Sykes et Picot sont de retour

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Il y a des figures de l’histoire contemporaine qui sont plus connues que d’autres. De Abraham Lincoln à Karl Marx, entre John Rockefeller et Jean Jaurès, d’Albert Einstein à Marie Curie, sans oublier le Mahatma (Mohandas) Gandhi ou le Che (Ernesto) Guevara, en passant par Churchill, Roosevelt et Staline, ces noms sont aujourd’hui familiers au commun des mortels. Mais qui reconnaîtrait les noms du Colonel Sir Mark Sykes ou de Maître François-Georges Picot ? Inconnus du grand public, ces noms ne sont connus que de leurs victimes ainsi que de certains historiens spécialisés. Et pourtant, ils ont largement façonné la configuration actuelle des pays du Moyen-Orient. Le premier, militaire britannique, a joué un rôle diplomatique du gouvernement conservateur de sa Gracieuse Majesté le roi George V pendant la Grande Guerre de 14-18, tandis que le second, avocat de son état, faisait partie du corps diplomatique français pendant cette même période sous le gouvernement de centre-gauche d’Aristide Briand.

Dans un superbe mépris pour la souveraineté des peuples, ils ont signé dans le plus grand secret, le 16 mai 1916, des accords qui portent leurs noms pendant que les armées de leurs pays respectifs se battaient contre le kaiser de l’Empire allemand au cours de la Première guerre mondiale. C’était pour partager entre les puissances coloniales les pays jusqu’alors gouvernés par l’Empire ottoman, en pleine décomposition. Ainsi, ils ont décidé – sans consulter pour le moindre les peuples concernés – qui, Britanniques ou Français, posséderaient à l’issue de la guerre les territoires occupés actuellement par la Jordanie, la Palestine, le Liban, la Syrie, l’Irak et le Koweït. Sans le moindre souci pour les Kurdes, les Arméniens, les Druzes et les nombreuses autres minorités de la région, ni même les populations majoritaires dans telle zone ou telle autre. Après tout, entre l’aristocratie britannique et la bourgeoisie française, on décide l’avenir des peuples « sous développés » entre gens de bonne éducation qui ont eu la chance de naître dans les frontières des puissances occidentales. L’existence des Accords Sykes-Picot a été révélée au monde grâce à la Révolution d’octobre en Russie. À peine une semaine après avoir pris le pouvoir à Petrograd, les bolcheviques ont levé le voile sur ces accords secrets dans un article paru dans l’Iskra, le quotidien du Parti communiste de la nouvelle Russie soviétique.

Mais les frères ennemis britanniques et français n’étaient pas à leur coup d’essai. Avant même que le prolétariat russe ait pu perturber la diplomatie feutrée de ces éternels rivaux des deux côtés de la Manche, ils se sont déjà adonnés au partage des territoires qui n’étaient pas les leurs. Entre gens de bonnes mœurs, après la guerre des Boers et avant celle de 14-18, ils ont signé en 1904, à Londres, « l’Entente cordiale » (en français dans le texte). Ce document a découpé alors les frontières de deux pays aux extrémités de l’Afrique du Nord. À la Grande-Bretagne, l’Égypte – colonisée jadis par Napoléon – et à la France, le Maroc, où le roi d’Espagne avait déjà dévolu ses visées. Outre le continent africain, bientôt divisé en grande partie entre le Royaume-Uni, la France, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie et le Portugal, les éternels rivaux des deux côtés de la Manche avaient également aiguisé leur appétit pour le continent américain. Après avoir mené des guerres de conquête sur les territoires d’Amérique du Nord – sans parler des îles disputées dans les Caraïbes – l’Entente cordiale a délimité les droits de pêche au large de Terre-Neuve, une colonie britannique à l’époque avant de devenir une province canadienne. Ont-ils demandé l’avis des Amérindiens, des colons anglais et les Acadiens (francophones) qui  habitaient à Terre Neuve et dans les Iles du Golf du St-Laurent ? Quelle idée ! Ils se sont entendus à Londres entre « gens de bonne compagnie ». Les habitants des zones concernées ont appris la nouvelle par la suite, sans avoir eu leur mot à dire.

