Un socialisme séfarade : la Fédération Socialiste Ouvrière de Salonique (1909-1918)

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Intervention de Stathis Kouvélakis dans le cadre de la Table-ronde « Trajectoires de judéités révolutionnaires et anticolonialistes » à la fête de l’Huma 2025.

Suivi d’un guide de bibliographie commentée

Stathis Kouvélakis

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Cortège du syndicat des ouvriers juifs du tabac dans la Salonique de l’époque ottomane (1910 ou 1911)

La Fédération Socialiste Ouvrière de Salonique (dorénavant « Fédération » ou FOS), qui exista en tant qu’organisation distincte de 1909 à 1918, est un objet relativement peu étudié, bien moins que les organisations socialistes juives d’Europe centrale, en particulier le Bund. Il est pourtant très singulier, si ce n’est unique, à la fois dans l’histoire juive et dans celle du mouvement ouvrier international pour au moins trois raisons : la Fédération fut seule organisation socialiste de masse du monde séfarade. Elle fut également la seule organisation socialiste juive à avoir initiée, en 1918, la fondation d’un parti socialiste au niveau national, le Parti Socialiste Ouvrier Grec (SEKE), devenu par la suite le Parti communiste grec (KKE), et pesé de façon décisive sur ses orientations. Malgré la mise à l’écart de la génération des fondateurs (en particulier d’Abraham Benaroya, exclu du KKE en 1924) au cours de la « bolchevisation » du Parti,  la FOS a marqué de son empreinte le nouveau parti, et, plus généralement, le communisme grec et salonicien de l’entre-deux guerres, en particulier dans son orientation internationaliste et son engagement dans la défense des droits des minorités. Enfin, durant la petite décennie de son existence indépendante, la FOS a élaboré une forme originale de judéité socialiste que désigne son projet fédéraliste, distinct des autres courants socialistes et communistes qui ont connu un ancrage de masse dans les communautés juives européennes.

La Salonique ottomane, « Jérusalem des Balkans »

Avant d’en venir à la Fédération, il faut brièvement situer l’espace où s’est déroulée son histoire, Thessalonique, ou Salonique comme elle fut appelée durant la période ottomane – cette variante subsiste d’ailleurs dans le registre oral et populaire grec malgré la loi de 1937 qui a imposé le nom grec comme seul valide.[1] Lieu sans doute unique dans l’histoire du judaïsme, et du judaïsme séfarade en particulier, cette ville fut à la fois multiethnique et majoritairement juive pendant la quasi-totalité de la période ottomane, soit du début 15e siècle à 1912, date de son rattachement à la Grèce. Elle le resta jusqu’à l’arrivée de la vague de réfugiés grecs de la guerre greco-turque de 1922 et de l’échange de populations qui s’en est suivi. Thessalonique devient alors la « capitale des réfugiés » pour reprendre le titre d’un recueil de nouvelles de Giorgos Ioannou, une figure majeure de la littérature grecque contemporaine, intimement lié à cette ville (Ioannou 1984). Au début 20e siècle, on peut estimer que les Juifs formaient environ la moitié de la population totale (autour des 150 000 habitants), les Grecs 20%, et les musulmans  autour de 25%[2]. Ces derniers étaient toutefois divisés en deux groupes très distincts: les musulmans sunnites, nettement majoritaires et soumis à l’autorité du sultan, et les Dönmeh, ou Sabbatéens, Juifs islamisés[3] adeptes du messie autoproclamé Sabbataï Tsevi (1626-1676) auquel  Gerschom Scholem a consacré un ouvrage de référence (Scholem 2008).

Après une période de reflux due aux guerres napoléoniennes et à la guerre d’indépendance grecque, Salonique devient un centre économique majeur : c’est le 3e port, après Istanbul et avec Beyrouth, de l’Empire ottoman, par lequel transite 1/7 du commerce total. A partir milieu du 19e siècle, la ville connaît une industrialisation rapide basée essentiellement sur transformation des produits agricoles venant du vaste arrière-pays, qui lui fournit également un marché d’environ 4 millions d’habitants. De là un prolétariat nombreux, estimé à 20-25 mille personnes au début du 20e siècle, dont la moitié dans le secteur manufacturier et industriel. C’est un prolétariat lourdement exploité, dont les salaires sont les plus bas d’Europe et les conditions de travail effroyables. Il est essentiellement concentré autour des ouvriers du tabac, des dockers, des salariés des transports et du textile sans oublier les nombreux petits métiers de rue et la main d’œuvre employée dans le secteur artisanal et la petite boutique, dont les frontières avec le monde prolétaire sont assez poreuses.

Salonique est au cœur de l’Empire ottoman, mosaïque multiethnique, où les lignes de séparation et de hiérarchisation au sein de la population se font sur une base communautaire religieuse, les millets. Comme tous les non-musulmans, les Juifs ont un statut inférieur et sont redevables de l’impôt de capitation (djizya)[4], mais, au sein de la hiérarchie interne au monde ottoman, ils occupent un rang intermédiaire, entre chrétiens et musulmans. Sans idéaliser, car les rivalités et heurts entre communautés, parfois violents, qui coexistent mais ne se mélangent guère, sont réels, c’est un monde à mille lieues des guerres de religion, des bouffées d’antisémitisme et des pogroms qui marquent l’histoire du judaïsme en Europe occidentale et dans l’empire tsariste.

Par son ouverture et sa composition, la ville est un centre culturel et politique de premier plan, sans doute le plus important après la capitale de l’Empire, Istanbul. La communauté juive y occupe une place centrale sur tous les plans. Largement autoadministrée, en particulier depuis les réformes modernisatrices de l’Empire tout au long du 19e siècle, elle est quadrillée par un réseau serré d’institutions communautaires. Aux institutions traditionnelles, coiffées par le rabbinat, comme les 32 synagogues, les écoles religieuses, dont la réputée école théologique Talmud Torah, fondée en 1520 et qui resta en activité jusqu’en 1943, ou les tribunaux communautaires, il faut ajouter un ensemble imposant de services sociaux (pharmacies, dispensaires, cliniques, hôpital, asile d’aliénés, orphelinat, logement social). La perception des impôts communautaires[5] et le mécénat assuré par les familles de la grande bourgeoisie ont permis à un généreux système de transferts sociaux de se mettre en place. Ainsi, en 1912, presque la moitié des 13 mille familles juives saloniciennes recevaient des aides des institutions communautaires (allocations, logement, bourses, couverture médicale)[6].

A partir des années 1870, et grâce au soutien de la grande bourgeoisie « éclairée » (à sa tête la famille Allatini) se créent les écoles de l’Alliance Israélite Universelle (AIU), qui joueront un rôle fondamental dans la modernisation/occidentalisation de la population juive de la ville. Prodiguant un enseignement qui fait la part belle au français, ces écoles vont transformer en profondeur le paysage culturel et social salonicien, en assurant à la fois la reproduction d’une élite bourgeoise occidentalisée et la formation d’une petite bourgeoisie « moderne » d’employés, de professions libérales et d’indépendants. Ce mouvement se traduit également par une vague de créations de clubs et d’associations en tout genre, de journaux et de publications diverses, qui touche l’ensemble des communautés mais dont l’épicentre se trouve dans la communauté juive[7]. Un clivage opposera dès lors les « traditionnalistes », fidèles aux institutions contrôlés par le rabbinat, et les « modernistes » (libéraux de l’AIU, auxquels s’ajouteront par la suite sionistes et socialistes). La ville et ses communautés se politisent et se placent à l’avant-garde des tendances nouvelles qui secouent l’empire ottoman. Nul hasard donc si Salonique est  à la fois la ville de naissance d’Atatürk, puis le siège du Comité Jeune Turc, un lieu d’implantation de plusieurs mouvements socialistes bulgares et macédoniens, et, enfin, celui où naquit l’organisation socialiste la plus significative de l’Empire, la FOS.

Il convient de souligner la forte singularité de Salonique au sein de ce monde ottoman. La population juive n’y est pas seulement majoritaire, elle couvre l’ensemble du spectre social, de la grande bourgeoisie commerçante et industrielle aux couches prolétaires et sous-prolétaires, et elle occupe une position dominante au sein de  chacune de ces couches, à l’exception de l’administration publique. On observe donc une polarisation de classe interne à la communauté mais aussi, du fait du quadrillage assuré par des institutions communautaires, le maintien d’une cohésion et d’une forte identité partagée. Comme les autres composantes de cette mosaïque multiethnique, mais mieux que les autres de par sa position dominante sur le plan à la fois économique, social et culturel, le judaïsme salonicien forme une société autosuffisante, un « Etat dans l’Etat ».

C’est ainsi que naît la représentation de la Salonique ottomane comme la « Jérusalem des Balkans », voire même la « nouvelle Jérusalem ». Citons, par exemple, ces propos de Joseph Matalón, directeur de l’école des garçons de l’AIU, datés du début des années 1890 : « « Nulle part je n’ai vu le Juif marcher si droit, parler si haut. On dirait qu’on s’efface pour le laisser passer. Le mot tchifoutte [çıfıt :qui dénote l’avarice et la cupidité – SK], terme de haine et de mépris qui est ailleurs dans toutes les bouches à l’adresse des Juifs, n’a pas encore frappé mes oreilles à Salonique. C’est que cafés et restaurants, magasins et ateliers, tout ne vit que par les Israélites et pour les Israélites ( …). Nos coreligionnaires n’ ont rien à craindre de leurs concitoyens des autres cultes. Ce n’est pas à Salonique que l’antisémitisme pourrait prendre racine et s’il est sur la terre un coin où l’on ait du plaisir à être Juif, à le dire tout haut, à le crier sur les toits, c’est bien assurément dans cette première échelle du Levant ».[8]

Il y a certainement une part d’idéalisation dans ces lignes, écrites avant affaire Dreyfus et l’escalade des nationalismes balkaniques rivaux, et qui reflètent l’optimisme de l’idéologie modernisatrice et progressiste diffusée par l’AIU. Mais elles disent quelque chose de cette confiance en soi d’une communauté qui se sent chez elle, dans « sa » ville, tout à l’opposé de la mentalité de minorité persécutée. On peut y trouver une confirmation dans ces propos d’un jeune homme qui s’adresse en 1919 aux responsables du club sioniste « Association de Jeunes Juifs » au sein duquel pourtant il milite : « de quelle Palestine parlez-vous ? La Palestine, c’est ici ! ».[9] Sans cette donnée fondamentale, on ne peut comprendre la capacité d’initiative et d’ouverture dont feront preuve les socialistes juifs saloniciens tant au sein de l’Empire que par la suite, lorsque, suite au rattachement à l’Etat grec, la situation de la communauté changera de façon radicale. Malgré le déclassement qu’entraîne ce bouleversement, ils vont s’affirmer comme  le protagoniste dans la constitution de nouveaux acteurs de tout premier plan – les premières organisations ouvrières de masse : parti socialiste et confédération syndicale – de cet Etat national pourtant si peu désiré.

