Mumia Abu-Jamal, quarante ans derrière les barreaux

Mumia Abu-Jamal, c’est une vie presque entière privée de liberté. Arrêté à 27 ans pour le meurtre d’un policier blanc, il en a 67 aujourd’hui. Après quarante années à clamer son innocence, celui qui est sans doute l’un des plus vieux prisonniers américains espère encore rentrer à la maison.

Mumia Abu Jamal. en 1982 et en 2019.
Mumia Abu Jamal. en 1982 et en 2019. • Crédits : DR

Mumia Abu-Jamal, Afro-Américain, journaliste proche des Black Panthers, engagé contre la ségrégation, a vu sa vie basculer en décembre 1981. Devenu chauffeur de taxi de nuit pour nourrir sa famille, il dépose un client dans un quartier du sud de la ville de Philadelphie, en Pennsylvanie, à l’aube du 9 décembre. Mumia Abu-Jamal est blessé lors d’une fusillade, au cours de laquelle un policier blanc, Daniel Faulkner, est tué. Il est accusé du meurtre. Malgré le manque de preuves et une enquête bâclée, Mumia Abu-Jamal est condamné à mort le 3 juillet 1982. 

Grâce à la mobilisation internationale et américaine, il échappe à son exécution à deux reprises en 1995 et en 1999. En décembre 2001, sa peine capitale est suspendue, bien qu’il reste enfermé dans les « death rows », les couloirs de la mort. Après trente-quatre ans d’emprisonnement, dont trente à espérer échapper à l’injection létale, Mumia Abu-Jamal voit sa peine commuée en condamnation à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. En 2011, il est envoyé dans l’établissement pénitentiaire de Mahanoy, à deux heures et demie de route de Philadelphie. Mumia Abu-Jamal y est toujours. Le détenu AM8335 entame sa quarantième année de détention.  

Un nouvel espoir de recours 

Le premier mercredi de chaque mois depuis trente-cinq ans, à Paris, place de la Concorde, à quelques centaines de mètres de l’ambassade des États-Unis, le nom de Mumia Abul-Jamal est déployé sur de larges banderoles ficelées au mur du jardin des Tuileries. Jacky Hortaut, membre du collectif Libérons Mumia et de la Coalition mondiale contre la peine de mort, a rendu visite à  Mumia Abul-Jamal il y a un an. Depuis, seule l’avocate Johanna Fernandez peut entrer en contact avec le détenu. 

Je dirais que nous sommes à l’avant-dernière marche, à un moment important du long processus judiciaire. Quarante ans que cela dure et, jusqu’à présent, Mumia n’avait jamais obtenu d’être en situation de procès en appel de sa condamnation à mort. Il l’est aujourd’hui, depuis que la Cour de Pennsylvanie a rejeté, en décembre 2020, le recours qui bloquait [sa défense]. Et si un nouveau procès pour défendre son innocence se tenait, c’est la libération de Mumia Abul-Jamal qui serait en jeu.

Jacky Hortaut a bon espoir de voir le processus judiciaire avancer en faveur du détenu. Le contexte national américain a lui aussi évolué depuis que l’Afro-Américain George Floyd est mort sous le genou d’un policier à Minneapolis. Un tragique événement qui a embrasé les États-Unis pendant dix jours. À Philadelphie aussi, des manifestations ont eu lieu. Et ce fut l’occasion pour les soutiens de Mumia Abu-Jamal de réclamer sa libération. Un nouvel espoir ?

C’est incroyable. Le gouverneur a un droit de grâce. S’il prenait cette décision, Mumia accepterait finalement car il ne pense qu’à une chose, rentrer à la maison, où son épouse, ses enfants, ses petits-enfants l’attendent depuis quarante ans.

Le premier mercredi de chaque mois depuis trente-cinq ans, à Paris, à quelques centaines de mètres de l’ambassade des États-Unis, le nom de Mumia Abul Jamal est déployé sur de larges banderoles.
Le premier mercredi de chaque mois depuis trente-cinq ans, à Paris, à quelques centaines de mètres de l’ambassade des États-Unis, le nom de Mumia Abul Jamal est déployé sur de larges banderoles.• Crédits : Nadine Epstain – Radio France

Le dossier de Mumia Abu-Jamal va revenir au-devant de la scène judiciaire, mais aucun calendrier n’est fixé. Et dans l’immédiat, ce qui inquiète Jacky Hortaut, c’est ce qui se passe en ce moment dans la prison de Philadelphie, où 2 500 détenus sont interdits de contact extérieur en raison de la pandémie de nouveau coranavirus.

