Réponse à Eva Illouz : quand l’extrémisme juif devient plus dangereux que l’antisémitisme

logo blog Eran Tzidkiyahu Réponse à Eva Illouz : quand l’extrémisme juif devient plus dangereux que l’antisémitisme

La tribune scandaleuse proposée par Eva Illouz a suscité de nombreuses controverses, et ce jusque dans les rangs des Israéliens eux-mêmes comme l’illustre le Dr Eran Tzidkiyahu. Largement critique de la doctrine sioniste selon laquelle l’État d’Israël serait « un rempart contre l’antisémitisme », l’UJFP partage plusieurs points développés par le Dr Tzidkiyahu. Il convient de relever de nombreuses dissensions dans le mouvement sioniste, qui ne peut qu’imploser face à la violence décuplée du gouvernement israélien, cette violence faisant partie intégrante du projet sioniste de colonisation de peuplement.

L’État d’Israël a été crée comme refuge pour les Juifs contre l’antisémitisme, mais ce qui met réellement en danger son existence aujourd’hui ce n’est pas la résurgence de l’antisémitisme dans le monde, mais bien le courant extrême du nationaliste-religieux juif qui en a pris la tête.

Dans une tribune publiée dans Le Monde le 18 décembre, Eva Illouz met en garde contre un antisémitisme global qui transformerait le monde entier en un lieu où les Juifs ne seraient plus les bienvenus. Son avertissement est important : l’antisémitisme existe bel et bien, resurgit de plus belle, et met en danger les Juifs à travers le monde. Pourtant, la lecture de son article laisse un profond malaise : non parce que son diagnostic serait faux, mais parce qu’il est dangereusement partiel. En se concentrant exclusivement sur la menace extérieure, Illouz passe à côté du danger le plus immédiat et le plus profond qui pèse aujourd’hui sur les Juifs — le régime israélien lui-même, sa politique et l’idéologie qui le domine.

Le régime actuellement au pouvoir en Israël entretient, à bien des égards, un dialogue avec l’antisémitisme et, par ses actes, alimente lui-même la haine contre Israël dans le monde. Les dirigeants de ce régime sont largement animés par une idéologie kahaniste qui aspire consciemment à isoler Israël du reste du monde comme condition préalable à la rédemption. Il ne s’agit pas d’une interprétation rétrospective. Le rabbin Meir Kahane, idéologue du mouvement qui porte maintenant son nom, l’a écrit explicitement dans son ouvrage central Or HaRaayon : la rupture avec la communauté internationale, le rejet des normes morales et juridiques universelles et le repli ethnoreligieux ne sont pas un prix à payer sur la voie de la rédemption — ils en sont les conditions fondamentales. L’isolement international n’est pas un échec aux yeux du kahanisme ; il en est l’un des objectifs.

C’est ici que réside la faille profonde de l’article d’Illouz. Elle revient aux sources de l’antisémitisme : les accusations de crimes rituels, les images de Juifs dévoreurs d’enfants, les fantasmes de violence projetés sur les Juifs dans l’Europe du XIXᵉ siècle et bien avant. Même s’il existe une part de vérité dans ce rappel historique, Illouz se construit un homme de paille. Il n’est presque personne dans le monde pour croire aujourd’hui littéralement à l’accusation selon laquelle les Juifs utiliseraient le sang d’enfants chrétiens pour fabriquer le pain azyme de la Pâque. Mais qu’en est-il de l’indifférence de nombreux Israéliens face au sang versé de dizaines de milliers d’enfants palestiniens ?

C’est ici que s’opère l’inversion morale. L’antisémitisme historique imputait aux Juifs des crimes qu’ils n’avaient pas commis. Dans la réalité actuelle, l’État juif commet des crimes réels contre des enfants d’un autre peuple : à Gaza comme en Cisjordanie, à travers l’arrestation et les mauvais traitements systématiques infligés à des mineurs. Il ne s’agit pas d’une accusation fantasmée. C’est une réalité documentée, qui a d’ailleurs été récemment rapportée dans plusieurs articles du Monde, y compris dans des éditoriaux et des enquêtes. Ignorer les crimes d’Israël au nom d’une lutte de principe contre l’antisémitisme ne protège pas les Juifs ; cela les met encore davantage en danger.

Les propos d’Illouz font écho à l’argument bien connu selon lequel le sionisme serait, sous certains aspects, une image en miroir de l’antisémitisme : adoption de catégories ethniques, nationales, voire biologiques, et nationalisation de la question identitaire. Ce débat est connu et complexe. Mais là encore, Illouz s’arrête trop tôt. La question urgente aujourd’hui n’est pas seulement celle du sionisme comme miroir de l’antisémitisme, mais celle du kahanisme comme miroir des mouvements de haine européens les plus violents à l’égard des Juifs. Ce n’est ni un argument nouveau ni une provocation récente. Dès les années 1980, deux des plus grands penseurs de la pensée juive en Israël, Yehuda Bauer et Aviezer Ravitzky — tous deux lauréats du prix Israël, la plus haute distinction honorifique décernée par l’État — avaient déjà souligné les similitudes structurelles, morales et idéologiques entre le kahanisme en tant que mouvement de haine juif et les idéologies racistes européennes les plus meurtrières. A la fin de leur discussion, publiée dans un article en 1985 à la suite de l’élection de Meir Kahane à la Knesset, ils avaient également averti que la question du kahanisme (qui n’était alors encore qu’un mouvement marginal) serait fondamentale pour l’avenir de la société israélienne. A l’époque, Kahane avait été mis au ban par les autres députés, puis interdit de candidater aux élections suivantes à cause de son idéologie raciste – nul ne s’imaginait que, quarante ans plus tard, ses disciples les plus fidèles dirigeraient le pays. 