La création de la Fédération Socialiste Ouvrière (FSO)

Le moment est donc venu d’aborder la création de la « Fédération », comme elle fut d’emblée désignée, et qu’elle l’est du reste toujours nommée[10] par celles et ceux qui, en Grèce, s’intéressent à l’histoire du mouvement ouvrier. Elle s’opère dans la foulée de ce que les historiens appellent « le printemps de la Révolution Jeune Turque » de juillet 1908 quand a soufflé dans tout l’Empire un grand vent de démocratisation qui a permis, dans un premier temps, l’émergence  d’un pluralisme de tendances et d’orientations. Dans cette atmosphère d’euphorie et de libéralisation, se forment des cercles et des organisations politiques, des syndicats ouvriers, des journaux de gauche. Eclatent également de nombreuses grèves, qui se déroulent initialement dans une atmosphère festive et dont les revendications, avant tout d’ordre salarial, sont souvent satisfaites grâce notamment à la médiation des nouvelles autorités.

Ce « printemps » de la Révolution Jeune Turque fut de courte durée mais il permit l’apparition au grand jour du socialisme, jusqu’alors confiné dans d’étroits cercles intellectuels. Sa jonction avec les mouvements ouvriers émergents dans les mobilisations sociales déboucha sur la création de la FSO. Le protagoniste incontestable de ce processus fut, de bout en bout, Abraham Benaroya (1887-1979), juif séfarade bulgare, ayant exercé comme instituteur dans une école juive de Plovdiv. Formé dans les rangs du socialisme bulgare (dans la tendance radicale dite des « étroits »), il est attiré par Salonique, centre de l’effervescence révolutionnaire, et s’y installe fin 1908. Il s’y embauche comme typographe, et travaillera également, par la suite, dans l’industrie du tabac. Ce révolutionnaire professionnel, « établi » avant la lettre, féru de militantisme aussi bien syndical que politique, est la figure clé de la FSO, son théoricien, son pilier organisationnel et son stratège. Mais n’agit pas seul. Benaroya s’entoure rapidement d’intellectuels issus des couches francophones éduquées (Alberto Arditti, Joseph Hazan, David Recanati) et de cadres ouvriers qui se forment dans la lutte syndicale et les activités éducatives socialistes (Samuel Saadi et Samuel Yona, ouvriers du tabac, Abraham Hasson, tailleur, Alberto Dassa, employé du commerce).

C’est un monde exclusivement masculin, du moins en ce qui concerne la branche politique : « Les femmes ne sont pas encore représentées dans notre organisation », dit un rapport de la FSO au Bureau de l’Internationale socialiste (BS) de 1910[11]. En fait, et pour autant que nous avons pu le constater en dépouillant la littérature sur le sujet, elle ne le seront jamais durant la période d’existence indépendante de la FSO. Pourtant, une grande partie du prolétariat juif salonicien est féminin, en particulier parmi les travailleu.r.se.s dans l’industrie du tabac, principal secteur industriel de la ville et bastion du syndicalisme et de la FSO, où les femmes sont nettement majoritaires. Les ouvrières juives du tabac se trouvent en première ligne dans les mobilisation et les grèves, au grand dam de la presse bourgeoise de toute confession, qui y trouve une raison supplémentaire pour dénoncer la menace sur l’ordre social. Elles se syndiquent massivement, en particulier à partir de 1911, rejoignent en nombre les manifestations, mais restent sans voix au chapitre, les réunions délibératives demeurent exclusivement masculines jusqu’à la grande grève du printemps 1913 qui aboutit à leur intégration dans les instances syndicales, puis à la tenue, en février 1914, d’une Convention des ouvrières du tabac qui joua un rôle décisif dans le succès de la grève qui débuta dans la foulée.[12] On trouve par contre une présence féminine plus affirmée dans les activités culturelles de l’organisation : Solidaridad Obradera, le journal de la FOS, fait ainsi état de la tenue en mars 1911 d’une conférence sur la « femme et le socialisme », qui elle-même s’insère dans une soirée dansante marquée par la présence de « nombreux danseurs et danseuses », une telle mixité, encouragée par la « modernité » des danses en question, étant loin d’aller de soi dans l’éthos des classes populaires de l’époque.[13] En 1913, lors d’un événement organisé par la FOS, un militant  a lu un texte de la révolutionnaire italienne Ida Negri, une socialiste juive, et l’une des jeunes filles a pris la parole pour soutenir les femmes qui descendent dans la rue pour lutter pour leurs droits, aux côtés des hommes. De même, les représentations théâtrales en ladino de la troupe De Grupo Dramatiko, liée à la FOS, attiraient un public féminin nombreux et présentaient des pièces dans lesquelles la question de la place et du rôle social des femmes était fortement présentes.[14]  

La création de la FOS est précédée par celle d’un Club ouvrier socialiste, qui organise, le 1er mai 1909, un rassemblement auquel participent plusieurs milliers d’ouvriers avec des drapeaux rouges et en musique. La FSO apparaît publiquement en juillet de la même année lors du premier anniversaire de la Révolution Jeune Turque. Malgré l’hostilité et les pressions des autorités, et bien que se considérant comme partie prenante de ce mouvement, le Club ouvrier décide de tenir, le 24 juillet de la même année, un meeting distinct pour célébrer l’événement, à distance des célébrations officielles : « la révolution sera fêtée par les ouvriers séparément »[15]. Comme le souligne à juste titre Benaroya, il s’agit d’une véritable rupture, la manifestation de cet « esprit de scission », dont parle Georges Sorel, dans une formulation particulièrement appréciée par Gramsci. Elle signale l’émergence d’une action autonome de la classe ouvrière, en opposition à l’Etat et au patronat, et qui vise à dépasser les clivages entre communautés pour affirmer l’unité de la classe. Le meeting du 24 juillet est préparé par la diffusion sous forme de tract d’un « Manifeste » en quatre langues, annonçant la transformation du Club en Fédération Socialiste et appelant les travailleurs juifs, grecs, bulgares et turcs à la rejoindre. L’initiative est conçue comme le premier pas vers la constitution d’un parti socialiste à l’échelle d’un Empire ottoman démocratisé sous l’impulsion du mouvement Jeune Turc. Selon les mots de Benaroya, « la Fédération fut fondée par les Israélites mais avec comme objectif ultime d’unir de façon naturelle et non-forcée toutes les forces socialistes de Turquie ».[16] Suivront plusieurs manifestations et meetings de masse : à l’occasion du Premier Mai, en 1909 et 1911, pour protester, au début de 1910, contre le projet de loi antigrève d’un pouvoir Jeune Turc en pleine mue autoritaire et nationaliste, ou en solidarité avec le pédagogue libertaire catalan Francisco Ferrer, fusillé en octobre 1909 en tant qu’instigateur du soulèvement dit de « la semaine tragique » de Barcelone, un événement qui suscita une intense émotion et mobilisation internationale. On peut également penser que le nom que prend l’hebdomadaire de la FOS à partir de février 1911, Solidaridad Obradera, fait référence au journal du syndicalisme libertaire catalan Solidaridad Obrera, et à l’organisation du même nom, au sein desquels Ferrer fut particulièrement actif.[17]

La création de la FSO, et son impact profond auprès du prolétariat juif salonicien, ne peut se comprendre qu’en relation avec l’émergence concomitante du mouvement syndical et des liens organiques qu’elle construit avec celui-ci. Des 19 syndicats actifs dans la ville, 12 à 14 gravitent dans l’orbite de la FOS, réunissant 4 à 5 mille membres, soit environ un quart des ouvrier.e.s de la ville. Mais seulement 4 ou 5 de ces syndicats sont « internationaux », c’est-à-dire réunissant des ouvrier.e.s de plusieurs « nationalités », et 8 sont exclusivement juifs, le plus important (et de loin) étant celui des ouvrier.e.s du tabac, suivi par ceux du textile, des employés du commerce et des dockers. Ce modèle est théorisé par Benaroya qui affirme la nécessité d’un lien organique parti/syndicat sur le modèle de la social-démocratie du monde germanophone et est-européen (Balkans, Russie), où, contrairement aux modèles français ou britannique, ce sont les partis ouvriers qui ont été à l’initiative de la création des syndicats : « sans un parti politique ouvrier, les syndicats sont comme un fusil sans cartouches. Ils ne pourront jamais s’installer sur le terrain difficilement conquis. Mais sans les syndicats, le parti politique est comme une cartouche sans fusil »[18]. Il n’est d’ailleurs pas exagéré de dire que Benaroya fut autant un syndicaliste, à un niveau à la fois pratique et théorique[19], qu’un dirigeant politique, incarnant cette fusion des deux dimensions du mouvement ouvrier typique d’une strate du socialisme de la IIe Internationale. Loin de relever de la simple théorie, la vision du leader de la FSO adhère étroitement à la réalité du terrain, où la frontière entre syndicats et organisation politique (FSO) semble avoir été particulièrement poreuse : ce sont les militants de la FSO qui prenaient l’initiative de former le syndicat et qui en assurait l’encadrement. En l’absence de structure syndicale représentative (la structuration des syndicats au niveau fédéral, local/régional, ou national était proscrite par la législation ottomane), c’est la Fédération qui fonctionnait de facto comme l’instance de coordination au niveau de la ville.[20] 

Comme le suggèrent ses activités internationalistes mentionnées auparavant, la FSO s’est d’emblée conçue comme partie intégrante du socialisme international et a immédiatement cherché le contact avec l’Internationale socialiste qui regroupait alors l’ensemble de ses composantes (à l’exception des courants anarchistes). Dès juin 1909, elle demande à être reconnue, avec le groupe socialiste bulgare de Salonique, comme « section ottomane de l’Internationale ». Le Bureau Socialiste International (BSI, l’instance de coordination de l’Internationale) examine cette demande lors de sa réunion du 7 novembre 1909 et décide de l’admettre non pas en tant que « section ottomane » mais en tant que « sous-section des Ouvriers de Salonique » avec une représentation d’une voix au BSI.[21] Saul Nahum s’installe à Paris pour représenter la FOS au BSI. A défaut de se voir reconnaître comme son unique représentant dans l’aire ottomane, la Fédération fait son apparition dans la carte du mouvement socialiste international et s’affirme comme un acteur incontournable des débats qui agitent les socialistes des Balkans.

