Quand la faim et le chômage se transforment en crise sociale
La crise humanitaire dans la bande de Gaza n’est plus seulement liée à l’accès à la nourriture, à l’eau et à l’abri. Après des années de guerre, de destruction, de déplacement et de perte des sources de revenus, la crise s’étend désormais aux détails de la vie quotidienne des familles et à la capacité de la société à préserver sa cohésion face à des pressions sans précédent.
Lorsqu’une personne perd son logement, puis son travail, puis sa source de revenus, et se retrouve responsable d’enfants qui ont besoin de nourriture, de médicaments et de vêtements, la crise ne reste pas seulement économique. Elle se transforme progressivement en une profonde pression psychologique et sociale, qui se répercute sur les relations au sein de la famille et de la société et augmente les risques de tensions et de conflits, notamment dans les lieux de déplacement surpeuplés où vivent des milliers de personnes dans des conditions extrêmement difficiles.
Les dernières estimations indiquent qu’environ 1,2 million de personnes à Gaza ont continué à faire face à des niveaux d’insécurité alimentaire correspondant au niveau de crise ou à une situation pire entre la mi-avril et la fin juin 2026, soit près de 59 % de la population. Les estimations ont également averti que ce nombre pourrait atteindre environ 1,4 million de personnes, soit 67 % de la population, au cours du second semestre de 2026 si l’aide venait à diminuer ou si les conditions humanitaires se détérioraient.
Le chômage : une crise qui dépasse la perte d’un emploi
L’un des effets les plus difficiles de la guerre sur la société de Gaza est l’effondrement du marché du travail. Dans des conditions normales, un emploi ne signifie pas seulement percevoir un salaire mensuel, mais permet également à la famille d’acheter de la nourriture, de payer les frais de traitement médical, de transport et d’éducation et de subvenir aux besoins essentiels.
Mais la guerre a causé d’immenses dommages aux moyens de subsistance et a entraîné l’arrêt de vastes secteurs économiques, ainsi que la destruction d’installations, de terres agricoles et de structures de production. Un grand nombre de travailleurs ont également perdu leurs sources de revenus. Les données du Bureau central palestinien de statistique indiquent que le taux de chômage dans la bande de Gaza a dépassé 77 % en 2025, ce qui constitue un indicateur clair de l’ampleur de l’effondrement qui a frappé le marché du travail. D’autres estimations du Bureau ont également montré que le taux de chômage à Gaza avait atteint environ 78 % en 2025, contre 28 % en Cisjordanie.
Il ne faut pas considérer ce pourcentage comme un simple chiffre économique. Derrière chaque personne sans emploi se trouve une famille qui a perdu une partie ou la totalité de sa capacité à dépenser. Avec la persistance de l’absence de possibilités d’emploi, les familles deviennent davantage dépendantes de l’aide, tandis qu’il devient plus difficile de disposer d’argent pour répondre aux besoins quotidiens.
C’est alors qu’un cercle vicieux commence : la perte d’emploi entraîne une perte de revenus, la perte de revenus entraîne une diminution de la capacité à acheter de la nourriture, la baisse du pouvoir d’achat accroît la dépendance à l’aide et, avec la prolongation de la crise, la concurrence pour les ressources limitées devient plus intense.
Une évaluation rapide des besoins et des dommages dans la bande de Gaza a indiqué que la destruction des moyens de subsistance, des revenus et de la sécurité alimentaire ne se produit pas de manière isolée. Ces crises interagissent entre elles pour produire des effets cumulés comprenant la faim, la perte de revenus, la détérioration psychologique et la désagrégation sociale.
Du chômage aux tensions sociales
Dans les sociétés qui bénéficient d’une stabilité économique, une personne confrontée à un problème ou à un conflit peut disposer d’une marge plus importante pour se calmer et prendre du recul. Mais dans un environnement où les gens vivent sous la pression du déplacement, de la pauvreté, de la peur, de la faim et de la perte d’emploi, cette marge de tolérance devient plus étroite.
Cela ne signifie pas que le chômage entraîne directement ou mécaniquement la commission de crimes, ni que les personnes ayant perdu leur emploi seraient naturellement davantage enclines à la violence. Mais le chômage, la pauvreté et la privation, lorsqu’ils se combinent au surpeuplement, au déplacement continu, à la pression psychologique et à l’effondrement des services, peuvent devenir partie intégrante d’un environnement social dans lequel les risques de conflits et de tensions augmentent. Les faits enregistrés au cours des derniers mois donnent des exemples de la gravité de cet environnement. La police à Gaza a fait état de plusieurs incidents de disputes familiales, dont certaines ont été accompagnées de tirs, et de cas de tirs quotidiens entraînant soit des blessures, soit la mort de certains citoyens.
Ces incidents ne suffisent pas à eux seuls à démontrer que l’augmentation du chômage est une cause directe de l’augmentation de la criminalité, mais ils reflètent une partie de l’environnement sécuritaire et social perturbé dans lequel vivent les civils, où les conflits quotidiens se croisent avec les conditions de déplacement, la pauvreté, la pression psychologique et la circulation des armes.
