Innocence – un film de Guy Davidi

Entretien avec Michèle Sibony, juin 2023

Un film qui n’a pour l’instant pas de diffusion en France, et c’est bien dommage.

Je l’ai  visionné en juin dernier,  au festival du film documentaire israélien Doc Aviv. Et j’en suis sortie bouleversée. J’ai ensuite rencontré le réalisateur et je vous livre ici des morceaux de notre échange. 

Innocence est un film qui raconte l’histoire de quelques jeunes enrôlés qui se sont suicidés pendant leur service. Pour faire ce film Guy Davidi a travaillé une dizaine d’années, à la recherche de ces cas de suicides, il en a identifié environ 700 pour l’écrasante majorité survenus à partir des années 80. Il est entré en contact avec une cinquantaine de familles. Même lorsque ces cas étaient classés en interne comme  suicides, ils étaient souvent définis par l’armée dans ses communications publiques comme des « accidents »  ou avec la  formule sobre : « de cause inconnue ». La rencontre du réalisateur avec des familles de droite a été plus difficile, il explique : « ils avaient honte de parler de suicide.  L’armée occupe une place fondamentale dans la structure de la société. Elle est censée faire du bien aux jeunes enrôlés, faire d’eux des hommes ou des femmes, leur faire du bien en tous cas. »

En définissant ces morts comme accidentelles ou des cas de suicide en rapport avec des problèmes précédents l’armée ou extérieurs à elle, par exemple rupture avec une ou un petit.e ami.e, l’armée échappait à l’obligation d’aider les familles endeuillées. Les procès intentés par certaines de ces familles on fait apparaître l’importance de la détention d’arme par les victimes. Dans l’écrasante majorité des cas, en effet, c’est par l’usage de l’arme de service que les jeunes ont mis fin à leurs jours.

Tu entrelaces dans le film les récits et interviews des familles de cinq jeunes soldats suicidés, des scènes d’enseignement dans une  école primaire, proche de Gaza, filmées autour de la  semaine de commémoration (jour de la shoah, jour du souvenir (pour les  soldats tombés pour le pays, jour de l’indépendance), et des documents plus anciens parfois, d’archives militaires. Comment as-tu procédé, pourquoi ces choix ?

 Je voulais commencer par l’armée, c’était difficile, mais il y a beaucoup de matériaux sur Youtube, des films de soldats, que l’armée autorise parce qu’ils servent sa propagande,  j’ai ensuite contacté les auteurs, et j’ai enfin consulté et utilisé les archives militaires. Au départ je voulais parler de l’enfance et de l’armée, relier ces deux époques.  Dans les parties sur l’enfance on voit à la fois l’éducation israélienne à l’œuvre, et la peur sensible des enfants.

Il y a cette scène particulièrement traumatisante à la fin qui montre l’entraînement d’une soldate aveugle : peux-tu en dire plus ?

On lui fait faire une expérience du tir. J’avais en tête  cette image des trois singes :  le muet, le sourd, l’aveugle. Et je me suis posé la question de savoir si des handicapés avaient accès à l’armée. En fait oui, les sourds sont admis mais sans droit de tirer. Et il  y a une Gadna (préparation militaire) spécifique non obligatoire,  suivie par beaucoup de  jeunes volontaires porteurs de handicap. C’est de là que vient l’extrait sur la jeune aveugle.

Quel écho a rencontré le film ?

Il a participé à plusieurs festivals, une quinzaine, dont  Venise où dans la catégorie  « horizons » il a obtenu le prix de la jeunesse. Chicago film international festival, Toronto hot docs, IDFA (Festival documentaire international d’Amsterdam, Pays- Bas)  Munich et Lübeck en Allemagne, Festival juif de Zurich, Docville et Moove en Belgique.  Il a remporté deux prix en Pologne.

Il a été acheté par le Danemark, le Canada, l’Italie, la Suède, la Pologne, par des télés hollandaises et scandinaves. Mais pas en Allemagne, ni au Royaume Uni, en France ou aux États-Unis…

As-tu sollicité un financement  israélien pour la production ?

Oui même si dans une part mineure, auprès de Hot, je tenais à ce qu’il soit diffusé ici, et sur cette  grande chaîne de télévision câblée. Il a déjà été montré dans plusieurs cinémathèques du pays (à part les projections pour le festival  Doc Aviv). Il est important pour moi de casser l’image très israélienne d’une armée populaire, de réduire l’image de l’homme fort dans la société israélienne. Je pense même qu’un passage à une armée de métier aurait un effet positif sur cette société qui ressemble à  la Cité- État de Sparte.

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La source du film remonte sans doute à la propre expérience de l’auteur dans l’armée qu’il a quittée après trois mois. Il raconte qu’il pleurait chaque fois qu’il entendait des tirs ou à chaque exercice de tir. « Ce n’est pas une situation « normale » de tirer »… dit-il.   Il contacte rapidement l’officier responsable de la santé mentale et demande une baisse de profil qui lui permettrait d’être libéré. Il essuie tout d’abord un refus et il dit à l’officier : «  mon sang est sur tes mains ». Puis il disparait une journée avec son arme de service, il se cache dans le bois proche de la base. Quand il réapparait, l’inquiétude est patente. On finit par lui proposer une baisse de profil à 45 -le profil d’inaptitude est à 21- qui lui offre un « job » de chauffeur dans une base proche de son domicile. Mais il sait que c’est un compromis temporaire, il veut sortir. Après plusieurs fugues suivies de menaces de prison, il est finalement libéré. « La question que je me posais, et j’avais déjà la réponse : L’armée ce n’est pas pour moi, ou bien ce n’est pour personne ? »  

Il s’inscrit à l’université de Tel-Aviv en cinéma, ‘on ne me calculait pas comme d’habitude’ dit-il. Une phrase curieuse sur laquelle je l’interroge.‘Comme on ne regarde ni n’écoute jamais vraiment un jeune de 19 ans. Sans parler des difficultés financières, l’université est payante et ceux qui y arrivent ont souvent des moyens que ma famille n’avait pas’.

Il vient ensuite étudier le français à Paris. De son passage en France, il garde le souvenir d’une époque dure, toujours financièrement.

Rencontrer la Palestine

 À son retour en Israël, il cherche à rencontrer des Palestiniens. Il s’intéresse activement au cas d’un homosexuel palestinien  en danger dans les territoires occupés, et en danger en Israël où il est clandestin. Il rencontre la réalisatrice française Jacqueline Gesta et filme pour elle  « les souvenantes ». Ce film  l’introduit dans les territoires occupés pour la première fois.  Il évoque aussi un ami de Mas’ha (village de Cisjordanie occupée) qu’il héberge à Tel Aviv quand il vient « à l’intérieur »  pour découvrir à quoi ressemble la ville. Il explique que pour les Palestiniens le territoire de 48 c’est l’intérieur. « Djou’a » en arabe. Et puis il y a eu Bil’in avec les Anarchistes contre le mur. À propos de ce groupe et ses actions, il dit : « c’était une occasion historique, si ce mouvement ne s’était pas effondré  comme beaucoup d’autres j’aurais pu envisager de rester ».  Il co-réalise ensuite avec Emad Burnat  le film « cinq caméras brisées » nominé aux Oscars où il est présenté comme un film palestinien.  il y déclare pour sa part ne représenter que lui-même et non Israël. Il a choisi de partir et vit aujourd’hui au Danemark.