L’idée de Fédération, entre ottomanisme et internationalisme

Il nous faut maintenant préciser le sens du terme « fédération » qui figure dans le nom de l’organisation, en d’autres termes expliciter le fédéralisme tel que le concevait la FOS. Nous partirons de la définition que la FOS elle-même a donné de sa « base fédérative » dans son rapport annuel de 1910 au BSI :

« La nation ottomane est composée de nombreuses nationalités vivant dans un même territoire et ayant chacune une langue, une culture, une littérature, des mœurs et des caractères différents. Pour ces raisons ethniques, philologiques [à cette époque le terme a le sens de « culturel » – SK] nous avons cru mieux de former une organisation où toutes les nationalités puissent adhérer sans que chacune fît abandon de sa langue et de sa culture. Mieux encore, chacune pourra développer sa culture et son individualité en toute indépendance tout en travaillant pour un même idéal : l’idéal socialiste ».[22]

La structuration de la FOS lors de sa fondation était conçue en conformité à ses principes : chaque « nationalité » (juive, grecque, turque, bulgare) s’organisait en section distincte, disposant d’un organe de presse publié dans chacune des langues. La Fédération elle-même était censée réunir les quatre sections sous une instance dirigeante commune. Comme nous le verrons plus loin, ce projet n’a pas résisté à l’épreuve des faits, et la FOS est rapidement devenue de facto une organisation essentiellement juive. Il n’empêche que cette forme fédérative se voulait préfigurative d’un futur parti socialiste de l’Empire ottoman dans son ensemble. L’organisation distincte par nationalité est présentée comme la seule adaptée à l’action conjointe de groupes nationaux entremêlés mais ne partageant ni langue ni culture commune. Voici comment Solidaridad Obradera, l’hebdomadaire de la FOS, rendait compte de cette fragmentation dans un article du 2 juin 1911 sous le titre suggestif « Les races sont des troupeaux » : «La Turquie est le pays des races et des religions. Salonique, par exemple, n’est pas une ville. C’est une juxtaposition de petits villages. Juifs, Turcs, Dönmeh, Grecs, Bulgares, Occidentaux, Tziganes, chacun de ces groupes, qu’on appelle à l’époque ‘Nations’, vit à l’écart l’un de l’autre, comme s’ils craignaient la contagion ».[23] L’auteur anonyme de l’article poursuit ainsi : « Est-ce un bien ou un mal ? Ça ne pourra jamais être un bien! Les hommes doivent vivre unis, frères. Tous ceux qui ont les mêmes intérêts doivent s’unir, se connaître, s’estimer et s’aimer. (…) Le travailleur doit courir vers le travailleur: tu es chrétien, moi musulman, tu es juif, moi libre penseur. Cela ne peut ni nous diviser, ni nous différencier ».[24]

L’objectif est donc de parvenir à l’unité de la classe, et c’est à des arguments d’ordre pragmatique que recourt que Benaroya en 1931, invoquant des « raisons techniques » à l’appui de cette structuration fédérative : « comment la synthèse entre les socialistes arméniens (…), les socialistes turcs apparus ultérieurement, les Bulgares, les Serbes, les Grecs, les Juifs et les autres serait-elle possible d’une autre façon puisqu’il n’y avait même pas une langue commune en tant que moyen de communication et d’interaction ? ».[25] Ce que Benaroya passe toutefois sous silence dans cet écrit adressé à un lectorat grec plus de deux décennies après les faits, et publié à un moment (début des années 1930) de forte montée de l’antisémitisme à Thessalonique, c’est que cette vision communiquait avec celle que la FOS défendait pour l’Empire ottoman dans son ensemble. Cette vision prônait non pas son démantèlement en Etats nationaux rivaux, qui ne pouvait se faire qu’au prix de nouvelles guerres, mais son maintien par sa démocratisation et sa transformation en Etat multinational, une « patrie ottomane commune », assurant l’égalité de tous ses citoyens.

Une telle perspective était sous-tendue par une vision décentralisatrice, allant jusqu’au fédéralisme, et, pour les plus audacieux, un fédéralisme élargi à l’échelle des Balkans. Elle s’intégrait ainsi dans l’idéologie « ottomaniste » qui a inspiré le mouvement Jeune Turc à ses débuts, avant le tournant autoritaire et nationaliste « turquiste », qui ira en s’accentuant à partir de 1910. Toutefois, comme le souligne Paul Dumont, si la FOS « sera, elle aussi, ottomaniste », elle « perçoit [cette doctrine] à travers le socialisme et ne prendra appui sur elle que pour mieux étayer le combat mené en vue de l’unification des forces prolétariennes de l’Empire ».[26] Elle développe ainsi des liens avec les autres organisations socialistes de l’aire ottomane, presque exclusivement constituées de minorités, et participe activement à la première conférence des socialistes de l’Empire ottoman qui se tient en janvier 1911, à Salonique, dans les locaux de la FOS. Ce sera un échec, du fait des visions divergentes sur la question nationale, en particulier avec les socialistes bulgares « étroits », qui refusent à la fois le modèle fédératif de l’organisation et la position de maintien territorial de l’Empire au détriment des aspirations à l’autodétermination nationale des peuples qui y vivent. Dans son rapport de 1910 au BSI, le dirigeant des socialistes bulgares de Salonique Vassil Glavinov, dont le groupe quitte les rangs de la FOS quelques mois après avoir participé à sa fondation, polémique durement avec la celle-ci, et l’accuse (avec une mauvaise foi évidente) de collusion avec le pouvoir Jeune Turc.[27] C’est d’ailleurs le veto opposé par les socialistes bulgares « étroits » qui avait fait obstacle à la participation de la FOS (et des socialistes bulgares « larges ») à la première conférence socialiste des Balkans qui s’était tenue à Belgrade en janvier 1910. Etaient ainsi présents les partis de Serbie, de Bulgarie (les « étroits ») et de Roumanie, et certains groupes de Macédoine et de Turquie, rejoints par des délégués des partis sociaux-démocrates sud-slaves d’Autriche-Hongrie. Tout en évoquant la nécessité d’« unir les forces économiques [des pays balkaniques] en un tout [et] d’abolir les frontières artificiellement délimitées », la résolution de cette conférence souligne la nécessité, pour les socialistes, « de soutenir toutes les aspirations à l’autogouvernement démocratique des peuples et à l’indépendance nationale »[28]. Se trouvent ainsi rejetés à la fois les velléités d’expansion économique et politique des puissances capitalistes européennes et la vision ottomaniste de maintien de l’intégrité territoriale de l’Empire.

Si elle se heurtait, du moins dans son versant ottomaniste, à la position de la plupart des partis et organisations socialistes des pays balkaniques ayant acquis leur indépendance, l’option fédéraliste de la FOS était loin d’être une isolée au sein du socialisme international. Tout d’abord, dans un texte qui a joué un rôle déterminant dans les débats entre socialistes de cette aire, le théoricien incontesté de la IIe Internationale Karl Kautsky avait soutenu « l’unification de toutes les nations de la péninsule balkanique en une république fédérative » [29]. Au sein de cette entité, les nations seraient placées sur un pied d’égalité et bénéficieraient des avantages économiques propres aux « grandes entités étatiques ». Kautsky refusait d’opposer un tel Etat fédéral à l’Etat national mais précisait également – dans un balancement typiquement kautskyen – que, pour les socialistes, « le bien de notre nationalité n’est pas le critère suprême de notre action »[30]. Une telle fédération permettrait d’éviter la partition, au prix de nouvelles guerres, de la Macédoine, alors partie de l’Empire ottoman et objet de la convoitise des Etats nationaux environnants (Bulgarie, Grèce, Serbie).

Le défenseur le plus fervent de cette vision fédérale – reformulée dans un sens confédéral après la révolution Jeune Turque – fut sans nul doute Christian Rakovski (1873-1941), figure centrale du socialisme balkanique, devenu par la suite dirigeant bolchevik avant d’être liquidé lors des purges staliniennes. Rakovski entretenait des liens suivis avec la FOS, qui l’avait invité, à l’occasion du 1er mai 1910, marqué par une intense répression, à donner une série de conférences (deux en français, une en bulgare) sur la confédération balkanique, qui a eu un grand retentissement, et dont le propos fut par la suite édité sous forme de brochure[31]. L’idée confédérale permettait de concilier, sur le papier, l’intégrité territoriale de l’Empire ottoman, à laquelle Rakovski était très attaché, avec l’existence des Etats nationaux déjà existants des Balkans.[32] En 1911, dans une résolution publiée à l’issue de la manifestation de masse du 4 novembre contre l’invasion de la Libye (alors partie de l’Empire) par l’Italie, le FOS proclamait — sous l’impulsion de Rakovski, venu exprès de Sofia — la nécessité d’œuvrer à la constitution d’une confédération balkanique, afin de maintenir la paix dans la région.[33] A la veille de la première guerre balkanique, Rakovski réitère cette position dans le « Manifeste des socialistes de Turquie et des Balkans »[34], élaboré en concertation avec la FOS et les organisations arméniennes et signés par la plupart des partis socialistes concernés, bien qu’avec un degré de conviction pour le moins variable[35]. Ce texte dénonce vigoureusement tant les visées expansionnistes des Etats balkaniques que l’imposition par le pouvoir Jeune Turc d’un « système de dénationalisation et d’oppression » marqué par un « centralisme bureaucratique excessif ». De façon caractéristique, s’il reconnait « le droit des nationalités à une vie autonome », ce n’est qu’au titre de « conséquence directe de l’égalité politique et sociale et de la suppression de tout privilège de classe », i.e. comme effet dérivé de l’instauration du socialisme et non comme un objectif ayant une consistance et une valeur intrinsèques. Il réaffirme ainsi, bien que de façon implicite, une position favorable au maintien de l’intégrité territoriale de l’Empire ottoman pour lequel il préconise une « réforme radicale dans ses rapports intérieurs », qui seule peut « rétablir la paix et la vie normale » et « enfin rendre possible la fédération démocratique des Balkans ».

Cette position ottomaniste était en fait compatible avec une vision répandue au sein de la IIe Internationale, tout particulièrement par Jaurès, favorable au statu quo dans l’aire balkanique et orientale, à la fois par pacifisme et par foi dans la capacité de réforme démocratique des Empires multinationaux, renforcée par la libéralisation  de la première phase de la révolution Jeune Turque. Malgré le tournant répressif du régime, en particulier les lois limitant drastiquement le droit de grève et l’activité syndicale, qui avait suscité une forte réprobation au sein du socialisme international, l’Internationale se mobilise en faveur de l’Empire quand l’Italie attaque, à la fin septembre 1911, la Libye. La FOS joue un rôle significatif dans cette prise de position et organise deux grandes manifestations de masse contre l’agression italienne (le 10 octobre et le 4 novembre), la seconde s’inscrivant dans  la journée internationale de mobilisation contre la guerre, qui, à l’appel de l’Internationale, donna lieu à d’imposants cortèges dans plusieurs capitales européennes.[36] La réussite de cette mobilisation ne doit toutefois pas occulter leur inefficacité ni l’absence de vision stratégique unifiée du mouvement socialiste international dans sa volonté d’éviter la guerre. L’ottomanisme de la FOS et de Rakovski ont été récompensés par les instances dirigeantes de l’Internationale, mais le prix à payer fut lourd. Les guerres balkaniques feront apparaître les divisions au sein du socialisme international. Comme le souligne Paul Dumont, au moment où dans les partis les plus significatifs du socialisme balkanique, Serbes et Bulgares « étroits », s’affirme la volonté d’en finir avec la domination ottomane, « dans les pays d’Europe occidentale, les leaders sociaux-démocrates avaient, dans leur grande majorité, opté pour la préservation du statu quo balkanique moyennant la mise en œuvre de certaines réformes. C’était, pour eux, la façon la plus simple d’esquiver le débat de fond sur la légitimité des revendications nationales des populations opprimées de l’Empire ottoman ».[37] N’oublions pas que, dans sa volonté de défendre l’intégrité de l’Autriche-Hongrie, la social-démocratie autrichienne a refusé de soutenir le droit  l’autodétermination de la Bosnie lorsque celle-ci a été annexée, en octobre 1908, par l’Empire des Habsbourg.[38] Le consensus autour d’une ligne pacifiste servait à dissimuler les approches divergentes sur la question de l’impérialisme, du colonialisme et de la question nationale qui conduiront à l’effondrement de l’Internationale en août 1914, lorsqu’éclate le premier conflit mondial.