Quand la nourriture devient une question de sécurité sociale
À Gaza, fournir un repas n’est plus simplement une réponse à un besoin alimentaire. Le repas qui parvient à une famille déplacée peut représenter quelque chose de beaucoup plus important : le fait que la famille n’aura pas à chercher de l’argent ce jour-là pour acheter de la nourriture, que le père ou la mère ne se retrouvera pas face à ses enfants dans l’incapacité de leur offrir un repas, et qu’une partie des pressions qui s’accumulent sur la famille pourra être atténuée, même temporairement.
Les données humanitaires des Nations unies montrent l’importance des cuisines communautaires dans la bande de Gaza. En juin 2026, les organisations humanitaires fournissaient des centaines de milliers de repas cuisinés chaque jour grâce à des dizaines de cuisines, mais le volume de production avait diminué en raison du manque de financement et de l’augmentation des coûts de fonctionnement. Au début du mois de juin, les cuisines produisaient environ 740 000 repas par jour, contre environ 1,5 million de repas par jour à la mi-mars.
Cette baisse ne signifie pas seulement une diminution du nombre de repas. Elle signifie qu’un plus grand nombre de familles pourrait se retrouver obligé de chercher des alternatives à un moment où elles ne disposent ni de l’argent ni de la capacité nécessaires pour accéder aux marchés.
La faim dans les camps n’est pas simplement un manque de nourriture
À l’intérieur des camps de déplacement, la crise prend une forme encore plus dure. Une famille qui a perdu son logement et sa source de revenus peut vivre sous une tente ou dans un abri temporaire, avec une capacité limitée à cuisiner ou à stocker de la nourriture, une hausse du prix de certains besoins essentiels, ainsi qu’un manque de carburant et de produits nécessaires à la vie quotidienne.
L’UNICEF a confirmé que la disponibilité des marchandises sur les marchés ne signifiait pas nécessairement que les familles les plus vulnérables avaient la capacité de les acheter, soulignant que les possibilités limitées de revenus et la faiblesse du pouvoir d’achat continuaient de restreindre la capacité des familles à répondre à leurs besoins essentiels.
Le repas prêt à consommer devient alors plus qu’une simple aide alimentaire. Il permet à la famille d’économiser le coût d’achat des ingrédients, lui évite d’avoir besoin de carburant et de cuisiner, et lui apporte une certaine stabilité au cours d’une journée remplie d’inquiétude.
Le rôle de l’UJFP et des cuisines de terrain
Dans ce contexte, le travail de l’UJFP à travers les cuisines de terrain constitue une partie de la réponse directe aux besoins quotidiens de la population.
Dans la région d’Al-Mawasi, à Khan Younès, des équipes de terrain préparent et distribuent des repas quotidiens aux familles les plus vulnérables, avec une attention particulière portée aux zones à forte densité de population et aux besoins accumulés, notamment le camp Al-Fajr et le camp Al-Soumoud. La réponse comprend également une cuisine dans le camp Al-Hilal à Deir al-Balah, qui sert des centaines de familles déplacées venues de différentes régions de la bande de Gaza.
Ce type de travail humanitaire revêt une importance particulière parce qu’il atteint les populations là où elles se trouvent, au lieu d’attendre que les familles soient en mesure d’atteindre les centres de distribution ou les marchés.La famille déplacée n’a pas seulement besoin d’aide ; elle a besoin que l’aide lui parvienne.
Le repas comme moyen de protéger la famille
La cuisine de terrain peut être considérée comme un point de rencontre entre l’alimentation et la protection sociale. Lorsqu’une famille reçoit un repas prêt à consommer, elle se débarrasse temporairement de l’une des sources d’inquiétude les plus urgentes : comment allons-nous nourrir nos enfants aujourd’hui ? Cette question, dans la réalité du déplacement, renferme toute une longue série d’autres questions : y a-t-il de l’argent ? Peut-on acheter de la nourriture ? Existe-t-il des produits nécessaires à la cuisine ? Y a-t-il du carburant ? Le marché est-il proche et sûr ? Et la famille peut-elle supporter les prix ? Toutes ces questions sont en quelque sorte résumées par un repas qui arrive jusqu’à la tente ou au point de distribution.
Ainsi, les cuisines de terrain n’assurent pas seulement une fonction alimentaire. Elles contribuent également à réduire les pressions économiques et psychologiques qui pèsent sur les familles.
La nourriture peut-elle réduire la criminalité ?
Il est important ici de distinguer le lien social de la preuve statistique.
Selon les données disponibles, il n’existe pas d’étude globale permettant d’affirmer que chaque repas distribué entraîne directement une diminution du nombre de crimes ou de disputes dans un camp donné. Il serait donc inexact de présenter cette relation comme un fait statistique établi.
