À Sarcelles, un maire contre ses administrés

Par Pierre Souchon. Publié dans le Monde diplomatique d’août 2017.

« La plupart des jeunes de banlieue mentent comme ils respirent »

Dans une circonscription populaire comme celle de Sarcelles, 68 % des électeurs se sont abstenus lors des élections législatives françaises de juin dernier. Depuis longtemps, la politique, avec ses projets concurrents, a été remplacée par un clientélisme municipal teinté d’hostilité envers les initiatives des habitants. Les propos creux sur le vivre-ensemble cherchent à dissimuler la mise en concurrence des « communautés » nationales et religieuses.

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«Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh ben on va vous en débarrasser ! » La salle entière éclate de rire, applaudit : ce 29 mai 2015, à Saint-Denis, on assiste à la projection du film Ils l’ont fait Ils l’ont fait, de Rachid Akiyahou et Saïd Bahij, S Bien Rézonable Production, 2015. Cet enthousiasme du public de la banlieue nord de Paris ne marque pourtant pas une nostalgie démesurée pour M. Nicolas Sarkozy et ses saillies, telle celle-là, prononcée dix ans plus tôt sur la dalle d’Argenteuil (Val-d’Oise), alors qu’il était ministre de l’intérieur : dans cette comédie revigorante, l’outrance est retournée à l’envoyeur, dans la grande tradition des renversements salvateurs. Au pied d’une cité HLM, c’est un candidat aux municipales ayant grandi à l’ombre de ses tours, Khalifa Kamara, qui la formule à l’adresse d’un habitant juché sur son balcon, en montrant du doigt Jacques Adie, le potentat local, en campagne pour une énième réélection. Tacticien, celui-ci ne recule devant rien : il rend visite à la communauté africaine de la ville affublé d’un boubou, propose un poste de « gardien de gymnase » à n’importe quel administré trop remuant, embauche des gros bras menaçants, promet des appartements en échange d’enveloppes garnies de billets… À ces techniques éprouvées Kamara en oppose d’autres : piratage des ordinateurs de la mairie, mise en place d’une « brigade des votes » motorisée qui va littéralement arracher les abstentionnistes de leur lit, le tout avec un slogan de campagne qui sera l’oraison funèbre d’Adie : « Voter pour nous, c’est voter pour vous ! » Les lumières se rallument sous les vivats.

« Chez moi, à Melun, ça se passe exactement comme ça, lance une jeune femme en ouverture du débat. Tout le monde vote pour une place en crèche, un boulot à la mairie, une subvention… Lorsqu’on dit aux gens d’aller voter, ils demandent : “Qu’est-ce que j’ai en échange ?” » Scénariste du film, Majid Eddaikhane sourit. « On s’est effectivement inspirés de ce qui se passe dans notre ville, Mantes-la-Jolie. Ce qui se déroule à l’écran est vraiment fidèle (…)