Une identité socialiste sépharade

Le projet organisationnel fédératif de la FOS a rapidement buté sur l’absence de relais dans les communautés grecques et turques et sur des tendances centrifuges auprès de la composante bulgare – ou bulgaro-macédonienne. Les travailleurs grecs étaient massivement organisés en corporations, dont faisaient également partie patrons et commerçants, qui en assumaient la direction et la subordination aux visées expansionnistes de l’Etat grec[39]. Peu nombreux, les quelques militants socialistes grecs se sont rapidement mis en retrait. Parmi les travailleurs turcs, la FOS n’avait aucune présence. Les éditions du journal de la FOS en langues grecque et turque (Efimeris tou Ergatou, Amele Gazetesi), entièrement assumées par deux traducteurs rémunérés, s’arrêtent au bout de quatre numéros seulement « pour manque de rédacteurs capables d’en assumer la responsabilité », comme le précise, le 2 septembre 1909, le dernier numéro de l’édition grecque.[40]

La situation est plus complexe du côté de la composante bulgare. Bien que très minoritaire au sein de la population de la ville (autour de 5%), elle pouvait compter sur le rayonnement des organisations socialistes bulgares, et tout particulièrement des « étroits ». Comme nous l’avons vu, Benaroya lui-même a été formé au socialisme au sein du parti bulgare, initialement auprès des « Etroits », puis au sein du groupe des « libéraux », qui se sont détachés du parti en 1905. Au sein des populations bulgares (ou bulgaro-macédoniennes) de l’aire ottomane, les « Etroits » constituaient, sous la direction de Vassil Glavinov, le « Groupe social-démocrate de Macédoine et d’Odrin [Andrinople/Edirne] ». Celui-ci comptait plus de 30 membres à Salonique, et contrôlait 4 syndicats regroupant, en 1909, une centaine de travailleurs bulgares, les plus importants étant ceux des cordonniers et des imprimeurs, ainsi qu’une organisation sportive significative, ce qui en faisait la section la plus importante des socialistes « étroits » dans l’Empire ottoman.[41] Or, bien que partie prenante de l’organisation lors de sa création, ce groupe quitte définitivement la FOS en novembre-décembre 1909, soit quatre mois à peine après son lancement. Les raisons officiellement invoquées sont aussi nombreuses que confuses, mais le véritable différend se concentrait sur trois points : la structure fédérale de la FOS, à laquelle les « étroits » oppose celle d’un parti unifié au sein de l’Empire ottoman, sa position à l’égard du pouvoir Jeune Turc, jugée trop conciliante, et sa défense du statu quo dans les Balkans. A partir de ce moment, la polémique des « Etroits » à l’égard de la FOS fut incessante et conduisit, nous l’avons vu, à l’exclusion des Saloniciens des conférences internationales des socialistes des Balkans.[42] Du reste, même lors de leur brève coexistence avec la section juive, le groupe bulgare agissait de façon autonome et ne cherchait un accord que sujet par sujet. Chaque section conservait du reste un nom, une structure organisationnelle et des instances de direction distincts. Autant dire que la structure fédérative telle que Benaroya et la FOS la présentent dans leurs écrits et auprès de l’Internationale n’a jamais véritablement fonctionné.[43]

La FOS devient ainsi de facto une organisation essentiellement juive – bien que, nous y reviendrons dans un instant, jamais dans son principe et même à un niveau factuel jamais exclusivement. Sa colonne vertébrale était son assise syndicale de masse auprès du prolétariat juif et l’osmose étroite entre travail syndical et intervention politique. Cette osmose a compensé une structuration organisationnelle, qui semble avoir été assez lâche : autour d’un cercle dirigeant d’une quinzaine de personnes gravitaient des cercles concentriques qui menaient une activité diffuse dans la ville, sans division spécifique par quartier ou par lieu de travail. Au total, on estime les effectifs militants autour de 250, auxquels ils font ajouter une organisation de jeunesse dynamique, qui en comptait environ le double. Il n’y avait pas de carte de membre ou de système permanent de cotisations, ce qui explique l’incapacité de la FOS à verser sa contribution annuelle à l’Internationale socialiste.[44]

La diffusion des activités de la FOS a reposé sur le réseau de sociabilité informelle caractéristique d’un espace urbain de taille moyenne, à l’habitat dense et concentré selon des lignes communautaires, théâtre d’une vie de quartier intense, dont la « couleur orientale » a pu charmer ou rebuter les voyageurs occidentaux.[45] Les quartiers populaires juifs ont occupé une position centrale dans le tissu urbain salonicien jusqu’à l’incendie de 1890 et même jusqu’à celui de 1917, qui a entièrement détruit le centre-ville. Il faut également mentionner la présence dans ce même espace central, où à proximité immédiate de celui-ci, des espaces productifs et de labeur : port, entrepôts et manufactures de tabac (dont la « Régie » qui donnait son  nom au quartier ouvrier juif avoisinant de Régie Vardar), petite industrie et activités commerciales. S’ils signalent la perte de cette centralité urbaine, et signent un exode des classes populaires juives vers la périphérie, les nouveaux quartiers construits après les incendies de 1890 et 1917 (quartiers du baron Hirsch, de l’hôpital « 151 », de Campbell etc.), en partie grâce aux fonds communautaires, préservent une physionomie juive distinctive.[46] La présence de la FOS s’ancre ainsi dans l’espace urbain populaire « traditionnel » et la sociabilité de quartier : invitations à participer aux mariages, naissances ou deuils, actions de solidarité à l’égard des plus nécessiteux, activités sportives, fêtes et soirées tombola, la FOS déploie sa présence dans le quotidien et même dans l’espace intime des foyers ouvriers juifs, dans un rapport évident de concurrence et de complémentarité avec les institutions communautaires.[47] En même temps, les activités publiques de la FOS (réunions, soirées culturelles, meetings, manifestations) témoignent d’une appropriation intense de l’espace de la ville « moderne » : cafés « européens », dont le célèbre café Cristal (où se sont notamment tenues les conférences de Rakovski en 1910), théâtres (dont le théâtre Eden, fameux pour le confort moderne de sa ventilation), front de mer, places du centre-ville, jardins publics du Bechtchinar (renommés « Jardin des Princes » après 1912), où se trouvaient cafés, brasseries et restaurants, un cabaret, une patinoire, une plage avec cabines, une scène de théâtre et un grand parc d’attractions. C’est là que s’est notamment tenue la fête visant à réunir les fonds nécessaires au lancement du journal de la FOS, en 1909, et que se déroulèrent des rassemblements tant politiques (celui du 1er mai 1910 par exemple) que sociaux, à l’occasion des fêtes juives (lors de la Pessah de 1911 par exemple)[48]. Autre signe de « modernité », les danses lors des soirées organisées par la FOS sont « européennes » et permettent à des couples de se former sur la poste de danse. Il est caractéristique Les excursions et randonnées organisées à l’initiative de la Fédération signalent également un usage typiquement urbain de la « campagne » et des « espaces naturels » proches.[49] Il ne fait aucun doute que, tout comme les couches populaires et ouvrières de la communauté juive qui formaient sa base sociale, la FOS était « chez elle » dans Salonique, portée par elle et la marquant à son tour par le dynamisme de sa présence.

L’action de la FOS disposait toutefois d’un vecteur central, résolument « moderne » et en mesure de concurrencer ses équivalents dans le grand boom de l’espace public qui marque la transformation de Salonique à partir de la fin du 19e siècle : sa presse. Il s’agit, avec le syndicalisme, du socle sur lequel repose l’audience de masse de l’organisation. Après l’arrêt rapide des éditions en grec, bulgare et turc, seuls continuent le journal en ladino, imprimé en écriture rashi, sous les titres successifs de Journal del Lavorador, Solidaridad Obradevra à partir de 1911, et, à partir de 1912, Avanti. Ce dernier titre continue sa parution jusqu’en 1936, et devient à partir de 1921 le journal de la section salonicienne du Parti communiste (KKE), toujours en ladino. Le tirage de ces journaux atteint des niveaux impressionnants : Solidaridad Obradevra atteint les 3000 exemplaires en 1911, Avanti les 5600 exemplaires en 1912, avant le rattachement de la ville à la Grèce (la pénurie de papier qui suit le ramène temporairement à 1800).[50] Le succès de la presse socialiste en ladino se mesure aussi par la progression constante de sa périodicité : au Journal del Lavorador à la sortie irrégulière (9 numéros entre septembre 1909 et février 1910), succède l’hebdomadaire Solidaridad Obradevra, puis, deux ans après, le tri-hebdomadaire Avanti, à la longévité remarquable[51]. Ainsi, sur les 14 ou 15 000 foyers juifs que comptait Salonique en 1912[52], plus du tiers recevaient la presse socialiste ! C’est d’ailleurs au même niveau – soit un tiers de la population juive mâle en âge de voter – que les historiens Alexandros Dagkas et Iphigénie Vamvakidou situent l’influence électorale de la FOS dans les diverses institutions où elle présente ou soutient des candidats (syndicats, institutions communautaires, élections législatives).

