À VOUS DE LIRE : « Détournement d’étoiles »

Detournement detoiles par Leo Decasse À VOUS DE LIRE : "Détournement d'étoiles"

Dans son armure de ténèbres
Le charbon devient diamant
Dans son armure de ténèbres
Le charbon devient diamant
À force de rêver de la lumière
– Daniel Lefèvre

Détournement d’étoiles, Dominique Natanson

Éd. L’échelle du temple, editions-de-l-echelle-du-temple.over-blog.com

210 pages, 12 euros, septembre 2026

Pour la rentrée littéraire, la maison d’édition soissonnaise « L’échelle du temple » propose son quatrième polar décolonial intitulé « Détournement d’étoiles ». Cette pépite aux mille reflets signée Dominique Natanson offre une lecture accessible tout en mettant le doigt, parfois douloureusement, sur les questions identitaires qui travaillent notre société.

S’il est souvent difficile de reprendre les bonnes habitudes de lecture et/ou de se reconnecter avec les enjeux de l’actualité après un été pas toujours studieux, « Détournement d’étoiles » est un formidable réconciliateur en la matière. Le verbe y est populaire et bigarré, l’enquête policière prenante tourne d’elle-même les pages mais l’ouvrage aborde sans pudeur les enjeux sociaux du moment.

Narration personnalisée

Le livre est écrit à la première personne. Il s’agit cependant d’un « je » pluriel puisque chaque chapitre, précédé d’une introduction poétique, se place depuis la subjectivité d’un personnage différent. Ces personnages sont d’une crédibilité et d’une diversité digne d’une saga de Gérard Mordillat. Personne n’est parfait, personne n’a toutes les infos mais tous sont liés à la même enquête et voient le même monde. Tous n’ont cependant pas les mêmes lunettes ni la même boussole morale.

Par ce procédé, D. Natanson invite le lecteur à se placer dans les chaussures pas toujours confortables du flic raciste, du politicien opportuniste, du militant privilégié, de l’éditorialiste déconnecté, de l’étranger stigmatisé etc. sans manichéisme mais avec une forte cohérence interne. De cette manière, les points de vue empruntés apportent des éclairages distincts sur notre voisin qui, comme chacun sait, est un con comme les autres.

Racismes

Dans ce polar qui se veut décolonial, la question des différentes formes de racisme est naturellement centrale. Un juif est assassiné à Paris alors que d’étranges mains rouges et étoiles de David sont taguées sur les murs de la capitale… Tandis que ces faits divers n’ont reçu qu’un traitement médiatique superficiel et trop souvent unidimensionnel dans le monde réel, D. Natanson traite dans son roman les problèmes de racisme et d’antisémitisme que connaît la France pour esquisser une critique complète et nuancée des causes et conséquences de la montée des idéologies nauséabondes dans le pays.

La profusion de personnages (principalement des femmes) et de thématiques (logement, précarité, multiculturalisme, insécurité identitaire, féminisme, antisémitisme et antisionisme…) permet à l’auteur de prendre position. En effet, bien qu’invitant à la compréhension des motivations des personnages, le livre ne tombe pas dans un relativisme généralisé où toutes les idées se vaudraient. Loin de ce supermarché individualiste des idéologies, D. Natanson assume une ligne humaniste, tolérante et progressiste, sans complaisance face à la haine et au repli sur soi.

Le savoir est une arme

Alors que la faillite du distributeur Makassar pendant l’été a créé un séisme dans le milieu de l’édition indépendante, il est rafraîchissant de constater que le petit éditeur soissonnais sans but lucratif parvient à proposer une sortie d’intérêt général lors de cette rentrée littéraire aux allures de fin du monde.

Sur une planète qui flambe comme le prix du papier, où le pire est à craindre pour 2027 qui pourrait bien être le couronnement d’une politique toujours plus répressive, le personnage de Justine Blombergh, infirmière libérale injustement arrêtée tourne en dérision ses geôliers :

« La raison de mon maintien en taule, c’est ce qu’ils avaient trouvé dans mon tote bag. La preuve suprême de mon soutien au terroriste ! Un élément majeur à charge ! Ah ! Un bouquin ! […] Ils l’avaient confisqué ! Allaient-ils vraiment le lire ? »