L’éducation à Gaza comme combat quotidien, une question de survie
Dans la bande de Gaza, l’éducation n’est plus simplement un droit humain que les sociétés cherchent à garantir ; elle est devenue un choix existentiel qui reflète la volonté de survivre face à une réalité qui sape toutes les conditions de vie. Les Palestiniens ne se sont pas repliés face à la réalité ; ils ont plutôt redéfini le concept même d’éducation, en en faisant un outil de résistance, un moyen de protéger les générations et un investissement direct dans un avenir menacé d’interruption. Dans les tentes de déplacés, où les voix des enfants se mêlent au bruit des bombardements, la question la plus pressante pour les familles était : comment permettre à nos enfants de continuer à apprendre ? Comment les protéger du vide qui pourrait se transformer en perte d’identité et de savoir ? Cette inquiétude traduisait une prise de conscience profonde que l’éducation constitue la première ligne de défense contre la désintégration sociale. Les enfants ont perdu les salles de classe, les livres, les enseignants, et surtout le rythme quotidien qui leur procurait un sentiment de sécurité. Cette interruption soudaine n’a pas seulement eu des conséquences éducatives, elle a également ouvert la voie à des troubles psychologiques et comportementaux, dus au vide et au traumatisme constant. Face à cette réalité, la société n’a pas attendu des interventions institutionnelles lentes ; elle s’est mobilisée rapidement pour produire des solutions alternatives. Des initiatives de jeunes et des organisations communautaires ont pris l’initiative de créer des centres éducatifs au sein des camps de déplacés, dans des environnements dépourvus du minimum vital, mais qui ont réussi à relancer progressivement le processus éducatif. Cette démarche repésente un modèle communautaire fondé sur l’autonomie, reflétant la capacité des Palestiniens à réorganiser leur vie dans les conditions les plus extrêmes.
L’organisation UJFP s’est distinguée comme l’une des entités ayant adopté une vision globale, allant au-delà de l’aide humanitaire classique pour investir dans l’éducation. Sur cette base, des centres éducatifs ont été établis dans différentes zones de déplacement, s’étendant de Mawasi Khan Younès à Deir al-Balah, jusqu’à Nuseirat. Malgré leur simplicité, ces centres sont devenus des espaces essentiels accueillant chaque jour des centaines d’enfants, leur offrant un enseignement de base en lecture, écriture et calcul, et leur redonnant une part de la stabilité qu’ils avaient perdue. La réponse de la communauté a été immédiate et massive : les parents se sont empressés d’y inscrire leurs enfants, conscients que l’éducation n’est pas un luxe. L’éducation représentait le seul espoir d’un avenir différent, aussi lointain qu’il puisse paraître.
Le centre éducatif du camp Al-Fajr se distingue comme un exemple concret de la capacité des initiatives locales à produire un impact réel. Dans un camp abritant des milliers de familles déplacées, ce centre poursuit quotidiennement son travail pour offrir une éducation à des centaines d’enfants, leur permettant de renouer avec l’apprentissage et aidant leurs familles à retrouver un sentiment relatif de stabilité.
Quant à l’école « Premiers Pas » à l’ouest de Nuseirat, l’établissement accueille plus de 720 élèves et propose des programmes couvrant tous les niveaux, de la maternelle jusqu’au secondaire, l’un des centres les plus complets de la région centrale. L’école repose sur une équipe éducative composée de plus de 23 enseignantes, qui travaillent dans des conditions difficiles. En parallèle, quatre psychologues interviennent en permanence au sein de l’école, ce qui témoigne d’une compréhension claire du fait que l’éducation en temps de guerre ne peut être uniquement académique, mais doit s’accompagner d’un soutien psychologique. Des séances de soutien psychologique, individuelles et collectives, y sont organisées, permettant aux élèves d’exprimer leurs expériences et leurs peurs, et de mieux faire face aux traumatismes. Ces séances jouent un rôle clé dans l’amélioration de leur capacité d’apprentissage et dans le renforcement de leur stabilité émotionnelle.
La direction de l’école veille également à impliquer les parents dans le processus éducatif, à travers une communication continue visant à suivre l’évolution des enfants, tant sur le plan scolaire que psychologique. Des rencontres régulières sont organisées avec les familles, en collaboration avec les psychologues, afin d’élaborer des plans de soutien communs pour traiter les difficultés d’apprentissage, le repli sur soi, les comportements agressifs et les troubles de l’attention.
De nombreuses organisations ont commencé à cibler l’école « Les Premiers pas » pour y mettre en œuvre des programmes spécialisés, tant psychologiques qu’éducatifs, destinés aux enfants et à leurs parents. Au cours du mois dernier, une série de séances a été organisée, portant sur la sensibilisation psychologique, le renforcement des capacités d’adaptation et le soutien des relations familiales face aux pressions constantes. Cette intégration entre éducation, soutien psychologique et engagement communautaire en fait un modèle sur lequel il est possible de s’appuyer pour développer des réponses éducatives en situation d’urgence.