La centralité de la presse est indissociable de celle du ladino dans la constitution de la spécificité de l’identité juive socialiste de la FOS. Davantage qu’une question organisationnelle, celle-ci apparaît avant tout comme une question culturelle, encastrée dans la vie communautaire propre aux millets de la société ottomane, qui prend une dimension sociale (de classe) et politique particulière dans le contexte de la « modernisation ». Le ladino irrigue en effet l’ensemble des activités de la FOS et témoigne de leur ancrage dans le quotidien des classes travailleuses juives saloniciennes. Du côté de l’imprimé, outre la presse, il faut mentionner une riche bibliothèque installée dans le local de l’organisation et l’édition de brochures : une douzaine jusqu’en 1913, dont onze en ladino, soit la totalité à l’exception de celle (en français) de Rakovski sur la confédération balkanique. Les thématiques relatives au syndicalisme sont bien représentées, et, sans surprise, l’une de ces brochures s’intitule Socialisme et judaïsme, même si aucun « classique » du littérature socialiste de l’époque ne semble y figurer.[53] Ce manque sera partiellement comblé, en 1914, par la traduction en ladino du Manifeste communiste de Marx et Engels par Isaac David Florentin, qui dirigea un temps le Journal del Lavorador et la Solidaridad Obradevra, ainsi que, par la suite, d’autres organes de presse (dont 2 journaux satiriques).[54]

La communication par l’imprimé s’insère dans un vaste ensemble d’activités culturelles, dont quelques-unes ont été mentionnées auparavant. A cette culture du quotidien et du lien de proximité, il faut ajouter des activités relevant davantage de la culture savante : conférences, cours de danse et de langue (ladino et grec), dont certains à l’attention des femmes. Le théâtre jouait un rôle important dans l’action culturelle des socialistes juifs saloniciens. La troupe De Grupo Dramatiko était organiquement liée à la FOS et se produisait en ladino. Comme le relève Gila Hadar « Dès ses débuts, [cette troupe] s’est délibérément engagée dans une politique de représentation visant à développer une base alternative de pouvoir politique au sein du quartier. Cette organisation a joué un rôle crucial dans la création et la formation des espaces sociaux et politiques ainsi que des identités où les politiques communautaires juives étaient négociées et contestées à l’échelle de la ville ».[55] Il semble en effet que, parmi ces identités négociées, les rôles genrés aient fait l’objet d’une attention particulière. Ainsi, les personnages féminins vus sur scène, par exemple d’une pièce d’Octave Mirbeau, tout comme des œuvres classiques de la littérature socialiste de l’époque (en particulier La Mère de Gorki, dont la publication en feuilleton dans Avanti connut un vif succès)[56] permettaient à la fois de transmettre un message socialiste et de mettre en tension les rôles traditionnels dévolus aux femmes au sein de la communauté.

Cet usage du ladino comme vecteur quasi-unique de l’action de la FOS s’inscrit dans « l’essor considérable » que connaît cette langue au moment même où le français et les diverses langues nationales se diffusent au sein des communautés sépharades de la Méditerranée et, plus particulièrement, de l’aire ottomane[57]. L’activité de la troupe De Grupo Dramatiko (et celle de son concurrent sioniste) s’inscrivent ainsi dans un vaste mouvement d’expansion du théâtre en langue ladino, en rupture avec les thèmes bibliques habituels, essentiellement alimenté par des traductions d’œuvres du répertoire classique (Molière, Shakespeare) ou européen contemporain.[58] Loin de traduire un repli vers la tradition, il s’inscrit dans ce mouvement de « modernisation », à la fois par les médias à travers lesquels il s’opère (journaux, magazines, imprimés à large diffusion) et par l’évolution qu’il impulse de langue elle-même, du fait notamment de l’hybridation avec le français. Portée par l’action éducative de l’AIU, dont bénéficièrent les intellectuels militants « européanisés » de la FOS[59], cette « gallicisation touche tant le lexique que la syntaxe. C’est sans doute l’ère d’un judéo-espagnol différent, qui tente de s’adapter à la nouvelle conjoncture »[60]. Esther Benbassa et Aaron Rodrigue voient dans cette langue un médium de « sécularisation et d’autodéfense face à l’occidentalisation » qui se transforme à son tour en « instrument de cette occidentalisation »[61]. On peut également voir dans cette dialectique une forme de modernisation alternative, en rupture avec les identités traditionnelles, perméable à l’« européanisation » culturelle mais résistant à une simple assimilation, synonyme d’allégeance aux normes de la bourgeoisie juive européanisée qui dirige la ville jusqu’à son rattachement à la Grèce.

Dans cette conjoncture de modernisation accélérée sous l’impulsion des élites et des antennes locales des institutions occidentales, en premier lieu de l’AIU, la différenciation des usages et des niveaux de langue tend en effet à conférer au ladino un statut de langue de classe, celle du bas peuple. Comme le relève Gila Hadar « jusqu’en 1912, le turc était la langue du pouvoir politique. Il fut ensuite remplacé par le grec, mais jusqu’en 1924, le discours socio-économique populaire des Juifs se faisait en ladino et le discours bourgeois et commercial en français ».[62] Dans les écoles de l’AIU, qui servaient de façon croissante de modèle éducatif pour toutes les autres, y compris celles tenues par les institutions religieuses (comme la Talmud Torah) et communautaires (ou privées)[63], l’essentiel des cours se faisait en français, l’Hébreu étant réservé au cours de religion, tandis qu’une place était également accordée au Turc, puis, à partir de 1912, au Grec. Le ladino était de fait ostracisé, sur le modèle des « patois » pourchassés par l’école républicaine française, ce qui ne l’empêchait nullement de résister vaillamment : « Les directeurs de l’AIU adoptèrent la langue et la culture françaises et rejetèrent le « jargon » judéo-espagnol, leur langue maternelle. Ils luttèrent pour instaurer le français et exclure le judéo-espagnol de l’enseignement des langues en rédigeant tous les manuels utilisés dans les écoles de l’AIU en français. Cependant, le judéo-espagnol jouissait d’une grande force et d’une grande vitalité. Malgré le fait que les enseignants interdisaient aux élèves de parler la langue locale en classe ou dans la cour de récréation, et que, en 1884, le comité central de l’AIU avait interdit l’utilisation du judéo-espagnol dans ses établissements scolaires, la plupart des élèves et anciens élèves d’Istanbul, de Salonique et d’Izmir continuaient à parler le judéo-espagnol à l’école et à la maison ».[64] A cet égard, le témoignage de Moïssis Bourlas (1918-2011), dernier survivant de la génération des militants communistes juifs de l’entre-deux guerres et de la Résistance, est particulièrement significatif. Juif hellénophone, né au Caire et ayant passé son enfance à Naoussa (Macédoine grecque), il s’installe avec sa famille à Thessalonique en 1928, à l’âge de 10 ans, dans le quartier populaire juif « 151 », où le voisinage refuse de le reconnaître comme juif car ne parlant pas ladino.[65] Ses évocations truculentes de la vie quotidienne des classes populaires juives des années 1930 (parler des commerçants, des dockers, des vendeurs de rues, chansons, nouvelles paraissant dans la presse populaire) montrent un univers massivement dominé par le ladino, parfois mélangé à des rudiments de grec, où le français s’exhibe comme le signe d’appartenance à la petite (ou grande) bourgeoisie éduquée.[66]

En fait, on le voit, loin de s’éteindre sous les coups de boutoir de la modernisation/occidentalisation, le ladino connait un second souffle. L’évolution de la presse, média « moderne » dominant de cette période, est caractéristique : entre 1865 et 1941, seuls cinq journaux furent édités en français, comparés aux 110 en ladino.[67] Entre 1865 et 1925, parmi les 23 titres qui correspondant à des publications politiques en ladino, cinq sont socialistes ou communistes, 9 sionistes et 5 d’orientation libérale et/ou antisioniste.[68] L’activité de la FOS apparaît bien comme une composante essentielle de cette « modernisation alternative », à cheval entre une identité communautaire juive « traditionnelle » et l’« occidentalisation » propre au socialisme, avec une ouverture internationale et une orientation internationaliste particulièrement marquées. S’insérant dans un premier temps dans le renouveau de l’« ottomanisme » porté par la révolution Jeune Turque, cette identité sera confrontée à un défi redoutable lorsque Salonique deviendra Thessalonique, rompant définitivement avec le monde de l’Empire multinational pour intégrer, non sans heurts, celui de l’Etat national grec.

La Fédération de Salonique, un Bund ottoman ?

Comparaison avec Bund : convergence avec orga pol. par nat/té, sur des bases de classe (séparation avec bourg) et avec autonomie culturelle, mais ds cadre struct fédérale commune, pas d’orga juive séparée, slmt section distincte insérée d’emblée ds struct fédérale. Effort dénationaliser les syndicats  mais peu de succès avant le rattachement ville à la Grèce 1912. Malgré ref en passant, et sans doute de 2de main, à Bund, Benaroya dès son écrit de 1908 sur la question juive et la s.d. se place sous le signe de Kautsky, ref incontestée ds rangs soc/tes bulgares dt il faisait partie : but = unif/on classe par-delà div. non-Juifs et Juifs. Soc/me pour Juifs = 2ble libération, de l’oppression en tant que Juifs et en tant que travailleurs.

Mon hypothèse : judéité soc/te qui articule de façon souple via fédération id/té spécifique et visée unificatrice possible car repose expérience d’une com/té non discriminée, dom/te à l’échelle de la ville, avec suffisamment confiante en soi pour s’ouvrir à d’autres composantes et négocier en position de force une identité soc/te commune qui préserve une spécificité juive, elle-même reconfigurée ds un processus qui continue et rompt avec les id/tés trad. Devenir soc/te signifie ainsi rejoindre une « modernité occidentale » et un mouvement d’émancipation qui se veut universel sans rompre pour autant avec le judaïsme salonicien et le mode de vie propre de la communauté.

Nationalisation/héllénisation de la FOS

1912 rattachement Grèce vécu comme catastrophe, renforcée par comportement autoritaire et répressif, avec claire dimension antisémite, de l’armée et de la police qui se comportent ds ville comme pays conquis. Effondrement Empire ottoman par guerres balkaniques= perçu comme désastre par ensemble com/té juive par-delà clivages de classe : déclin éco car perte vaste hinterland sur lequel reposait l’activité portuaire et  crainte discrimination car enfermées ds Etat-nation avec statut de minorité religieuse. En 1912-1913 FOS refuse reconnaître rattachement Grèce comme définitif, défend idée ville franche, avec autonomie territoriale placée sous protection internationale. Projet consensus transclasse ds com/té juive. Rapports apocalyptiques à BSI forte hostilité à l’égard Etat grec, atmosphère de tension avec pop grecque de la ville qui cherche à déloger Juifs de leur position dom/te : Grèce augmente territoire de 70%. Discours antisémite des élmts nat/tes radicaux qui cherchent à pousser avantage. Conséquence : renforcement mvt sioniste jusque là faible et très minoritaire.

Pourtant très rapidement FOS cherche à se occuper une place ds nouvel Etat national grec. Pas celle d’un accommodement pragmatique pour obtenir une niche communautaire ni d’une assimilation sur le modèle occidentaliste et libéral. Fidèle à elle-même FOS devient protagoniste d’un nouvel horizon politique, moteur création nveau parti soc/te grec et d’une confédération syndicale -1918.

Comment expliquer tournant :

– Brassage avec soc/tes grecs en uniforme, début adhésion travailleurs grecs.

– Rencontres avec soc/tes de la vieille Grèce notamment du fait de l’expulsion, puis déportation de Benaroya en Grèce.

