Les médias dominants contre la Palestine

5 couv me diacritiques a973e 386x500 jpg Les médias dominants contre la Palestine

Le 17 mars, Pauline Perrenot était à Limoges, à l’invitation de Limousin Palestine et du Cercle Gramsci1. Journaliste à l’association Acrimed qui publie la revue Médiacritiques, elle s’est intéressée depuis longtemps au traitement de la question palestinienne dans les médias français et plus particulièrement depuis un an et demi. Voici quelques éléments tirés de la première partie de son intervention

Les représentants des associations invitantes ont commencé par rappeler quelques fondamentaux : la domination de la presse écrite et audio-visuelle par des groupes capitalistes2. Que signifie une presse libre si elle demeure aux mains des dominants ? L’histoire de la Palestine est une histoire de la résistance à la colonisation.

Même si Acrimed a aussi pour objet la critique de l’information internationale, cette soirée sera consacrée aux médias français sous deux aspects : la couverture des évènements en Israël et dans les différents territoires palestiniens d’une part et d’autre part la couverture des mobilisations et prises de position en France. Voici quelques éléments tirés de la première partie de son intervention

Refus de l’histoire et de la réflexion

Parmi les grandes tendances qui se dégagent, il y a, aussi bien en France qu’à l’étranger une tendance lourde à diffuser des informations en écartant toute réflexion et pensée critique. En particulier à refuser toute pensée qui s’écarterait d’une vision occidentale de droite (et d’une large partie de la gauche) niant le fait colonial.

Le premier biais de ce refus de la pensée, c’est « Tout a commencé le 7 octobre ». Ce refus de présenter la réalité historique est fondamental. Il y a négation de l’histoire depuis le XXe siècle, mais aussi de l’histoire de l’année 2023 avec l’occultation des centaines de Palestiniens tués avant le 7 octobre. Les médias ont profondément intégré le point de vue israélien, et les intervenants qui souhaitaient apporter des éléments de contextualisation des massacres perpétrés en Israël ont été totalement marginalisés, disqualifiés, aussitôt accusés, au mieux, de relativiser les massacres, et au pire, de légitimer le terrorisme. Un élément symptomatique de ce point de vue est la phrase de Raphaël Enthoven, qui expliquait : « rien n’est plus monstrueux que de vouloir expliquer la barbarie et de se donner l’air en plus de mieux la comprendre en le faisant ». Un soi-disant philosophe qui refuse de penser et comme la quasi-totalité des chefferies médiatiques, parle de choc de civilisation, un choc entre civilisation et barbarie, ou entre démocratie et terrorisme.

Le fait sur les plateaux télé de multiplier les intervenants divers faisait qu’on mettait au même niveau un chercheur et un artiste, de la réflexion et de l’émotion, disqualifiant la réflexion. Les voix hétérodoxes qui cherchaient à s’exprimer sur un autre registre étaient systématiquement entravées par les dispositifs et sommées comme prérequis de condamner le Hamas.

Légitimation de l’action d’Israël

Puisque pour les médias dominants tout a commencé le 7 octobre, l’Etat d’Israël est logiquement la partie qui réagit et qui riposte. La légitimité de la violence est accordée au seul État d’Israël. Israël a le droit de se défendre, droit dénié aux Palestiniens malgré les résolutions de l’ONU et le droit international. C’est même sur la base d’une phrase rappelant le droit international : « Le Hamas a une action légitime du point de vue du droit international » que Rima Hassan a été attaquée. Le fait qu’elle ait dit qu’elle ne considérait pas comme légitime ce qui s’est passé le 7 octobre a été occulté par une phrase normale mais détournée de son sens.

Dans les médias, pendant des mois après le 7 octobre, l’idée d’une riposte légitime était incontestable même si elle pouvait quelquefois être qualifiée de disproportionnée.

Le troisième biais du cadrage médiatique général c’est la formule « guerre Israël Hamas ». Elle est problématique pour 2 raisons : le déséquilibre abyssal des forces, et l’invisibilisation de l’ensemble des Palestiniens et de leurs diverses organisations. Il n’y a pas eu un mot sur les campagnes d’arrestation en Cisjordanie, à Jérusalem et en Israël, visant l’ensemble des militants réels ou supposés des organisations politiques et sociales palestiniennes. Il a fallu attendre longtemps, pour que la répression de l’armée israélienne et l’explosion des violences commises par les colons fassent l’objet de publications dans les grands médias. Et souvent en les mettant sur le même plan quand même que les actions D’Israël au Liban ou en Syrie.