Ainsi allait le monde sous la gouverne des grandes puissances impérialistes du début du 20ème siècle. Avant d’arriver à notre époque en 2025 beaucoup d’eau a coulé en dessous des ponts (et beaucoup de sang a coulé dans les tranchés de la Grande Guerre de 14-18). Mais après l’Armistice est survenue la Société des Nations, dont l’objectif était de régler les conflits par les négociations et non par les armes. Avec l’efficacité qu’on sait : la Seconde Guerre Mondiale est passée par là. Après la Libération en 1945, les procès de Nuremberg ont établi la notion de crimes contre l’humanité, pour qu’ils ne surviennent plus jamais. Avant même le début de ces procès, l’année 1945 avait vu la création de l’Organisation des Nations Unies, digne successeur de la Société des Nations. L’ONU a fait des progrès juridiques et politiques indéniables sur la voie d’une paix mondiale : la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, les Conventions de Genève, la création de l’UNESCO (éducation, sciences, culture), le Bureau international du travail (droits des travailleurs), la FAO (nourriture, agriculture), le traité sur les droits de l’enfant,  l’accompagnement de pourparlers bilatéraux et multilatéraux pour le Traité de non prolifération des armes nucléaires, la création des tribunaux spéciaux pour juger de nombreux crimes de guerre, dont ceux commis en ex-Yougoslavie et au Rwanda, la création du Tribunal pénal international, de la Cour internationale de justice, etc. On peut critiquer à souhait l’efficacité de l’ensemble de ces mesures. De telles critiques ont toutes leur place mais il n’empêche, la volonté y était. La diplomatie avant la canonnade, les intentions étaient bonnes. Alors qu’est-ce qui n’a pas marché ?

Fondamentalement, ce qui n’a pas marché, sont les marchés. C’est-à-dire les marchés internationaux dans les domaines de l’industrie, de l’agriculture, du commerce et de la finance qui dirigent ce bas monde, pas tellement l’Assemblée générale de l’ONU et encore moins son Conseil de sécurité, paralysé par le droit de veto détenu par les vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale (Grande-Bretagne, France, Etats-Unis, Union soviétique/Russie). La diplomatie a ses limites mais les marchés ne semblent pas avoir les leurs. Sous le capitalisme triomphant, c’est eux qui dirigent le monde. Loin des assemblées législatives, loin des regards des peuples du monde, tous sont soumis à la domination du capital privé et de ses institutions (banques, places boursières, instances patronales et conseils d’administration des entreprises multinationales). Ils ont plus d’argent et donc plus de pouvoir que la plupart des États. Lénine nous l’avait déjà dit en 1916 dans son ouvrage « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme ».

Après plus d’un siècle de sang et de larmes, l’humanité est-elle plus avancée depuis la signature de l’Entente cordiale ? Pour répondre à cette question on n’a qu’à regarder ce qui s’est passé le 15 août 2025 à Anchorage. Où ça ? Anchorage, capitale de l’Alaska, État américain dans le Grand nord et ancien territoire russe. Cet endroit improbable était le théâtre de négociations à huit clos entre Vladimir Poutine, ancien agent du KGB et nouveau Tsar de Russie, et Donald Trump, ancien promoteur immobilier et nouveau apprenti dictateur désormais président de la première puissance industrielle du monde. De quoi parlaient-ils ? Officiellement de l’Ukraine, pays situé à 7 000 kilomètres de là. Mais ce n’est pas tant la géographie qui pose problème. La difficulté, c’est que pendant que les dirigeants russe et américain discutaient du devenir de l’Ukraine, cette dernière était absente. Deux puissances qui discutent des frontières d’un pays dominé, envahi par son puissant voisin, sans que le président ukrainien soit invité à la table. Comme au moment de la signature de l’Entente cordiale : deux puissances qui discutaient du devenir des peuples d’Afrique du Nord et de l’Atlantique nord sur le continent américain, sans que les peuples en question soient invités. Sans même qu’ils soient au courant. Ou bien au moment de la signature des Accords Sykes-Picot : ces mêmes puissances qui discutaient du devenir des peuples du Moyen-Orient, sans que les peuples en question soient invités. Sans même qu’ils soient au courant. Plus d’un siècle de l’histoire humaine. Tout ça pour ça ?