2 éléments catalyseurs, l’un sur terrain mvt social,  l’autre sur la grande question pol qui clive tt le mvt soc/te intern:

– Grève ouvriers tabac mars 1914 à l’échelle Grèce du nord, Macédoine-Thrace. Grève marquante car secteur ouvrier désormais multinational (Cavalla = majo grecs), organisé depuis 1913 en syndicat unifié, marque entrée en scène mvt ouvrier organisé à l’échelle du pays. 2ble conséq : victoire ouvrière et 1ère convention collective – campagne antiouvrière à claire connotation antisémite à Thessalonique contre FOS accusée de menées « antinationales », « au service des Bulgares » (Benaroya). Rôle 1er plan ouvrières juives, qui affrontent briseuses de grèves musulmanes, scandalise 2blmt presse nationaliste et conservatrice.

– Opposition guerre, déjà préparée par opposition aux guerres balkaniques. Mais opposition à 1ère guerre mondiale trait commun avec autres soc/tes balkans, y compris ceux qui avaient soutenu lors des guerres balkaniques l’extension territoriale de leur Etat aux dépens Empire ottoman : Bulgares (« étroits »), aile radicale soc/tes grecs. Liens avec gauche antiguerre de Zimmerwald via Rakovski. Opposition conduit à rupture avec 2de Internantionale et adhésion à révo russe d’octobre 1917.

2ble création GSEE (Confédération générale des travailleurs de Grèce) octobre 1918 et SEKE (Parti socialiste ouvrier de Grèce) novembre 1918. Ds 2ble processus FOS = élément moteur car soc/me de la « vieille Grèce » très faible et peu implanté ds classe ouvrière – à l’exception Volos.

Grâce à FOS GSEE reconnait principe lutte de classe, contre soc/me d’Etat et de collab de classe prôné par les synd proches du parti libéral de Venizélos.

Ds congrès fondateurs SEKE : FOS = un gros quart ¼ total des délégués, mais délégation mixte, 1/3 = Grecs ; rôle décisif ds ts débats programmatiques. Insistance pour siège à Athènes. Mais ne liquide pas spécificité juive car Avanti, quotidien ladino maintenu jusqu’à sa fermeture par la dictature de Metaxas en 1936, qui met hors la loi le KKE. Indice maintien spécificité : campagne contre suppression du Shabat en tant que jour de congé dans la ville en 1925.

Et surtout FOS transmet au nveau parti des élemts essentiels : ancrage ouvrier et syndical de masse et orientation antiguerre, en rupture avec le nat/sme chauvin qui conduira au désastre de la guerre greco-turque de 1921-1922. Orientation internationaliste explique ralliement sans scission SEKE à 3e Int/le et au mvt com/te alors même que soc/me FOS = typiquement IIe Internationale.

SEKE se lie à Comintern dès 1919, l’intègre en 1920 à la quasi-unanimité, et devient PC grec. Ds luttes fractionnelles incessantes années 1920, génération Benaroya, rétive au modèle organisationnel et stratégique imposé par le Comintern, sera exclue du parti. Mais KKE garde influence importante ds comté Juifs Salonique, devenue minoritaires après afflux des réfugiés de la guerre greco-turque de 1922et du transfert de population qui s’ensuit. Une nvlle génération de cadres com/tes juifs prend le relais. Au cours des années 1920-1930, KKE entre 15% et 38% du vote juif, alors que les scores du KKE ne dépassent pas avant 1936 5% à l’échelle nationale. En 1925 maire de gauche élu à Thessalonique grâce à son soutien com/te, en 1926, KKE obtient 10 députés et 4,3% à l’échelle nationale, 38% du vote juif, et 3 à Thessalonique dont 2 députés juifs.

Ce monde du judaïsme socialiste et communiste a définitivement disparu avec le reste de la communauté lors de la destruction quasiment totale du judaïsme salonicien sous l’occupation allemande. Sa mémoire est refoulée de ts les côtés. Mais il n’est pas dit que sa singularité remarquable n’ait pas quelque chose à nous apprendre aujourd’hui.

Guide bibliographique commenté

Sur l’histoire de Salonique/Thessalonique

Benbassa, Esther (dir.) (2014), Salonique. Ville juive, ville ottomane, ville grecque, Paris, CNRS Éditions.

Dimitriadis, Vassilis [Δημητριάδης Βασίλης] (1983),  « Ο πληθυσμός της Θεσσαλονίκης και η Ελληνική κοινότητά της κατά το 1913 » [La population de Thessalonique et sa communauté grecque en 1913], Makedonika, vol. 23, n° 1, p. 88–116.

Kostandinidou, Foteini (2011), Εβραϊκοί τόποι της Θεσσαλονίκης [Lieux juifs de Thessalonique], disponible sur le site de la Communauté Juive de Thessalonique.

Mazower, Mark (2005), Salonica, City of Ghosts. Christians, Muslims and Jews, 1430-1950, New York, Alfred Knopf – ouvrage majeur, maheureusement non traduit en français.

Veinstein, Gilles (dir.) 1992, Salonique, 1850-1918. La « ville des Juifs » et le réveil des Balkans, Paris, Autrement.

Sur l’histoire du judaïsme salonicien

Barnaï Jacob, (1992), « La communauté juive de Salonique (1430-1943) », in Henry Méchoulan (dir.), Les Juifs d’Espagne, histoire d’une diaspora, Paris, Liana Levi, p. 397-408 – une synthèse concise.

Benbassa, Esther & Rodrigue, Aaron (2002), Histoire des Juifs sépharades. De Tolède à Salonique, Paris, Seuil.

Dodos, Dimosthenis [Δώδος Δημοσθένης] (2005), Οι Εβραίοι της Θεσσαλονίκης στις εκλογές του Ελληνικού κράτους 1915-1936 [Les Juifs de Thessalonique dans les élections de l’Etat grec 1915-1936], Athènes, Savalas.

Hadar, Gila (2021) « The Pluralistic Education of the Alliance Israélite Universelle: Language, Gender and Politics in Salonika, 1873–1941 » in Dina Moustani (dir.), Jewish Education in Southeastern Europe (Mid 19th – Mid 20th Century), Volos, University of Thessalia Press, p. 33-61.

Molho, Rena (1988), « The Jewish Community of Salonika and Its Incorporation into the Greek State 1912-1919 », Middle Eastern Studies, vol. 24, n° 4, p. 391-403.

Molho, Rena (2001), Οι Εβραίοι της Θεσσαλονίκης 1856-1919: μια ιδιαίτερη κοινότητα [Les Juifs de Thessalonique 1856-1919 : une communauté particulière], Athènes, Themelio.

Naar, Devin E. (2016), Jewish Salonica. Between the Ottoman Empire and Modern Greece, Stanford Ca., Stanford University Press.

Scholem, Gershom (1995), « The Crypto-Jewish Sect of the Dönmeh (Sabbatians) in Turkey », in Scholem, The Messianic Idea in Judaism, New York, Schocken Books.

Scholem, Gershom (2008), Sabbataï Tsevi. Le Messie mystique (1626-1676), Lagrasse, Verdier.

Le judaïsme salonicien dans la littérature et l’historiographie grecques

Abatzopoulou, Frangkiski [Αμπατζοπούλου Φραγκίσκη] (2022), Ο άλλος εν διωγμώ. Η εικόνα του Εβραίου στη λογοτεχνία. Ζητήματα ιστορίας και μυθοπλασίας [L’Autre persécuté. L’image du Juif dans la littérature. Questions d’histoire et de fiction], Athènes, Πατάκης (1ère édition 1998).

Ioannοu, Giorgos [Ιωάννου Γιώργος] (1984), Η Πρωτεύουσα των Προσφύγων [La capitale des réfugiés], Athènes, Kedros.

Kotopoulos, Triantafyllos 2006 [Κωτόπουλος, Τριαντάφυλλος], « Οι Εβραίοι ήρωες στο κειμενικό σύμπαν του Γιώργου Ιωάννου » [Les personnages juifs dans l’univers textuel de Giorgos Ioannou], Φιλόλογος, n° 124, p. 233-240.

Margaritis, Giorgos [Μαργαρίτης Γιώργος] (2005), Ανεπιθύμητοι συμπατριώτες. Τσάμηδες – Εβραίοι Στοιχεία για την καταστροφή των μειονοτήτων της Ελλάδας, [Indésirables compatriotes. Tchams-Juifs. Eléments sur la destruction des minorités de Grèce], Athènes, Vivliorama.

Marketos, Spyros [Μαρκέτος, Σπύρος] (1994), « Έθνος χωρίς Εβραίους : απόψεις της ιστοριογραφικής κατασκευής του ελληνισμού » [Une nation sans Juifs : approches de la construction historiographique de l’hellénisme], Synchrona Themata, n° 52-53, p. 52-69. Article important, qui offre notamment une analyse critique approfondie de l’historiographie de la FSO.

Sur l’histoire ouvrière de Thessalonique

Un ouvrage de référence, inspiré par la méthodologie d’E. P. Thompson :

Fountanopoulos, Kostas [Φουντανόπουλος, Κώστας] 2005, Εργασία και εργατικό κίνηµα στη Θεσσσαλονίκη 1908-1936. Ηθική οικονομία και συλλογική δράση στο μεσοπόλεμο [Travail et mouvement ouvrier à Thessalonique 1908-1936. Economie morale et action collective dans l’entre-deux guerres], Athènes, Nefeli.

Une étude féministe pionière:

Avdela, Efi (1998), « Class, Ethnicity, and Gender in Post-Ottoman Thessaloniki: The Great Tobacco Strike of 1914 », in Melman, Billie (dir.) Borderlines: Genders and Identities in War and Peace, 1870–1930, New York, Routledge, p. 421–438.

On se reportera également aux travaux sur l’histoire ouvrière juive de Thessalonique par une équipe chercheur.se.s  basée à l’université de Haïfa :

Rozen, Minna (2020), « Salonika’s Jewish Laborers from the Balkan Wars to the Metaxas Dictatorship (1912/3–1936): A Reevaluation of the Tobacco Crisis », Αρχείων Ανάλεκτα, n° 5, p. 9-69 [en ligne]

Hadar, Gila (2007), « Jewish Tobacco Workers in Salonika: Gender and Family in the Context of Social and Ethnic Strife, in Butrović Amila & Schick, Irvin Cemil (dir.), Women in the Ottoman Balkans: Gender, Culture and History, Londres & New York, I.B. Tauris, p. 127-151 – à lire en complément d’Efi Avdela.

Shai Srougo (2020), « The Jewish Longshoremen in the Ottoman and Greek Periods: Cultural Practices and Shifting Values in the Port Labor Market of Thessaloniki, 1900–1925 », Journal of Modern Greek Studies, vol. 38, n° 2, p. 501-532

Sources sur l’histoire de la Fédération socialiste ouvrière (FOS)

Une sélection de la correspondance entre le Bureau Socialiste International (BSI de la IIe Internationale) et la FOS figure dans Haupt (1963).

Deux lettres datées de 1913 de la FOS au BSI ont été traduites et préfacées en grec par Angelos Elefantis [Αγγελος Ελεφάντης] (1979), « Δύο κείμενα της Φεντερασιόν για το εθνικό ζήτημα » [Deux textes de la Fédération sur la question nationale], Ο Πολίτης, n° 28, p. 34-49.