Les seules personnes qui entrent et qui sortent sont les matons, et par ce va-et-vient se répand la pandémie. Tout le monde a peur. C’est ce que disait Mumia. On n’a pas de nouvelles au jour le jour, mais sa porte-parole Johanna Fernandez nous affirmait, il y a un mois, que Mumia n’avait pas la Covid mais que les craintes que le virus se répande dans la prison étaient fortes.

Collectivement et pour lui-même, Mumia Abu-Jamal redoute la pandémie. En quatre décennies de geôle, sa santé s’est dégradée. Il s’est notamment fragilisé après avoir été atteint de l’hépatite C. En 2015, l’administration pénitentiaire lui refuse l’accès au traitement de la maladie. Après douze mois pendant lesquels son état s’est affaibli, Mumia Abu-Jamal reçoit des soins, grâce, une nouvelle fois, à la pression citoyenne. Il dit à ce moment-là :

Mes amis, mes frères, ce n’est pas fini. Cela veut dire que les choses bougent et, peut-être, que les chances d’un vrai traitement, non seulement des symptômes, mais de la maladie elle-même, sont en vue. Merci à tous d’être toujours à mes côtés. La liberté est un combat de tous les jours. Je vous aime. Votre frère, si longtemps dans le couloir de la mort.

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Santé fragile, moral d’acier

Mumia Abu-Jamal a eu d’autres soucis médicaux, comme une cirrhose du foie, pour laquelle le directeur de la prison n’a pas non plus accepté de soigner. Selon lui, le traitement aurait coûté des centaines de milliers de dollars… Mais quand il a eu 60 ans, après avoir passé la moitié de sa vie non seulement en prison mais à l’isolement, Mumia Abu-Jamal impressionnait par sa corpulence. Il était corporellement imposant et costaud. Et sa tête encadrée de dreadlocks, remplie d’idéaux, de conviction, d’humanité et de combats de justice.

Avant qu’il ne se retrouve emprisonné, Mumia Abu-Jamal était un journaliste, militant pour la défense des droits des Noirs. Il dénonçait aussi la corruption qui gangrène la police de Philadelphie. Ses engagements, il les a transposés dans le monde carcéral. Il aide les détenus à régler leurs problèmes et leurs démarches administratives et judiciaires. Il les écoute, les stimule, les conseille. Les prisonniers l’ont surnommé « Old Man » ou le « Sage ».  Mumia Abu-Jamal a écrit de nombreux ouvrages et articles sur les conditions de détention, la réalité des couloirs de la mort, les suicides des condamnés. La presse américaine l’a surnommé « La voix des sans-voix ». Il est devenu un symbole aux États-Unis et un peu partout dans le monde. 

Après quatre décennies d’enfermement, Mumia Abu-Jamal a écrit un nouveau essai. Son troisième livre sur le capitalisme politique vient de paraître. L’écriture le maintient en homme libre dans la tête en attendant de retrouver l’air disponible de l’extérieur. Actuellement, en raison de la Covid-19, il reste enfermé 23 heures sur 24. Il n’a donc qu’une seule petite heure pour aller à la douche, téléphoner, être hors cellule.

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Nouvel isolement

Cet isolement n’est pas une première pour Mumia Abu-Jamal. Il a survécu à trente ans dans les couloirs de la mort. 10 950 jours, seul dans un cachot grand comme une salle de bain essayant d’oublier que demain sera peut être le dernier jour de sa vie.

« C’est un modèle pour tous les militants, estime Claude Guillaumaud-Pujol, universitaire, spécialiste des États-Unis, auteure de plusieurs livres dont Mumia Abu-Jamal, combattant de la liberté (éditions Le Temps des Cerises). C’est un hyperactif, il travaille tout le temps. Il écrit, il écrit. Il a une force de caractère hors pair. Il se préoccupe beaucoup des autres. Il préfère parler d’eux que de lui, sauf quand il est inquiet pour sa santé. Il ne se plaint jamais. Je suis admiratrice de la manière dont il tient le coup. »

Il croit au pouvoir de la vérité. Il est resté en prison car il refuse de s’avouer coupable d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Il sait qu’il finira par sortir.

