Les tribunaux israéliens, l’armée et les médias dominants se seront pourtant unis afin de punir l’acteur palestinien qui a donné une voix à son peuple. Mais il est resté inébranlable jusqu’au bout.
Par Michael SFARD le 6 janvier 2026.
Dix minutes avant l’audience d’ouverture de la première plainte en diffamation déposée par cinq soldats israéliens contre l’acteur et réalisateur palestinien Mohammad Bakri, décédé la semaine dernière, je l’ai rencontré dans le hall du palais de justice de la rue Weizmann, au centre de Tel-Aviv. C’était en 2003. J’étais alors un très jeune avocat, travaillant au cabinet du vétéran des droits civiques Avigdor Feldman, et j’avais été chargé de plaider que les soldats n’étaient pas habilités pour agir en justice.
La plainte faisait suite à la sortie de « Jenin, Jenin », le documentaire de Bakri sur l’invasion du camp de réfugié.e.s de Jénine par l’armée israélienne lors de l’opération Rempart (Operation Defensive Shield) en 2002, au plus fort de la Seconde Intifada. Lors de ce que l’on nommera plus tard la bataille de Jénine, les forces israéliennes sont entrées dans ce camp densément peuplé avec des chars, des hélicoptères, des unités d’infanterie et des bulldozers blindés. De vastes parties du camp ont été réduites en ruines ; au moins 52 Palestinien.ne.s et 23 soldat.e.s israélien.ne.s ont été tué.e.s. Bien que le film contienne des accusations de crimes de guerre contre l’armée israélienne, il n’attribue aucun crime précis à un soldat en particulier.
Lorsque Bakri a compris qu’il nous restait quelques minutes avant le début de l’audience, il a souri et il a dit : « En attendant, écoutez ce monologue. »
Alors, là, sur la vaste place intérieure du palais de justice, avec le tribunal de première instance d’un côté et le tribunal de district de l’autre, tandis que des dizaines d’avocats en noir et blanc se hâtaient autour de nous, Bakri a joué pour un public d’un seul spectateur. Il a récité un extrait de « Week », une pièce du dramaturge israélien Shlomi Moskowitz, dans laquelle il tenait alors le rôle principal à HaBima, le théâtre national d’Israël à Tel-Aviv.
Je me suis tout d’abord senti mal à l’aise, avant de me retrouver en l’espace de quelques secondes envoûté. La présence de Bakri semblait engloutir l’espace, faisant disparaître l’agitation environnante. Son regard s’est fixé sur le mien sans se laisser distraire. Les passant.e.s ralentissaient, stupéfaits par cet étrange duo : un avocat et son client soudain transformés en un acteur et son public (dans un renversement des rôles). Bakri était entièrement présent, totalement immergé dans l’instant. Il a poursuivi le monologue pendant que nous marchions vers l’ascenseur, puis à l’intérieur de celui-ci, puis dans le couloir après en être sortis, jusque devant la salle d’audience. Ce n’est qu’au moment où nous y sommes entrés qu’il a été contraint de se taire.
Une menace pour l’ethnocratie
Feldman, mon patron de l’époque, a écrit un jour que, dans le système juridique israélien, les Palestinien.ne.s peuvent avoir une biographie, mais pas une histoire. Cette distinction saisit l’une des forces motrices au cœur de l’israélite : le démantèlement systématique de la palestinité en tant qu’identité collective, et sa réduction forcée à une identité personnelle superficielle et individualisée.
Tant que Bakri était perçu comme un acteur, arabe au demeurant, la société israélienne le comprenait. À partir du moment où son image s’est transformée en celle d’un Arabe qui se trouvait être acteur, il a été violemment rejeté.