Liakos, Antonis [Λιάκος Αντώνης] (1985), Η Σοσιαλιστική Εργατική Ομοσπονδία Θεσσαλονίκης (Φεντερασιόν) και η Σοσιαλιστική Νεολαία: Τα Καταστατικά τους [La Fédération Socialiste Ouvrière de Thessalonique et la Jeunesse Socialiste : leurs statuts], Thessalonique, Paratiritis.

Les mémoires d’Abraham Benaroya, initialement publiés en 1931 en tant que série d’articles dans  quotidien de Thessalonique Ταχυδρόμος [Le facteur], fournissent des matériaux indispensables :

Benaroya, Abraham [Μπεναρόγια, Αβραάμ] (1975), Η πρώτη σταδιοδρομία του ελληνικού προλεταριάτου [La première carrière du prolétariat grec], Athènes, Olkos. L’ouvrage, édité par Angelos Elefantis à qui Haupt confia le manuscrit que Benaroya lui avait cédé, a marqué la redécouverte de Benaroya et de l’histoire de la FOS par le public et les historiens grecs – jusqu’alors n’étaient accessibles que les extraits figurant dans Kordatos 1972. L’ouvrage comprend également une préface de Georges Haupt (traduction de Haupt 1972 par Elefantis) et deux articles de Benaroya (sur le syndicalisme ouvrier et la situation de la paysannerie grecque) publiés en 1921 et 1922 dans la revue théorique du Parti communiste grec (KKE) Κομμουνιστική Επιθεώρηση [Revue Communiste]. Il fut réédité en 1986 par les éditions Kommouna, réimprimé depuis par les Enallaktikes Ekdoseis, et est toujours disponible.

Une traduction anglaise de cet ouvrage par George Paizis paraîtra prochainement sous le titre Making History. Outre une sélection d’articles, elle comprendra la traduction de sa brochure, publiée  en 1908 à Plovdiv, en langue bulgare, La question juive et la socialdémocratie.

En complément, ce recueil de textes (articles et quelques lettres) en grec rassemblés par Theodoros Benakis :

Benaroya, Abraham [Μπεναρόγια, Αβραάμ] (1989), Ελπίδες και πλάνες [Espoirs et méprises], Athènes, Stohastis.

Benaroya, Abraham (1949), « A note on the Socialist Federation of Saloniki », Jewish Social Studies, vol. 11, n° 1, p. 69-72.

Un fonds de manuscrits inédits de Benaroya, comprenant des centaines de textes et de lettres datés de 1930 à 1978, est actuellement en cours de numérisation à l’université de Haïfa. Il sera accessible à compter de 2026. Un résumé de sa correspondance avec sa famille pendant sa captivité en Allemagne, avec un statut de prisonnier de guerre (1943-1945) fait l’objet d’une publication par Shai Srougo (2025) : « The forgotten wartime letters of Abraham Benaroya (1943–1945): an unusual story of Jewish resistance in Greece and Nazi-Germany », Journal of Modern Jewish Studies, vol. 24, n° 1, p. 94-119.

Etudes sur l’histoire de la Fédération socialiste ouvrière (FOS)

En français, le point de départ est fourni par les travaux de Georges Haupt, pionnier de l’étude de la FOS,  et de son collaborateur Paul Dumont.

Haupt, Georges (1963), « Le début du mouvement socialiste en Turquie », Le mouvement social, n° 45, p. 121-137.

Haupt, Georges (1972), « Introduzione alla storia della Federazione operaia socialista di Salonicco », Movimento operaio e socialista, XVIII, n° 1, p. 99-112.

Dumont, Paul (2011), Du socialisme ottoman à l’internationalisme anatolien, Istanbul & Piscataway New Jersey, The Isis Press & Gorgias Press.

Dans ce recueil d’articles, on consultera plus particulièrement : « Une organisation socialiste ottomane. La Fédération ouvrière de Salonique (1908-1912) » (1975), p. 71-88 ; « A propos de la « classe ouvrière » ottomane à la veille de la révolution jeune-turque »(1977), p. 15-34 ; « Sources inédites pour l’histoire du mouvement ouvrier et des courants socialistes dans l’Empire ottoman au début du XXe siècle » (1978), p. 35-54 ; « La Fédération socialiste ouvrière de Salonique à l’époque des guerres balkaniques » (1980), p. 101-133 ; « Naissance d’un socialisme ottoman Salonique 1850-1918 »(1992), p. 89-101.

On consultera également :

Cohen-Rak, Nicole (1989), « Salonique en 1911 à travers La Solidaridad Ovradera », Revue des études juives, vol.  148, n°3-4, p. 477-485.

Dagkas, Alexandros (2008a), Le mouvement social dans le Sud-Est européen pendant le XXe siècle : questions de classe, questions de culture, Thessalonique, Epicentre.

Dagkas, Alexandros & Vamvakidou, Iphigénie (2023), Le mouvement professionnel et socialiste juif dans la ville de Salonique, 1909-1918,Thessalonique, Epicentre.

En langue anglaise on consultera :

Aktsoglou, Iakovos (1997), « The emergence/development of social and working class movements in the city of Thessaloniki (trade associations and labour unions) », Balkan Studies, vol. 38, n° 2, p. 285–306 [en ligne].

Ilıcak, H. Şükrü(2002),  « Jewish Socialism in Ottoman Salonica », Southeast European and Black Sea Studies, vol. 2, n° 3, p. 115-146 [en ligne].

Starr Joshua (1945), « The Socialist Federation of Saloniki », Jewish Social Studies, vol. 7, n° 4, p. 323-336.

En allemand, on consultera deux chapitres de l’ouvrage dirigé par Riccardo Altieri, Bernd Hüttner et Florian Weis, Die Arbeiter.innenbewegung als Emanzipationsraum: Jüdinnen und Juden in der Internationalen Linken [Le mouvement ouvrier comme espace d’émancipation: Juives et Juifs dans la gauche internationale], tome 3, publié en 2023 par la Rosa-Luxemburg-Stiftung à Berlin [en ligne]:

Karpozilos, Kostis (2023), « Abraham Benaroya: Ein Sozialistisches Leben im Osmanischen Reich, in Griechenland und Israel », p. 25-29.

Kyriopoulos, Antonios (2023), « Die ‘Federacion Socialista Laboradera de Salonica’. Die jüdische Wurzeln der Arbeiter.innenbewegung von Saloniki » [La ‘Federacion Socialista Laboradera de Salonica’. Les racines juives du mouvement ouvrier de Salonique], p. 13-23.

Depuis les années 1970, la bibliographie grecque s’est considérablement étoffée. A titre indicatif :

Kordatos, Gianis [Γιάνης Κορδάτος] (1972), Ιστορία του ελληνικού εργατικού κινήματος [Histoire du mouvement ouvrier grec], Athènes, Boukoumanis (réimpression de la 2e édition, 1956 ; 1ère édition 1932). Bien que datée, il s’agit d’une référence incontournable. Les parties consacrées à la Fédération s’appuient sur de larges extraits de Benaroya (1975).

Centre de Recherches Marxistes – Thessalonique [Κέντρο Μαρξιστικών Ερευνών – Θεσσαλονίκη] (1989), Η σοσιαλιστική οργάνωση Φεντερασιόν Θεσσαλονίκης 1909-1918. Ζητήματα γύρω από τη δράση [L’organisation socialiste « Fédération » de Thessalonique 1909-1918. Questions autour de son action], Athènes, Synchroni Epohi.

Karpozilos, Kostis [Καρπόζηλος, Κωστής] (2024), Ελληνικός Κομμουνισμός, μια διεθνική ιστορία (1912-1974) [Communisme grec, une histoire transnationale], Athènes, Antipodes. Le 1er chapitre [Εβραϊκός σοσιαλισμός / Socialisme juif], consacré à la FOS et son impact dans la constitution du mouvement ouvrier et du communisme grec, renouvelle l’historiographie sur la question.

Moskof, Kostis [Μοσκώφ, Κωστής] (1985),Εισαγωγικά στην ιστορία του κινήματος της εργατικής τάξης: η διαμόρφωση της εθνικής και κοινωνικής συνείδησης στην Ελλάδα [Introduction à l’histoire du mouvement de la classe ouvrière : la formation de la conscience nationale et sociale en Grèce], 2e édition : Athènes, Kastaniotis (1ère édition 1974).

De la Fédération au communisme juif salonicien

Dagkas Alexandros (2008b), « Tempêtes sociales en Méditerranée orientale pendant les années 1920 : étude comparative de la participation des Juifs de Grèce et de l’Orient arabe au mouvement ouvrier » in Dagkas (2008a), en particulier p. 84-89.

Elefantis, Angelos [Ελεφάντης Αγγελος] (1999), Η επαγγελία της αδύνατης επανάστασης. ΚΚΕ και αστισμός στον μεσοπόλεμο [La promesse de la révolution impossible. Le Parti communiste grec et le régime bourgeois dans l’entre-deux guerre], 3e édition : Athènes, Themelio (1ère édition 1976).

Potamianos, Nikos (2019), « Internationalism and the Emergence of Communist Politics in Greece, 1912–1924 », Journal of Balkan and Near Eastern Studies, vol. 21, n° 5, p. 515-531.

Srougo, Shai (2025), « Multivocal Narratives of a Nonviolent Campaign in the May 1936 Thessaloniki Events: Class, Ethnic, and Gender Dynamics”,  Journal of Contemporary History [en ligne].

Vassilikou, Maria 1999, Politics of the Jewish Community of Salonica in the Inter-War Years: Party Ideologies and Party Competition, PhD, Department of History, University College London (en particulier p. 257-301).

Μωυσής Μιχαήλ Μπουρλάς [Moïssis Michael Bourlas] (2000) Ελληνας, Εβραίος, Αριστερός [Grec, Juif, de gauche], Athènes, Nissides.


[1] Naar (2016), p. xxiv. Cette loi s’inscrit dans la politique d’ « hellénisation » de la ville menée avec zèle par les autorités suite à son rattachement à l’Etat grec en 2012.

[2] Les données disponibles pour la période qui va de la fin du 19e siècle varient de façon considérables selon les sources et obéissent à des considérations politiques évidentes. Cf. la discussion détaillée dans Rena Molho 2006 p. 29-52 et dans Dumont 1980 p. 352-353, dont nous reprenons les estimations « moyennes », issues de sources bulgares, qu’il considère comme les plus plausibles.

[3] Il faudrait dire extérieurement islamisés mais ayant secrètement gardé une identité et des rites juifs. Sur cette histoire fascinante, sorte de variante islamique du marranisme cf. Landau (2007), Mazower (2005) p. 69-76 Scholem 1995 p. 142-166.

[4] La djizya est transformée à partir de 1857 en impôt de rachat du service militaire (bedel-i-askeriyye). Le statut de dhimmi auquel étaient assignés les sujets non-musulmans avait été aboli deux ans auparavant.