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Depuis, plusieurs longs métrages et documentaires sur Mumia Abu-Jamal ont été réalisés et continuent de sortir. Prochainement, HBO diffusera un film sur sa famille. Un autre cinéaste va montrer à l’écran le procureur de Philadelphie Larry Krasner et les personnalités clefs de la ville de Pennsylvanie, qui orientent la police et le système judiciaire. 

Le procureur se désintéresse du cas de Mumia. Il laissera faire l’appel à un nouveau procès. Le problème ce sont les flics qui eux ne veulent pas d’un réexamen des faits car des choses peuvent être dites qu’ils ne veulent pas entendre.

« En relisant des comptes-rendus, je me suis dit : ne faudrait-il pas déplacer le débat sur qui a tué le policier Faulkner ? Car si on le trouve, on exonère Mumia automatiquement. Le flic avait-il des ennuis comme le suggère sa protégée qui a parlé de son air soucieux ? Faulkner était-il un informateur du FBI ? Menait-il une enquête fédérale sur la police de Philadelphie, l’une des polices les plus corrompues du pays ? Quels sont les problèmes au sein de la police ? Après le procès de Mumia, quinze policiers ont été arrêtés. Faulkner refusait-il de jouer le jeu des pots-de-vin ? Vraiment, trouver qui a tiré et tué Daniel Faulkner disculperait Mumia et lui rendrait la liberté. »

Contexte porteur

Claude Guillaumaud-Pujol n’a pas vu Mumia Abu-Jamal depuis décembre 2018. Date à partir de laquelle les autorisations de visite ont été suspendues. « Il a vieilli, il perd ses cheveux, il a grossi en raison de la bouffe, mauvaise, et il ne peut plus faire de sport comme il en avait l’habitude. Mais il est serein, toujours serein, d’une sérénité impressionnante. »

L’universitaire mise sur le contexte actuel américain pour aider à faire sortir Mumia Abu-Jamal de prison. Outre l’homicide mortel de la police sur Georges Floyd, l’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante démocrate à la Maison-Blanche, au niveau local, l’atmosphère change à Philadelphie. Depuis deux ans, tous les membres du Move – une organisation révolutionnaire fondée dans les années 1970 pour s’opposer aux injustices contre les Noirs – ont été libérés, contre toute attente. Victimes de nombreuses persécutions, ils avaient été accusés à tort du décès d’un policier. Cinq hommes et quatre femmes avaient été emprisonnés à vie. 

Autre évolution qui pousse à l’optimisme, le conseil municipal de Philadelphie a présenté ses excuses pour le massacre et le largage d’une bombe sur le quartier où vivait le Move, le 13 novembre 1985. Il a décidé d’organiser le 13 mai prochain une journée de réflexion à Philadelphie. 

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J’écris ton nom 

Bien qu’il n’ait aucun antécédent judiciaire, qu’il nie les faits, que les expertises balistiques soient inexistantes, l’enquête expédiée, les témoins menacés, subornés, les rapports de police contradictoires, et ses droits de défense bafoués, Mumia Abu-Jamal se persuade que la liberté lui sera rendue par la justice de son pays après autant d’années passées derrière les barreaux.

Dehors, sa réputation se répand, des États-Unis au Canada, de l’Afrique à l’Europe. Ses soutiens extérieurs ne baissent pas les bras, même si le temps a raréfié les mobilisations d’ampleur qui plusieurs fois ont sauvé Mumia Abu-Jamal. En 2000, dans un rapport, Amnesty International expliquait qu’il y avait 70 raisons de recommencer son procès. Mumia Abu-Jamal a été nommé citoyen d’honneur de 26 communes françaises : Paris, Clermont-Ferrand, Sète, Auby, Portes-lès-Valence et Saint-Anne, pour n’en citer que quelques-unes. Ailleurs dans le monde, d’autres municipalités, au Danemark, au Québec, en Italie, aux États-Unis, ont parrainé Mumia Abu-Jamal et écrit son nom pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli.

Nadine Epstain

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