L’invisible qui crève les yeux

Arrivée à l’aéroport Ben Gourion

3 juin midi, l’avion vient d’atterrir à l’aéroport Ben Gourion et les voyageurs qui empruntent le couloir conduisant à la vérification des passeports peuvent voir à travers la baie vitrée de gauche ceci :

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Je me suis arrêtée pour photographier tant bien que mal avec mon portable cette «peinture murale».

Décidément jamais sans surprise l’arrivée ici.

La connotation est flagrante avec les nombreux «muraux» réalisés par des artistes et anonymes palestiniens sur le Mur même de l’apartheid.

Ce «trou dans le mur» souvent représenté comme une déchirure dans la trame, qui ouvre la prison vers la liberté est devenu un véritable topos.

Cela a-t-il pu échapper à l’artiste ou à ses commanditaires ?

On note au premier plan de la photo sur le terrain situé en deçà du mur, deux arbres, l’un tout près de l’ouverture, et celui de droite dont on ne voit que le feuillage taillé en nuages. La reprise dans le dessin d’arbres découpés de la même manière et posés dans des pots sur un gazon semblable marque la continuité du paysage israélien de l’autre côté du mur. L’évasion ne peut donc se faire que par le ciel.

L’ouverture dans le mur permet de voir un avion qui décolle et deux spectateurs qui le saluent sur la piste redoublant eux même le spectateur que nous sommes. A noter que l’avion s’envole de droite à gauche sens de l’écriture hébraïque mais aussi d’Est en Ouest, l’occident étant la seule issue possible de cet enfermement. En face des personnages une sorte de nuage flottant parmi d’autres, mais formant un ovale parfait comme celui d’un miroir sur lequel aucun reflet ne s’inscrit. Enfin juste en arrière des personnages un étrange objet difficilement identifiable à distance, forme haute et longiligne enveloppée d’une sorte de toile noire. Inquiétante silhouette qui semble talonner les personnages, les marquer comme des joueurs, et dont le sens semble volontairement se dérober. Un trou noir -fantôme chargé de tous les cauchemars de cet Etat, qui assiste lui aussi au départ.

Une telle représentation relève-t-elle du cynisme ou de l’aveuglement ?

Dans un pays qui n’a cessé de cultiver l’invisibilité de toute trace autochtone, où l’éducation du regard s’est toujours faite dans la diversion, et la métonymie[note]<*>cette figure de la substitution qui procède par remplacement d’un terme par un terme proche, a servi à littéralement substituer Israël à la Palestine. Ainsi la re-nomination de tous les lieux en cherchant chaque fois que possible la proximité hébraïque d’avec les noms palestiniens fut-elle une commande expresse des dirigeants sionistes, Isdoud devint Ashdod, Bissan, Betshe’an, Bir’am, Baram etc… Le paysage de terrasses palestiniennes fut désigné comme nabatéen, substitution temporelle cette fois, et le fruit du figuier de barbarie, marque de tous les villages palestiniens devint l’appellation du nouvel israélien: le Sabré. ]], y-a-t-il vraiment risque à laisser déborder l’image ?

Les murs, ce pays en est quadrillé et l’enfermement d’un «petit État fragile entouré d’ennemis» est ici une vieille antienne. Quant aux Palestiniens «présents absents» – comme le nom de la loi de 1950 – organisant leur dépossession, ou cachés derrière un mur, comme le sont les fantômes, ils ne peuvent figurer qu’en creux dans cette parabole de l’aéroport Ben Gourion, seul échappatoire de « l’enfermement colonial ».

Michèle Sibony juin 2014