À Gaza, l’éducation ne s’est pas arrêtée malgré tout ; elle a été redéfinie par les Palestiniens comme un projet collectif de survie. Dans chaque centre éducatif et chaque classe improvisée, se manifeste l’idée que l’avenir ne se reporte pas, mais se construit, même dans les moments les plus difficiles. Cette réalité ouvre aussi une véritable opportunité pour les partenaires internationaux et les bailleurs de fonds d’investir dans des initiatives qui ont prouvé leur capacité à perdurer et à produire un impact. Soutenir ces modèles ne signifie pas seulement financer l’éducation, mais protéger toute une génération de la perte et contribuer à reconstruire une société dotée des outils intellectuels et psychologiques nécessaires pour se relever.
Au milieu des décombres, les leçons continuent d’être données, les stylos de se lever, les livres de s’ouvrir. Et à travers tout cela, un message clair se dessine : même dans les conditions les plus dures, l’éducation demeure le choix le plus puissant, et celui qui porte le plus d’espoir.
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Atelier de soutien psychologique : comment un espace sûr se construit au cœur du camp d’Al-Israa
Dans la réalité des camps de déplacement la femme ne porte pas seulement la responsabilité de gérer les affaires de sa famille, mais elle assume également un lourd fardeau psychologique accumulé en raison des événements rapides qui l’entourent de toutes parts. Ces événements s’impriment dans le corps et l’esprit, créant un état de tension permanente, rendant la pensée dispersée, le sommeil interrompu, et le sentiment de sécurité presque absent. Ce décalage entre l’intérieur et l’extérieur génère une pression psychologique profonde qui ne trouve pas toujours d’espace pour s’exprimer. C’est dans ce contexte qu’a été organisée la séance intitulée Un espace sûr : ensemble, nous allégeons le fardeau et retrouvons notre force, menée par l’équipe de l’UJFP dans le camp d’Al-Israa, à l’ouest de Gaza, avec la participation de 25 femmes déplacées. Une tentative de créer un environnement différent au cœur d’une réalité oppressante, un espace où les femmes peuvent déposer leurs charges dans un cadre partagé, où la parole peut s’exprimer, les émotions apparaître sans peur.
Les participantes ont été invitées à s’asseoir confortablement, à fermer les yeux pendant quelques minutes et à suivre consciemment le rythme de leur respiration. Le rythme intérieur a commencé à s’apaiser progressivement, comme si ces courts moments de pause suffisaient à créer un espace différent en chacune d’elles. Les femmes ont été invitées à porter attention aux zones de tension dans leur corps, comme les épaules ou les mains, et à les relâcher progressivement. Cet exercice a révélé l’ampleur de la fatigue que chacune portait, rendant la charge plus concrète, non plus comme une idée abstraite, mais comme une sensation tangible.
La séance a évolué vers une activité de décharge émotionnelle, où les participantes ont été invitées à exprimer leurs sentiments et leurs expériences. Une femme a commencé à parler, suivie d’une autre, puis d’une troisième, jusqu’à ce que la séance devienne un espace collectif où les voix et les expériences s’entremêlent. « Parfois, j’ai l’impression de porter plus que ce que je peux supporter, mais je ne trouve pas le temps de m’arrêter » ; « Le plus difficile, c’est de se sentir obligée d’être forte tout le temps. »
Une reconnaissance collective de l’ampleur de la pression vécue par les femmes. Chaque récit trouve un écho chez les autres, comme si l’expérience individuelle devenait une expérience partagée. À un moment donné, certaines participantes ont commencé à pleurer, partie intégrante du processus de libération émotionnelle : « En entendant les histoires des autres, j’ai senti que ce que je vis n’est pas étrange » ; « Nous n’avons pas toujours besoin de solutions ; parfois, nous avons juste besoin d’être écoutées. »

L’accent a été mis sur l’importance du soutien entre femmes et sur l’idée que partager le fardeau ne le supprime pas, mais en allège le poids. Dans ce cadre, la notion de réseau de sécurité est apparue, les participantes évoquant l’importance de la voisine, de l’amie, et des femmes proches comme partie intégrante du système de soutien quotidien. Les échanges n’étaient pas théoriques, mais ancrés dans des expériences réelles, certaines femmes mentionnant des situations où elles s’étaient soutenues mutuellement, que ce soit dans la garde des enfants ou dans le soutien moral.
Une participante a commencé à chanter doucement, entraînant les autres jusqu’à ce que le moment devienne une participation collective où les femmes ont repris des chansons qu’elles connaissaient, accompagnées de gestes spontanés qui ont apporté une touche de légèreté. Certaines femmes ont également partagé des blagues légères et des situations amusantes de leur quotidien, déclenchant des vagues de rires collectifs. À la fin de nombreuses participantes ont exprimé l’importance de cet espace dans leur vie, soulignant que la capacité à s’exprimer, à partager les émotions et à rire ensemble constitue un élément essentiel pour continuer à avancer. Dans le partage, l’espace sûr ne naît pas d’un lieu, mais des personnes qui le remplissent de compréhension et de solidarité.