Ironiquement, Illouz elle-même est une victime du régime israélien actuel : le régime kahaniste l’a disqualifiée pour le prix Israël en sociologie, au motif qu’elle serait anti-israélienne et trop critique. Malgré cela, Illouz continue de tenir le discours d’hier sur le sionisme, l’antisémitisme et la légitimité, comme si aucun bouleversement profond n’avait eu lieu au cours des trois dernières années. Elle semble encore enfermée dans un discours dépassé d’une élite israélienne en déclin, qui n’a pas encore intégré qu’elle n’est plus hégémonique. Par son écriture et par son aveuglement face à la véritable menace qui pèse aujourd’hui sur les Juifs et les Israéliens à travers le monde, Illouz incarne ce que le philosophe Julien Benda appelait « la trahison des intellectuels » : un intellectuel qui, au lieu de tendre un miroir à sa société, choisit de flatter l’ego collectif et d’approfondir le sentiment de victimisation et de repli nationaliste.

La réalité que décrit Illouz, une hostilité croissante envers Israël et envers les Juifs, n’est pas détachée de la politique israélienne. La violence des colons contre les Palestiniens dans les territoires occupés, largement documentée, n’est pas une anomalie. Elle est la norme elle-même, le produit d’une idéologie et d’une politique cohérentes visant à faire échouer le cessez-le-feu à Gaza et à poursuivre la guerre à tout prix. Cette violence est normalisée par le silence institutionnel ; les communiqués du système sécuritaire la décrivent comme une « distraction » l’empêchant de mener ses vraies missions ; et la société comme le régime israélien se refusent systématiquement à tracer une ligne morale claire et à mettre fin au phénomène. Celui-ci déborde désormais des territoires occupés vers Israël même, lorsque des colons de Cisjordanie attaquent une Palestinienne enceinte à Jaffa près de Tel-Aviv. Le résultat de la politique du régime israélien actuel est une délégitimation croissante d’Israël, qui met les Juifs en danger dans le monde bien davantage que n’importe quel article critique ou que les cris de quelques étudiants progressistes sur tel ou tel campus.

Bien sûr, il y a une part de vérité dans les propos d’Illouz : l’antisémitisme et la haine des Juifs sont des phénomènes réels et condamnables contre lesquels il faut lutter sans compromis. Il faut également combattre le terrorisme contre les Juifs, dans le monde comme en Israël. Mais même si, parfois, une haine ancienne se déguise en anti-israélisme ou en antisionisme, il s’agit d’un phénomène marginal. Une grande partie des critiques adressées aujourd’hui à Israël portent sur sa conduite dans les territoires, sur la destruction et les massacres massifs dans la bande de Gaza, et sur l’occupation et l’oppression des Palestiniens depuis des décennies. Il ne s’agit pas d’antisémitisme, mais d’une critique légitime et fondée, partagée également par de nombreux Israéliens et Juifs à travers le monde.

Ce qui est requis aujourd’hui, c’est une position complexe et nuancée : reconnaître que la légitimité de l’existence d’Israël, tout comme la sécurité des Israéliens et des Juifs, ne peuvent être complètes sans la reconnaissance de la légitimité de l’existence palestinienne, de la sécurité et de la dignité des Palestiniens. Dès lors, parallèlement à une lutte sans concession contre l’antisémitisme, une critique sévère du régime israélien criminel s’impose — un régime qui a infligé des atteintes sans précédent aux Palestiniens, continue de détruir la démocratie en Israël et de dégrader sa position dans le monde.

Les amis et les défenseurs d’Israël doivent la critiquer sans crainte, de l’intérieur comme de l’extérieur – ce n’est pas aimer Israël que de la laisser s’enfermer dans la folie religieuse-nationaliste. L’histoire juive nous enseigne que chaque fois que la souveraineté juive en Terre sainte a sombré dans l’extrémisme religieux, nationaliste et violent, elle a conduit à la destruction, d’abord et avant tout des Juifs eux-mêmes. Ce n’est pas une leçon théologique ; c’est une leçon historique.

La guerre de vengeance menée par Israël à Gaza restera à tout jamais une tache indélébile dans l’histoire du judaïsme, comme religion et comme nation. Est-ce là l’aboutissement l’expérience de plus de cent ans de sionisme et de quatre-vingts ans d’indépendance nationale juive ? Il doit y avoir une autre voie, une solution pacifique, qui mettra fin à la haine et réduira significativement l’antisémitisme et la menace qui pèse sur les Palestiniens et les Juifs en Israël et dans le monde entier.

Le plus grand danger pour les Juifs aujourd’hui, en Israël comme dans le monde, n’est pas seulement l’antisémitisme extérieur. C’est l’action d’un gouvernement kahaniste sanglant en Israël, qui accroît le danger pour les Juifs partout dans le monde. Cela ne justifie en rien l’antisémitisme, mais cela explique indéniablement une partie des phénomènes que décrit Illouz. Quiconque souhaite réellement protéger les Juifs doit le dire haut et fort.

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