la défense des droits humains. Ce phénomène, d’abord visible aux États-Unis sous le premier mandat de Trump, s’est depuis étendu à plusieurs pays, dont l’Allemagne.
En décembre 2023, la journaliste et écrivaine russo-américaine Masha Gessen devait recevoir le Prix Hannah Arendt pour la pensée politique, mais la Fondation Heinrich Böll (affiliée au parti vert allemand) et la ville de Brême ont retiré leur soutien après la publication, quelques jours avant la cérémonie, d’un essai dans le New Yorker où Gessen comparait Gaza, avant le 7 octobre, aux ghettos juifs sous l’occupation nazie. Elle écrivait notamment :
« Depuis dix-sept ans, Gaza est un territoire surpeuplé, appauvri et entouré de murs, où seule une infime partie de la population a le droit de sortir, même pour une courte durée – en d’autres termes, un ghetto. Pas comme le ghetto juif de Venise ou un ghetto des centres-villes américains, mais comme un ghetto juif dans un pays d’Europe de l’Est occupé par l’Allemagne nazie. Depuis l’attaque du Hamas contre Israël, tous les Gazaouis souffrent du pilonnage presque ininterrompu des forces israéliennes. Des milliers sont morts. En moyenne, un enfant est tué à Gaza toutes les dix minutes. Les bombes israéliennes ont frappé des hôpitaux, des maternités et des ambulances. Huit Gazaouis sur dix sont désormais sans abri, errant d’un endroit à l’autre, sans jamais pouvoir être en sécurité. »
Le prix a alors d’abord été annulé, avant de lui être remis discrètement devant une cinquantaine d’invités réunis dans une petite salle et sous protection policière.
La Fondation Heinrich Böll qui a créé le prix affirme honorer des personnalités « qui identifient des aspects critiques et invisibles des événements politiques actuels et qui n’ont pas peur d’entrer dans le domaine public en représentant leur opinion dans des débats politiques controversés. » Pourtant, plusieurs intellectuels ont fait remarquer qu’Hannah Arendt elle-même ne se qualifierait pas pour ce prix aujourd’hui en raison de ses critiques du sionisme. En 1955, elle écrivait ainsi à son mari Heinrich Blücher : « La mentalité de galut-et-ghetto [exil et ghetto] est en plein essor. Et l’idiotie est juste sous nos yeux à tous : ici à Jérusalem je peux à peine me promener, parce que je risquerais de tourner au mauvais endroit et de me retrouver “à l’étranger”, i.e. en territoire arabe. C’est essentiellement la même chose partout. Pour couronner le tout, ils traitent les Arabes, ceux qui sont encore ici, d’une manière qui à elle seule suffirait à rallier le monde entier contre Israël. »
L’historien français Vincent Lemire, auteur de la bande dessinée Histoire de Jérusalem (avec Christophe Gaultier), devait participer fin novembre 2024 à un débat au centre Urania, une association culturelle et éducative, pour présenter la version allemande de son livre. L’événement a été annulé à la dernière minute, officiellement faute de remplaçant après le désistement d’un intervenant.
Cet intervenant, Volker Beck, ancien député Vert au Bundestag et président de la Société germano-israélienne (Deutsch-Israelische Gesellschaft, DIG), a justifié son retrait dans un e-mail à l’éditeur : « Je suis malheureusement obligé d’annuler [ma présence à] la manifestation en raison du positionnement actuel quelque peu obsessionnel de l’auteur », dénonçant la supposée « goynormativité » – autrement dit, l’approche non juive – de Vincent Lemire.
Beck aurait souhaité centrer la discussion sur les mandats d’arrêt de la CPI contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant, alors que Lemire avait critiqué la position française leur accordant l’immunité. « Le format annoncé ne fonctionne pas dans ce contexte. Je ne peux pas commencer par parler de sa BD et remettre discrètement en question son caractère “goynormatif” à certains endroits, comme si rien d’autre n’existait », écrivait encore Beck. Les organisateurs ont toutefois précisé qu’aucun changement du contenu du débat n’avait été envisagé.