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Autre Atelier de soutien psychologique : les villes se construisent d’abord dans les cœurs, des femmes dessinent les contours de demain dans le camp des Amis
Les femmes font face à une série de pressions psychologiques, vivent dans une anxiété constante liée à l’instabilité, tout en portant la responsabilité de maintenir la cohésion de leur famille, au moment même où elles sont exposées à des scènes et événements difficiles qui laissent des traces profondes en elles. Les violations répétées, les bruits soudains, les nouvelles imprévisibles, un état d’alerte permanent, maintiennent le corps et l’esprit dans une vigilance continue. Cette tension ne disparaît pas : elle s’accumule et se traduit par de la fatigue, un silence prolongé, ou des tentatives répétées de rester forte face aux autres.
La femme ici n’a pas le luxe de s’arrêter. Elle doit continuer, paraître forte, et dissimuler son anxiété pour ne pas la transmettre à ses enfants. Comment continuer ? Comment garder l’espoir vivant dans cet environnement Ces questions habitent chaque femme, en quête d’un espace où elles peuvent être exprimées.
C’est dans ce cadre qu’a été organisée une séance de soutien psychologique menée par l’équipe UJFP dans le camp des Amis, à l’ouest de Deir al-Balah avec la participation de 20 femmes déplacées, mères au foyer. Reconstruire Gaza de nos mains pour la rendre plus belle !
La séance n’était pas seulement un espace de discussion sur l’avenir, mais une tentative de réorienter la pensée, en sortant de la simple réaction aux événements pour s’ouvrir à une perspective de construction, même dans des conditions difficiles.
Elle a débuté par des exercices de respiration lente, chaque femme se concentrant sur le rythme de son souffle comme un premier pas pour apaiser l’état d’alerte intérieur.
Un exercice de visualisation a suivi, invitant les participantes à imaginer un lieu futur, à projeter leur vie après le retour, sans les contraintes du présent. Cet exercice a ouvert un espace de réflexion différent : les femmes ont commencé à dessiner mentalement leurs maisons, leurs quartiers, et les aspects de la vie qu’elles souhaitent retrouver ou reconstruire autrement. Le dialogue ne s’est pas limité aux aspects matériels, mais s’est étendu à la reconstruction des relations, à la réorganisation de la vie, et à la récupération du sentiment de stabilité : « La reconstruction de Gaza ne commence pas par les pierres mais par nous-mêmes » ; « Nous pensons dès maintenant à la manière dont nous vivrons, pas seulement à l’endroit où nous habiterons. »
La séance est alors devenue un espace d’échange autour du rôle des femmes dans la phase de relèvement : maintien de la cohésion familiale, soutien psychologique aux enfants, et reconstruction des liens sociaux fragilisés par le déplacement. Des idées ont également émergé concernant la coopération entre voisins, l’organisation des quartiers et la reconstruction collective du quotidien : « Nous pensons à reconstruire, mais nous craignons la longueur du chemin » ; « Nous essayons de nous accrocher à l’espoir, malgré tout ce que nous voyons. »
Malgré cela, le discours ne s’est pas limité à l’inquiétude. Il portait aussi une volonté claire de continuer et de donner du sens à ce qui est vécu. La séance a permis non seulement de s’exprimer, mais aussi de réorganiser les idées et d’entrevoir l’avenir sous un angle différent, même encore incomplet. Au fil de la séance, les échanges ont gagné en profondeur. Les participantes ont commencé à relier leur présent à leur futur, créant une continuité dans leur réflexion : le présent n’était plus isolé, mais intégré dans un processus.
Dans la dernière partie, une activité ludique légère a été proposée pour rétablir un équilibre après les discussions intenses. Les femmes ont partagé des situations amusantes ou rejoué des scènes du quotidien avec humour. Ces moments ont apporté une légèreté bienvenue. Le rire constituait un véritable exutoire, permettant aux femmes de se libérer temporairement du poids du réel et de retrouver une part de leur énergie psychologique.
À la fin, plusieurs participantes ont souligné l’importance de tels espaces. Elles ont affirmé que parler de l’avenir, même dans les circonstances actuelles, leur procure un sentiment différent et les aide à organiser leurs pensées pour continuer à avancer.
Cette séance a permis de déplacer l’attention du poids du présent vers la possibilité du futur, du sentiment d’impuissance vers l’action, du silence vers le partage.
Dans cette réalité complexe, les femmes démontrent que la reconstruction ne commence pas à l’extérieur, mais à l’intérieur — et que la capacité d’imaginer demain est la première étape pour y parvenir.
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(Voir aussi les chroniques et articles postés par Brigitte Challande du Collectif Gaza Urgence déplacé.e.s quotidiennes sur le site d’ISM France et du Poing, article hebdomadaire sur le site d’Altermidi, et sur l’Instagram du comité Palestine des étudiants de Montpellier..)