En adoptant ce choix de mots et d’angles, les médias dominants accompagnent, évidemment, consciemment ou non, la rhétorique et la politique israélienne qui visent à séparer le sort de Gaza et celui de la Cisjordanie et des Palestiniens d’Israël. Cela renforce l’idée d’une dilution, voire d’une disparition pure et simple de la question nationale palestinienne.

Un exemple de l’occultation de Cisjordanie : dans l’ensemble de l’année 2024, les journaux du soir de France 2 ne l’ont évoquée que dans 5 reportages. Il en va de même sur les autres chaines.

Disqualification de la contradiction

Les conditions qui ont permis qu’un tel cadrage puisse s’imposer au sein des chefferies médiatiques, doivent beaucoup, comme dans toute période de crise intense, à l’alignement des médias français sur l’agenda et sur le positionnement du pouvoir politique, lequel a, dès le départ, affirmé son soutien inconditionnel à l’État d’Israël. C’est aussi le poids du discours liant le massacre du 7 octobre avec les attentats qui ont eu lieu auparavant dans les pays occidentaux.

Toute personne n’adhérant pas à ce discours dominant peut donc être qualifiée par les médias d’islamo-gauchiste, terme issu de l’extrême droite. La légitimation médiatique de discours racistes, anti-arabes, comme celles de mots d’ordre sécuritaires, autoritaires, nationalistes, identitaires participent de la normalisation de l’extrême droite qu’Acrimed a analysé dans plusieurs de ses travaux. Il y a convergence de « l’extrême-centre » macroniste avec l’extrême droite.

En France, cette lecture de guerre de civilisation a totalement supplanté l’approche coloniale, d’où le rejet de toute critique de la colonisation de l’Algérie, la mise à pied d’Apathie (pas un gauchiste pourtant) pour avoir évoqué les crimes de la conquête, la déprogrammation d’un documentaire sur l’utilisation d’armes chimiques par l’armée française…

Choix des directions des médias

Un des outils de la désinformation, c’est évidemment l’interdiction d’accès faites par l’Etat d’Israël aux journalistes internationaux, trop faiblement dénoncée d’ailleurs par les médias français. Mais la faiblesse de l’information française a des causes structurelles plus anciennes. TF1 a fermé son bureau de Jérusalem en 2019. France 2 en a encore un, dont les effectifs en 2011 ont été réduits de 10 à 3 personnes. Libération ou Les Échos n’ont plus de correspondants permanents en Israël-Palestine depuis 2023.

La plupart des rédactions n’ont plus de correspondants permanents sur place et optent pour l’envoi d’envoyés spéciaux, souvent des pigistes qui ne connaissent pas le terrain. Certains, comme BFM-TV, déploient des équipes dans les moments « chauds » et les rapatrient ensuite. De plus, ces journalistes ne sont que rarement sur le terrain réel. On a tous vu une journaliste parler d’évènements en Cisjordanie depuis des bureaux à Tel-Aviv.

Tout cela explique fort bien les carences journalistiques. D’ailleurs les médias français ne produisent pratiquement aucune information, ils font des commentaires à partir des informations et des images israéliennes. Et les israéliens sont très forts pour influencer et orienter les journaux occidentaux et les politiciens.

Pour certains médias, le lien avec Israël est encore plus fort : BFMTV, jusqu’il y a quelques mois faisait partie du groupe de Patrick Drahi, comme la chaîne de propagande franco-israélienne i24news. Ils partagent les mêmes locaux et BFM se sert des reportages préparés par i24.

Effacement des palestiniens par les va-t-en-guerre

Revenons à l’absence des Palestiniens dans les médias français avec une étude qu’on a faite. En 9 mois, entre le 1er janvier et le 1er octobre 2023, le JT du soir de France 2 a traité 10 sujets sur Israël et la Palestine. Un seul a évoqué les exactions des colons. Le temps de parole accordé à des Palestiniens s’est limité à 33 secondes. Ça occulte complètement la vie quotidienne des palestiniens et les violences qu’ils subissent. C’est une forme de déshumanisation, par omission, par invisibilisation, qui empêche toute forme d’identification, de compréhension et d’empathie à leur égard, qui entraine le deux poids deux mesures, les compassions sélectives…

L’ensemble des commentateurs professionnels s’est vraiment divisé en deux catégories. Il y avait les va-t-en-guerre d’un côté et les partisans de la cécité volontaire de l’autre. Chez ces derniers, le discours postulait qu’Israël n’aurait pas d’autre choix, et s’est accommodé de fait des « dommages collatéraux », c’est-à-dire la mort de de centaines, puis de milliers, puis de dizaines de milliers de civils. Et au départ, les quelques intervenants qui en appelaient concrètement à la désescalade ont été disqualifiés, renvoyés dans le camp des naïfs, ingénus, etc.