Volker Beck et la DIG qu’il préside, se trouvent en première ligne de ce maccarthysme allemand, sanctionnant toute critique d’Israël et censurant les discours pro-palestiniens. La DIG, l’une des principales organisations de soutien à Israël en Allemagne, financée en partie par le ministère des Affaires étrangères, qui reçoit des financements du ministère des Affaires étrangères allemand, a fourni, parmi ses anciens fonctionnaires, un grand nombre d’Antisemitismusbeauftragte (Commissaires pour l’antisémitisme). Ces nouveaux inquisiteurs, créés depuis 2018, se sont implantés dans presque toutes les institutions publiques, administrations, organismes culturels, organisations et universités. L’inquisiteur pour l’État de Hesse, Uwe Becker, ancien président de la DIG, ainsi que l’inquisiteur de Saxe, Thomas Feist, ancien directeur de la DIG de Leipzig, en font partie. L’inquisiteur fédéral, Felix Klein, s’est fait connaître en avril 2020 en menant une cabale contre l’invitation du philosophe politique camerounais Achille Mbembe à prononcer le discours d’ouverture au Ruhrtriennale.
Susan Neiman écrivait à leur sujet : « Aucun des commissaires n’a été élevé en tant que juif, bien qu’un d’entre eux se soit converti peu après sa nomination ; la plupart ont une compréhension limitée de la complexité et de la tradition juives. (Le commissaire fédéral a été photographié en train de marcher aux côtés de l’un des groupes sionistes chrétiens dont la mission est de déclencher une apocalypse en Terre promise qui convertira ou anéantira les juifs. Sa participation était innocente ; il a simplement vu un drapeau israélien et a supposé qu’il devait se joindre à eux.) Pour compenser leur manque de familiarité, les commissaires s’appuient sur deux sources d’information sur les juifs, les Israéliens et les Palestiniens : l’ambassade d’Israël et le Conseil central des juifs en Allemagne, l’une des organisations juives les plus à droite du monde. Plus important encore, ils s’appuient sur ce qu’ils ont appris de la réconciliation historique de l’Allemagne, qui aborde toutes les questions juives à travers le prisme de la culpabilité allemande. »
Volker Beck a cofondé en 2020 avec Deidre Berger le Tikvah Institut, devenu en peu de temps l’un des principaux vecteurs de répression anti-palestinienne et de propagande israélienne dans les milieux académiques et culturels allemands. Les avis juridiques de cet Institut sur les projets de loi liberticides visant à absoudre Israël de toute critique et à projeter l’antisémitisme allemand sur les Palestiniens et leurs soutiens relèvent de la pure caricature. L’un des exemples les plus savoureux concerne le projet de loi du ministère fédéral de l’Intérieur et du Territoire sur le test de naturalisation, censé évaluer les « connaissances de l’ordre juridique, social et des conditions de vie en Allemagne ». Tikvah s’indigne de la question à choix multiple suivante : « 111. Quelle action en lien avec l’État d’Israël est interdite en Allemagne ? » L’institut dénonce des ambiguïtés juridiques dans la formulation et les réponses proposées, qu’il juge exploitables par les candidats pour contourner l’esprit de la loi, et affirme que la question ne permet ni d’évaluer l’adhésion aux valeurs démocratiques ni de mesurer le rejet de l’antisémitisme.
Ces quelques exemples illustrent le maccarthysme qui frappe la société civile allemande, notamment l’université, dans le but d’instaurer une terreur silencieuse. L’objectif est d’étouffer toute critique, comme le dénonçait le pasteur Martin Niemöller dans son célèbre discours, auquel il faudrait désormais ajouter un vers :
« Ils sont d’abord venus chercher les socialistes, et je n’ai rien dit—parce que je n’étais pas socialiste.
Puis ils sont venus chercher les communistes, et je n’ai rien dit—parce que je n’étais pas communiste.
Puis ils sont venus chercher les syndicalistes, et je n’ai rien dit—parce que je n’étais pas syndicaliste.
Puis ils sont venus chercher les juifs, et je n’ai rien dit—parce que je n’étais pas juif.
Puis ils sont venus chercher les palestiniens, et je n’ai rien dit—parce que je n’étais pas palestinien.
Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour me défendre. »
Rapport de l’Association des Universitaires pour le Respect du Droit International en Palestine (AURDIP)