[5] En particulier de la petcha, impôt direct qui servait prioritairement au paiement de la djizya, et des gabelles, taxes sur les produits qui servaient au financement des dépenses propres de la communauté.

[6] Cf. Molho 2006 p. 109. La communauté a notamment assuré le relogement dans de nouveaux quartiers des victimes des incendies dévastateurs de 1890 et, surtout de 1917. Le second a laissé sans toit près de la moitié de la population de la ville (73 mille personnes, dont 52 mille Juifs) et a détruit la quasi-totalité du centre-ville, où était jusqu’alors concentrée la population juive. La perte de cet espace a été un traumatisme durable et, pour beaucoup, le début du déclin du judaïsme salonicien.

[7] Concernant les journaux et périodiques, entre 1865 et 1925, on compte 40 titres pour la communauté juive (dont une trentaine en ladino, huit en français, neuf d’orientation sioniste et cinq socialiste) contre 25 pour la communauté turque et 20 pour la grecque. Cf. Molho (2006) p. 208.

[8] Archives de l’AIU, Grèce, XV-E 190, 12 octobre 1891, p. 4-5, cité in Dumont (1980) p. 383.

[9] Propos de Léon Amariglio, cité in Molho (1988) p. 398.

[10] Φεντερασιόν, transcription phonétique du terme français Fédération – à distinguer du terme grec Ομοσπονδία, tel qu’il figure dans le logo officiel de l’organisation.

[11] Cité in Haupt (1963) p. 133.

[12] Cf. Hadar (2007) p. 134. Sur cette grève cf. également l’étude pionnière d’Efi Avdela (1998).

[13] Cohen-Rack (1989), p. 484.

[14] Hadar (2007), p. 134, 138.

[15] Benaroya (1975), p. 48-49.

[16] Benaroya (1975) p. 50 – précisons que ces formulations datent de 1931, et qu’elles s’adressent à un lectorat grec.

[17] Paraissant initialement en tant qu’hebdomadaire, le journal se lie à partir de 1911, à la CNT anarchiste et à son instance régionale en Catalogne, la CRT.

[18] « Πολιτική και οικονομική πάλη » [Lutte politique et économique], article publié dans le premier numéro de Εφημερίς του Εργάτου [Journal de l’Ouvrier], la publication en grec de la FSO dont la parution s’interrompra au bout de quelques numéros, repris in Benaroya (1989), p. 43-44, citation p. 44. Accompagnant la création de la FSO, on peut considérer qu’il s’agit d’un texte fondateur et qu’il a certainement été simultanément publié dans le premier numéro des trois publications (en ladino, bulgare et turc) la FSO. Benaroya ne maîtrisait pas le grec à l’époque, cette version est très certainement une traduction du ladino, langue quasi-exclusive au sein de la FSO.

[19] Benaroya reviendra à maintes reprises sur les questions syndicales, en particulier dans son long article publié en janvier 1921 publié dans la revue théorique du Parti communiste grec : « Ο επαγγελματικός αγών του ελληνικού προλεταριάτου  » [La lutte professionnelle du prolétariat grec] repris in Benaroya (1975) p. 201-243. Il y développe notamment (p. 236-240) sa conception du rapport parti-syndicat et compare la trajectoire suivie par le mouvement ouvrier grec avec celle d’autres pays européens.

[20] Cf. Dagkas (2022) p. 215-216. Cf. également la présentation de la question dans le rapport que la FOS envoie en 1910 au BSI : « La plupart des syndicats existants ont été constitués par notre fédération et chacun sollicite notre appui toutes les fois qu’une difficulté surgit. Nous avons dans plusieurs d’entre eux un de nos membres qui tâche d’entretenir des relations purement fraternelles et qui parfois est consulté sur les questions un peu graves », in Haupt (1963) p. 134.

[21] Au cours de cette réunion, Camille Huysmans, le secrétaire du BSI, rappela qu’en 1907 l’Internationale avait déjà admis une « sous-section de l’Arménie turque » et décidé de ne reconnaître une « section ottomane » que si celle-ci comprenait toutes les nationalités habitant la Turquie. Cf. Dumont (1979), p. 38.

[22] In Haupt (1963), p. 132.

[23] Cité in Cohen-Rack (1989) p. 477.

[24] Ibid., p. 477-478.

[25] Benaroya (1975), p. 50.

[26] Dumont (1975), p. 76.

[27] Cf. Haupt (1963), p. 124-128.

[28] Souligné dans l’original. Texte intégral de la résolution in Plavšić & Živković (2003), p. 164-166, citation p. 165-166.

[29] « Les tâches nationales des socialistes parmi les Slaves des Balkans » (1909), in Haupt, Löwy & Weill (1974), p. 143-147 – citation p. 144. L’article a été écrit à la demande des socialistes bulgares pour servir de préface à la traduction de son livre République et social-démocratie en France.

[30] Ibid., p. 146-147.

[31] Benaroya (1975), p. 57-8. Cette brochure, intitulée La Confédération balkanique (éditée en langue française), est l’une des 17 que la FOS avait réussi à publier avant 1914. Cf. Dumont (1975) p. 112 – note 1.

[32] Cf. les articles de Rakovski de 1908-1909, “The Turkish Revolution,” “The Eastern Question and the Great Powers,” “Towards a Balkan Entente,” “Constitutional Turkey,” “Revolution and Counter Revolution in Turkey” disponibles en ligne sur Marxists.org.

[33] Ces documents furent publiés dans Solidaridad Ovradera et envoyés au BSI de l’Internationale. Cf. Dumont (1975), p. 83.

[34] Texte original en français, in Archiv Für die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung, t. VI, 1916, p. 385-390 [en ligne]; traduction anglaise in Marxists.org [en ligne].

[35] Les Serbes ont refusé de le signer pour cause de désaccord de fond avec la vision « ottomaniste » du texte. Les « Etroits » bulgares ne l’ont signé qu’à la dernière minute, et l’attitude à adopter à l’égard de la guerre a divisé leurs rangs, une partie considérant qu’elle permettait l’émancipation nationale de populations soumise au joug ottoman. Les socialistes de la « vieille Grèce » (dans les frontières antérieures aux guerres balkaniques) ont, quant à eux, activement soutenu l’entrée en guerre de la Grèce. Sur ces points cf. Dumont (1978), p. 51- 53, et Dragan Plavšić, « Introduction » in Plavšić & Živković (2003), p. 200-205.

[36] Cf. Haupt (1972), p. 61-62.

[37] Dumont (1980), p. 129.

[38] Cf. Plavšić & Živković (2003), « The Annexation of Bosnia by Austria-Hungary in 1908 », p. 123-150.

[39] Dagkas & Vamvakidou (2023), p. 222-226.

[40] Dagkas & Vamvakidou (2023), p. 219.

[41] Estimations communiqués par Glavinov dans son rapport de 1910 au BSI dans l’Internationale. Cf. Haupt (1963), p. 125. Cf. également Dagkas & Vamvakidou (2023), p. 177.

[42] Voir par exemple le rapport de Glavinov au BSI cité dans la note précédente.

[43] Cf. Dagkas & Vamvakidou (2023), p. 178.

[44] Sur ces aspects cf. Dagkas & Vamvakidou (2023), p. 243-246.

[45] Cf. Mazower (2005), p. 181-191.

[46] Cf. Kostandinidou (2011), p. 11-19, Molho (2006), p. 110-136 et Mazower (2005) p. 298-310.

[47] Cf. les exemples cités à partir du dépouillement de la presse de la FOS in Dagkas & Vamvakidou (2023), p. 244 et par Cohen-Rack (1989), p. 484-485.

[48] Voici ce qu’on peut trouver à ce sujet dans le blog de Christos Zafeiris consacré à l’histoire de la ville  (post du 25/12/2015) : « Malgré le caractère aristocratique du lieu, Bechtchinar rassemblait les ouvriers de la ville, et c’est là que les ouvriers juifs entonnèrent pour la première fois la chanson italienne Bandiera Rossa, l’hymne révolutionnaire international des luttes ouvrières de l’entre-deux-guerres ».

[49] Sur ces lieux et activités cf. Benaroya (1975), p. 52-53, 58 ; Cohen-Rak (1989), p. 482-485 ; Dagkas & Vamvakidou (2023), p. 240-242.

[50] Chiffre de 1911 in Dumont p. 78, chiffres de 1912 et 1913 fournis par Joseph Hazan dans une circulaire du 31 mai 1913 au BSI de l’Internationale cité in Dumont (1980), p. 111.

[51] Hadar (2007), p. 148-149.

[52] Dimitriadis (1983), p. 96.

[53]Joseph Hazan, qui fournit l’essentiel de ses informations dans sa lettre de mai 1913 au BSI de l’Internationale, indique qu’il s’agit surtout de traductions du français, du russe et du bulgare – in Dumont (1980) p. 111. Signe que la faiblesse de la production intellectuelle propre de la FOS qui était pointée dans le rapport de l’organisation à la même instance de juillet 1910 [in Haupt (1963), p. 133] n’a pas été surmontée.

[54] Isaac David Florentin (à ne pas confondre avec son cousin David Itzak Florentin, actif dans le mouvement sioniste), fut également candidat du Parti communiste à plusieurs reprises dans les années 1920 et s’illustra par des polémiques virulentes à l’encontre des notables conservateurs de la communauté juive tout au long de l’entre-deux guerres. Cf. Hadar (2021), p. 58.

[55] Hadar (2007), p. 138.

[56] Dagkas & Vamvakidou (2023), p. 240.

[57] Benbassa & Rodrigue (2002), p. 262-263.

[58] Ibid., p. 258. A titre d’exemple, la troupe de théâtre de la FOS donne, en janvier 1915, une représentation de L’Avare de Molière en l’honneur de la libération de prison d’Alberto Arditi, un dirigeant éminent de la Fédération – cf. Hadar (2007), p. 146.

[59] Isaac David Florentin et Moïse Kazes, figures dirigeantes de la FOS, et, par la suite, de la section salonicienne du Parti communiste grec, étaient des anciens élèves de l’AIU. Tous deux furent assassinés à Auschwitz – Hadar (2021), p. 58-60.

[60] Benbassa & Rodrigue (2002), p. 263.

[61] Ibid.

[62] Hadar (2021), p. 43.

[63] Cf. sur ce point Molho (2006), p. 180-194 et Hadar (2021), p.

[64] Hadar (2021), p. 46-47.

[65] Bourlas (2000), p. 21-22. Il a fallu que la mère exhibe les partis intimes de Moïssis et de son frère, attestant ainsi du fait qu’ils étaient bien circoncis, pour que change l’attitude du voisinage.

[66] Ibid., p. 29-34.

[67] Hadar (2021), p. 53.

[68] La classification compilée par Rena Molho, qui couvre la période qui s’étend de 1865 à 1925, compte 35 titres en ladino (23 publications à caractère politique et 12 journaux satiriques) et 5 en français – Molho (2006), p. 306.