Tous les médias n’ont pas adopté une posture va-t-en-guerre d’une manière aussi frontale qu’i24News, mais ils ont massivement relayé la communication de l’armée israélienne jusqu’à ses récits les plus propagandistes et les plus outranciers. Un des exemples les plus frappants a été le 5 février dernier la diffusion, sans analyse ni commentaire, par France Info d’un clip de propagande du gouvernement israélien sur Gaza 2030.

Au niveau va-t-en-guerre, BFMTV a accompagné pendant plusieurs mois et avec ardeur la préparation de l’armée israélienne avant l’intervention au sol, considérant que les bombardements n’étaient qu’une étape avant l’offensive, en occultant les milliers de morts. Le bandeau « Offensive terrestre à Gaza, c’est pour quand ? » montrait bien l’impatience de la rédaction pour l’aggravation de la boucherie.

Fake news et sources d’information

Rédactions et commentateurs ont propagé de faux témoignages à propos des atrocités commises le 7 octobre, ayant quand même pour certains inondé la presse mondiale. En France, par exemple, la fake news des 40 bébés décapités a été vraiment massivement médiatisée dans tous les médias. Par la suite, aucune autocritique substantielle n’a vu le jour et les rares correctifs diffusés, ne l’ont pas été dans des proportions similaires à la fausse information.

Les rédactions sont restées complètement suspendues au 7 octobre, au 7 octobre tel qu’elles l’ont reçu et commenté à l’instant T. On aurait pu penser qu’elles auraient continué à se documenter auprès de la presse israélienne et internationale sur les fake news, les faits avérés, les choix erronés de l’armée israélienne… Il n’en a pas été question pour ne pas remettre en cause le récit initial et la légitimité de l’action de l’armée israélienne.

Une dérive importante des médias français est le traitement différencié des sources. On pourrait résumer en gros ce deux poids deux mesures en parlant d’une méfiance voire d’un discrédit sur les informations en provenance de la partie palestinienne versus une présomption de véracité, voire une croyance aveugle accordée aux informations issues des autorités civiles et militaires israéliennes.

Par exemple, dans un même reportage, sur France 2, on a pu voir des images qualifiées « images fournies par la police israélienne et d’autres « images de propagande du Hamas ». Il faut être attentif à ce détail. Questionner les sources, ce n’est pas un problème en soi ; cela fait même partie de normalement de l’éthique journalistique. Ce qui devient un problème c’est le double standard, lorsque certaines sources sont mises en doute et les autres gobées sans interrogation.

De même l’appellation « ministère de la santé du Hamas » est utilisée afin de discréditer les informations du ministère de la santé de Gaza. (et là, je pense qu’on pourrait dans le même état d’esprit qualifier l’armée israélienne de « armée du Likoud et de ses alliés d’extrême-droite »).

Il faut enfin rappeler que l’armée israélienne a tué au moins 145 journalistes palestiniens entre octobre 2023 et décembre 2025. Même si de nombreux·ses palestinien·es s’efforcent de transmettre des informations, celles-ci ne sont pas suffisamment prises en compte.

Une autre source d’information pas assez prise en compte, ce sont les vidéos de soldats israéliens filmant eux-mêmes leurs propres exactions. Elles ont été peu évoquées par la presse écrite, et encore moins par la télévision alors qu’elles prouvent les crimes commis, et l’esprit colonialiste de l’armée israélienne.

Bien d’autres éléments ont pu être évoqués lors de cette soirée très enrichissante. Elle ne peut qu’inciter à continuer d’explorer avec Acrimed la critique des médias dominants.

Alain, Limoges

Notes

1 . Le Cercle Gramsci est un petit groupe de militants d’origines diverses qui organise à Limoges depuis plus de 40 ans des conférences débats sur des sujets de société et de politique (non politicienne).

2 . Voir sur le site d’Acrimed la carte « Qui possède quoi ? coréalisée avec le monde Diplomatique.

3 . Sur Europe 1 le 10 octobre 2023

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