Il était un symbole brillant et doué de la possibilité pour Juifs.ves et Palestinien.ne.s de vivre ensemble sur cette terre ; il incarnait une tradition humaniste ancrée dans une foi inébranlable en l’esprit humain ; il a consacré une grande partie de sa vie artistique et publique à la lutte pour l’égalité et la dignité de tous. Et pourtant, tout cela n’aura pas suffi. Parce qu’il refusait de renoncer à son identité nationale, parce qu’il résistait à l’effacement du passé et du présent de son peuple, parce qu’il dénonçait avec constance le système de dépossession au cœur du sionisme, il n’avait aucune chance.
C’est précisément en raison de son immense talent, parce qu’il pouvait, et voulait, incarner Mardochée le Juif dans « Esther » d’Amos Gitai, ou un père juif dans « Benghazi-Bergen-Belsen », une pièce fondée sur le livre de Yossi Sucary consacré à la Shoah des Juifs de Libye, ou encore écrire et jouer avec ses fils dans « Eye Drops », un film tendre et lyrique sur un survivant de la Shoah vivant seul à Tel-Aviv ; précisément parce que, grâce à lui, il devenait plus facile au public juif d’imaginer une vie commune et égalitaire, que l’ethnocratie juive ne pouvait accorder à Mohammad Bakri aucun espace d’existence politique.
Lorsque Bakri a voulu tendre le micro à ses frères et sœurs vivant sous l’occupation et l’apartheid pour parler ouvertement des crimes de guerre commis par des soldats israéliens, les institutions israéliennes les plus puissantes — le gouvernement, l’armée et le pouvoir judiciaire — se sont mobilisées pour l’écraser. L’Arabe aux yeux bleus que les Israéliens avaient aimé aimer, qui avait autrefois tenu l’affiche du premier film israélien nommé à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, « Au-delà des murs » (Beyond the Walls), a été marqué du sceau de traître et de complice du terrorisme.
Au moment où je représentais Bakri dans une seconde plainte en diffamation liée à « Jenin, Jenin », déposée pas moins de quinze ans après la sortie du film, il comptait parmi les acteurs les plus décorés et les plus largement reconnus que l’État d’Israël ait jamais produits. Et pourtant, il peinait à trouver du travail dans son pays natal.
L’affaire, qui selon toute norme juridique raisonnable aurait dû être rejetée d’emblée pour cause de prescription, s’est transformée en spectacle politique. Des généraux, des membres de la Knesset et des ministres ont rempli la salle d’audience afin d’afficher leur soutien au soldat poursuivant Bakri. Dans un geste sans précédent, le procureur général est intervenu en faveur du plaignant, alors même qu’il s’agissait d’un litige civil entre particuliers.
La juge Hila Salish a observé ce défilé de hauts responsables, entendu le cadrage imposé par les médias israéliens dominants, et intégré le message. Le climat politique a prévalu sur le droit.
Le tribunal a capitulé face à une campagne de diffamation menée depuis des années : le film a été interdit de projection publique, il a été ordonné que les copies physiques soient détruites, et Bakri a été contraint de verser des centaines de milliers de shekels à un homme qu’il n’avait jamais accusé de quoi que ce soit. Pour parvenir à ce résultat, la Cour suprême a même révisé l’interprétation dominante du délai de prescription, jugeant que tant qu’un film reste accessible au public, tout contenu prétendument diffamatoire constitue une infraction actuelle.
Malgré tout cela, Mohammad Bakri n’a pas été brisé.
Jusqu’à son dernier jour, Mohammad Bakri est resté fidèle aux valeurs humaines qui ont jalonné sa vie entière. Il n’a pas permis à ses persécuteurs de le faire plier, de le briser ni de détruire son esprit. Des années d’incitation à la haine et de harcèlement judiciaire incessant ne l’ont diminué d’aucun millimètre, pas plus qu’elles n’ont entamé sa fidélité à son identité ou à ses principes. Il est resté ce qu’il avait toujours été : un artiste extraordinaire, un humaniste engagé, et une personne d’une rare clarté morale et d’une profonde beauté humaine.
Traduction pour l’Agence Media Palestine : C.B.
Source : +972
(En partenariat avec LOCAL CALL)