Mais l’impact peut être compris à travers une logique sociale claire. Lorsqu’une personne dans le besoin reçoit gratuitement de la nourriture, son besoin immédiat d’argent pour acheter de la nourriture diminue. Lorsqu’une famille reçoit un repas pour ses enfants, une partie de la pression susceptible de la pousser à entrer dans des disputes ou des conflits autour des ressources diminue. Et lorsque l’aide est disponible de manière régulière et équitable, cela peut renforcer le sentiment de solidarité et réduire le sentiment d’abandon et de privation.
Les cuisines de terrain contribuent à réduire l’une des sources de pression sociale et cela peut avoir un effet indirect sur la stabilité au sein des camps de déplacement, sans prétendre que la nourriture à elle seule soit capable d’empêcher la criminalité.
La criminalité dans un environnement comme celui de Gaza a en effet de multiples causes, notamment l’effondrement de la sécurité, la circulation des armes, le déplacement, la pauvreté, les traumatismes psychologiques, la perte des biens, les conflits familiaux, le recul des services publics et bien d’autres facteurs.
La faim et la violence : deux facettes d’une même crise
La crise humanitaire ne fonctionne pas selon des trajectoires séparées. La faim affecte la santé physique. La pauvreté affaiblit la capacité d’accéder aux services. Le chômage prive la famille de sa source de revenus. Le déplacement déracine les personnes de leur environnement naturel. Le surpeuplement accroît les frictions quotidiennes. la pression psychologique accumulée peut rendre les conflits plus difficiles à contenir.
C’est pourquoi une réponse humanitaire efficace ne devrait pas se limiter à la distribution de nourriture, même si la nourriture constitue une priorité qui ne peut être reportée. Il faut également restaurer les sources de revenus, soutenir les marchés locaux, fournir des services de santé et de soutien psychologique, protéger les civils, améliorer les conditions de logement et de déplacement et soutenir les mécanismes de résolution des conflits au sein de la communauté.
Les évaluations internationales confirment que la destruction des moyens de subsistance, de la sécurité alimentaire et des services essentiels à Gaza a entraîné une crise interdépendante, qui ne peut être traitée à travers un seul secteur indépendamment des autres.
L’aide humanitaire ne remplace pas une vie normale
La famille a besoin de nourriture aujourd’hui, mais elle a également besoin d’une source de revenus demain. L’enfant a besoin d’un repas, mais il a aussi besoin d’une école sûre. Le malade a besoin de médicaments, mais il a également besoin d’un système de santé capable de fonctionner dans la durée. Le jeune a besoin d’aide dans les situations d’urgence, mais il a finalement besoin d’une opportunité de travail qui lui rende son indépendance et sa dignité.
C’est le plus grand défi auquel la société de Gaza est confrontée : passer de la phase de survie à la phase de reconstruction de la vie. Parvenir à cette étape nécessite des conditions permettant de relancer l’économie, de réparer les infrastructures, de reconstruire les secteurs productifs, de créer des emplois et de permettre à l’agriculture, à l’industrie et au commerce de reprendre leur activité, parallèlement à la poursuite du soutien humanitaire pendant la phase de transition.
Les camps Al-Fajr, Al-Soumoud et Deir al-Balah : la nourriture comme message de solidarité
Dans ces camps, ainsi que dans les camps de Deir al-Balah, le repas ne porte pas uniquement une signification alimentaire. Il dit à la famille déplacée que quelqu’un voit sa souffrance. C’est là la valeur du travail de terrain : transformer les dons et les ressources en repas réels qui parviennent aux personnes, et transformer l’aide d’un chiffre dans un rapport en une assiette de nourriture qui arrive jusqu’à un enfant affamé, une mère inquiète ou un homme qui a perdu son emploi.

Sauver l’être humain avant que la crise ne s’étende
La situation humanitaire à Gaza n’est plus une crise alimentaire séparée de la crise économique, sécuritaire ou psychologique. Il s’agit d’une crise complexe dont les différents éléments se nourrissent les uns des autres.
Un seul repas ne mettra pas fin à la faim à Gaza, mais il peut offrir à une famille une journée moins difficile. Des centaines de repas quotidiens ne rétabliront pas le marché du travail, mais ils peuvent réduire la pression qui pèse sur des centaines de familles. Et continuer à fournir de la nourriture ne résoudra pas la crise sécuritaire, mais cela contribue à empêcher que la faim ne se transforme en facteur supplémentaire de tensions sociales.
Soutenir les cuisines de terrain, notamment les cuisines de l’UJFP dans les camps Al-Fajr et Al-Soumoud à Al-Mawasi, Khan Younès, ainsi que dans les camps de Deir al-Balah, c’est une contribution directe à la protection des familles les plus vulnérables, au maintien d’un minimum de stabilité sociale et au maintien de l’être humain au centre de la réponse humanitaire.
Lien vers les photos et vidéos
(Voir aussi les chroniques et articles postés par Brigitte Challande du Collectif Gaza Urgence déplacé.e.s quotidiennes sur le site d’ISM France et du Poing, article hebdomadaire sur le site d’Altermidi, et sur l’Instagram du comité Palestine des étudiants de Montpellier..)


