Le texte complet de son analyse ci-dessous.
La Loi Yadan proposée au vote du Parlement à partir du 17 avril prochain par la commission des lois de l’Assemblée nationale est une loi liberticide. Non seulement elle contrevient aux principes garantissant la liberté des opinions historiques et des débats politiques, qui fondent notre démocratie en droit constitutionnel, mais elle criminalise par avance toute expression publique, depuis la recherche savante jusqu’à la prise de parti argumentée, qui s’inscrirait en faux par rapport à la version du conflit israélo-palestinien que promeut l’un des deux camps – le camp des vainqueurs.
La Loi Yadan constitue une provocation délibérée et une menace envers toute ces composantes de l’opinion publique, de plus en plus nombreuses, de mieux en mieux étayées par les conclusions des Cours de justice internationales, qui en France et ailleurs qualifient de crimes contre l’humanité l’anéantissement du peuple palestinien et l’appropriation de son territoire par l’État israélien, lequel s’est redéfini officiellement « Etat-nation du [seul] peuple juif ». Comme telle, au lieu de contribuer à la recherche d’une solution pacifique, dont les gouvernements français successifs, y compris l’actuel, s’affirment toujours partisans, elle engendrera des contradictions insolubles entre le discours autorisé que porte la France et l’évidence massive des réalités qu’elle doit prendre en compte.
Enfin et surtout, la Loi Yadan qui prétend protéger les Juifs contre de « nouvelles formes d’antisémitisme » va, si elle est adoptée, contribuer à leur intensification, pour le plus grand dommage des individus et des communautés qui s’identifient comme Juifs en un sens ou en un autre. Reprenant implicitement à son compte la définition proposée par l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste (IHRA), pourtant récusée par des historiens et des politologues éminents, y compris en Israël, elle tend à amalgamer l’antisémitisme et l’antisionisme, entendu de façon grossière comme une « mise en question du droit à l’existence de l’État d’Israël », abstraction faite des modalités de sa constitution et de son expansion. Elle conduira à désigner tout citoyen Juif de notre pays comme un représentant volontaire ou involontaire des politiques israéliennes, alors même que celles-ci sont légitimement contestées par des Juifs et par des non-Juifs. Bien loin d’universaliser la défense des Juifs et de garantir leurs droits égaux, elle les essentialise et les soumet de nouveau à l’emprise des vieux préjugés de l’antisémitisme historique. C’est une redoutable perversion du sens des mots au service d’intérêts communautaires ou diplomatiques qui ne s’avouent pas comme tels. Les Juifs dans le monde peuvent, s’ils le souhaitent, soutenir Israël et endosser la vision sioniste de l’histoire. Ils n’ont pas à lui être assimilés de force, serait-ce par le détour négatif d’un interdit de critique.
En adoptant un tel projet de loi, les législateurs commettraient donc à la fois une faute morale et une dangereuse erreur politique. En le rejetant, comme le demandent les 500 000 signataires de la pétition déposée sur le site de l’Assemblée Nationale, autrement dit en maintenant le cadre actuel de la répression contre les actes et les discours antisémites – y compris la négation de la Shoah et l’assimilation des Juifs à un corps étranger dans la nation – ils feront preuve et de rigueur et de lucidité. C’est ce que nous attendons d’eux et ce pourquoi nous les élisons.
Etienne Balibar, 8 avril 2026