Par ailleurs, soyons sérieux. Outre l’Ukraine, sur laquelle aucun progrès n’a été fait dans les pourparlers entre deux dictateurs (formellement élus mais assez dictatoriaux quand même), ils ont sans doute passé l’essentiel de leur temps à parler… de pétrole, de gaz naturel, de terres rares, d’or, de nickel, de cuivre et d’autres richesses minérales que contient le sous-sol de l’Alaska. Rappelons-le : c’est actuellement un État américain mais un ancien territoire russe. Tant qu’à ne pas avancer sur la guerre en Ukraine (dont Trump avait déjà dit qu’il pouvait y mettre fin en 24 heures), aussi bien parler affaires. Les « deals » si chers à Donald Trump. On aura sans doute la confirmation un jour par quelques indiscrétions, ou bien par quelques révolutions, comme celle d’Octobre qui a révélé l’existence des Accords Sykes-Picot.

Regardons maintenant le nombre de génocides commis depuis la signature de l’Entente cordiale : les Héréros décimés en Namibie par les Allemands, les Arméniens par les Turcs, les Juifs et Tsiganes encore une fois par les Allemands (et leurs supplétifs), les Tibétains par les Chinois, les Ouigours encore une fois par les Chinois, les Cambodgiens par les leurs (Khmers rouges), les Tutsis par les Hutus (tous deux Rwandais), les Bosniaques par les Serbes, les Rohingyas par les Birmans… Cette liste n’est peut-être pas exhaustive et n’inclut pas les innombrables crimes de guerre et autres crimes contre l’humanité qui ne constituent pas des génocides proprement dits dans le sens juridique du terme.

Les peuples kurde et palestinien ont souvent été décrits comme les éternels perdants de l’histoire contemporaine au Moyen-Orient. C’est sans doute le cas. L’actuel génocide qui se déroule devant nos yeux à Gaza, avec sa famine imposée à la population civile, émeut les peuples du monde entier, y compris une partie du peuple israélien (bien que minoritaire). Cette émotion a déjà incité l’Espagne, l’Irlande, la Norvège et la Slovénie à reconnaître l’État de Palestine (une entité virtuelle car sous occupation militaire). À ces précurseurs européens se sont rajoutés les intentions de reconnaître la Palestine annoncées par les chefs d’État ou de gouvernement de la France, l’Allemagne, une dizaine d’autres pays européens, le Canada, l’Australie et peut-être même la Grande-Bretagne (ancienne puissance mandataire en Palestine). Ces pays industrialisés se sont tardivement ralliés au Sud global, où les trois quarts des nations qui siègent à l’ONU ont déjà reconnu l’État de Palestine. Si les pays industrialisés cités donnent suite à leurs annonces à l’Assemblée générale de l’ONU le 9 septembre 2025, outre Israël et les États-Unis, seulement 46 pays sur 145 ne reconnaîtront pas l’État de Palestine.

Cette avancée diplomatique pour le peuple palestinien est positive. Mais la diplomatie est une chose ; le commerce en est une autre. La plupart des pays qui reconnaissent (ou qui vont reconnaître) l’État de Palestine vendent des armes à Israël, ou vendent d’autres marchandises à Israël, ou achètent des produits israéliens, voire favorisent les échanges avec l’État hébreu par le biais des accords commerciaux tel l’Accord d’association entre l’Union européenne et Israël. Quand les diplomates parlent, leurs gouvernements respectifs et les hommes d’affaires des pays en question continuent leurs transactions juteuses.

On revient à Lénine et à son avertissement de 1916 : ce sont les marchés qui dirigent. L’impérialisme, ce n’est pas seulement les guerres de conquête, c’est surtout l’accumulation du capital et la domination que ce dernier exerce sur les économies – et donc sur les gouvernements – des pays qui restent dans le giron capitaliste.

En attendant, nous continuons notre travail de solidarité avec le peuple palestinien, le peuple ukrainien, les Ouighours, les Rohingyas et les autres, avec l’ensemble des populations écrasées par l’impérialisme moderne. Ainsi, notre solidarité n’est pas seulement une lutte antiraciste, elle est également une lutte anticapitaliste.

Richard Wagman
16/08/25