La Cisjordanie connaît depuis des années les attaques de l’armée, les invasions et démolitions de camps de réfugiés, les arrestations quotidiennes.
Cela ne suffit pas à Israël qui multiplie et diversifie les actions contre les habitants de ce territoire occupé : bandes de colons envahissant des propriétés palestiniennes, des villages, des enclos, volant le bétail, saccageant les bâtiments agricoles et les maisons d’habitation, blessant ou tuant au passage des familles de paysans et de pasteurs ; envoi d’unités de la police des frontières qui tuent à bout portant : deux passants Palestiniens qui avaient répondu aux sommations en levant les mains, en novembre 2025 à Jénine.
Et dans la nuit du samedi 14 mars au dimanche 15, c’est la voiture de la famille Owda, revenant à Tammun après avoir fait des achats de fête pour les 4 enfants à Naplouse, qui a été criblée de balles, tuant le couple de parents, Ali Khaled Bani Owda, Waed Bani Owda et deux des enfants, Othman, 5 ans et Mohammad, 7 ans. Les deux survivants Khaled, 11 ans et Mustafa, 8 ans, ont été blessés par les tirs et Khaled a été sauvagement battu par un soldat lorsqu’il lui a demandé pourquoi il avait tué ses parents, si lui aimait les siens.
Tous les moyens sont bons pour accélérer l’annexion de la Cisjordanie : le gouvernement et l’armée protègent et encouragent les gangs de colons qui sévissent partout. L’ONU a compté 36 000 Palestiniens déplacés en une année en Cisjordanie occupée (dont 32 000 des camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem, Nur Shams et Far’a. Et de novembre 2024 à octobre 2025, 1 732 actes de violence des colons contre des personnes et des biens.
L’horrible épisode de Tammun n’est pas juste un acte de violence de plus de l’armée (« la plus morale du monde »). Il manifeste l’abolition de toute mesure, de toute retenue, pour encourager au vol, au viol, au meurtre des Palestiniens, pour les effacer de leur terre et de la surface du monde. Meriem Laribi ne croit pas si bien dire quand elle intitule son livre « Ci-gît l’humanité ». Le tour de force morbide du régime israélien, c’est sa conquête interne, c’est d’arriver à ce que la plus grande partie de la population juive du pays soit débarrassée de tout scrupule envers d’autres êtres humains parce qu’ils se trouvent être Palestiniens. Cela nous parle beaucoup à nous, dont les parents, grands-parents, ancêtres ont subi la haine antisémite en France, en Pologne et ailleurs, et finalement, pour une bonne part, le génocide nazi (mais ce n’est pas fini).
À Gaza, le tribut a été (et est encore) affreusement lourd. En Cisjordanie, dont les habitants ont pu se sentir moins directement menacés que ceux de Gaza, la donne est en train de changer complètement. Les villes, les villages sont fermés sur eux-mêmes, il est pratiquement interdit d’en sortir ou, quand on en sort, comme la famille Owda, on risque sa vie et eux l’ont perdue.
On a entendu les déclarations abjectes de dirigeant.e.s israélien.ne.s qualifiant les habitants de Gaza d’animaux, de terroristes…aveuglés au point de légitimer les meurtres de masse d’enfants perpétrés depuis deux ans sans vergogne. Combien d’Israélien.ne.s conscient.e.s se sont élevé.e.s contre cette volonté exterminatrice ? Très, très peu. Iels sont face à un rouleau compresseur qui annule tout jugement, toute éthique. Le génocide rampant en Cisjordanie, qui se produit en pleine guerre contre l’Iran et le Liban, ne déclenche pas davantage de révolte en Israël.
Ce mécanisme de persuasion des foules a déjà été étudié, dénoncé. Et nous le voyons se reproduire à l’infini, avec chaque jour un nouvel événement, un nouvel accident, un nouveau piège pour les Palestinien.ne.s. Le sionisme a fait de ce pays, de cette société, une bulle où le fantasme victimaire alimente le non-droit, le « Nous, les Juifs, avons le droit de nous défendre contre le monde entier qui veut toujours notre perte ». En particulier, concernant le rapport des Israéliens aux Palestiniens, Judith Butler explique que « tuer une telle personne (palestinienne), une telle population, fait donc appel à un racisme qui différencie par avance qui sera considéré comme une vie et qui ne le sera pas. Dans ces conditions, il devient possible de penser que mettre fin à la vie au nom de la défense de la vie, est possible et même juste »1.
Mais que sont ces Juifs-là ? Israël se prétend le centre du judaïsme mondial, le berceau de tous les Juifs de la planète. Or, de plus en plus de Juifs dans le monde rejettent cette domination fallacieuse. Non seulement nous n’acceptons pas ce pouvoir arrogant auquel prétend Israël sur toute la judéité, mais nous portons fièrement la bannière de l’antisionisme. Comme les Juifs, autant les religieux que les laïcs, qui ont dénoncé au tournant du 20è siècle, la façon dont les impérialistes, Royaume Uni en tête, ont voulu se débarrasser des Juifs en appuyant la création d’un foyer puis d’un État juif en Palestine, nous revendiquons un judaïsme diasporique. Nous dénions à Israël le droit de parler au nom des Juifs, nous nous désolidarisons totalement d’un État d’apartheid qui génocide les Palestiniens et tente de s’emparer de tout le Moyen Orient en bombardant l’Iran et en massacrant les Libanais.
D’anciens haut gradés de l’armée israélienne viennent de prendre publiquement position. « Dans une lettre ouverte à la hiérarchie militaire, rendue publique lundi 16 mars, quatre anciens majors et brigadier généraux, membres de Commandants pour la sécurité d’Israël, une organisation qui rassemble plus de 550 officiers retraités, dénoncent la « violence et le terrorisme » des colons juifs qui multiplient les attaques, parfois mortelles, contre des Palestiniens » (Le Monde du 17 mars 2026). Ils évoquent la « terreur juive ». Ainsi, des voix qui font autorité, notamment parce que ce ne sont pas celles d’antisionistes, font monter d’un cran le dissensus en Israël, même si celui-ci reste éminemment inégal.
Il importe d’être attentifs à de telles prises de position qui sèment des graines de discorde et il est nécessaire de faire connaître tout ce qui s’oppose aux menées va-t’en guerre du clan des colons fascistes derrière Netanyahou.
À l’inverse des orientations prônant le refus de tenir compte de l’opposition naissante à la guerre et au génocide en Israël, il est au contraire important d’observer ce qui se joue dans les contradictions internes à la société israélienne. Les luttes anticoloniales en Afrique et ailleurs n’ont pas négligé l’appui des citoyens des États colonisateurs qui s’insurgeaient contre la politique de leur pays. Aujourd’hui, rappelons-nous les Maurice Audin, Henri Curiel et toustes les porteures de valise qui ont participé à la lutte contre le colonialisme français en Algérie. Nous, les Juifves diasporiques ne dépendons pas d’une métropole coloniale contre laquelle nous soulever ; nous contestons la prétention d’Israël à être cette métropole virtuelle et nous nous levons contre l’oppression coloniale qui est sa raison d’être.
Sonia Fayman, 20 mars 2026
- Judith Butler, Frames of War : When is Life Grievable, London, Verso 2009, citée par Ivar Ekeland and Sara Roy : Disrupting the Colonial Gaze: Gaza and Israel after October 7th, janvier 2024 ; le livre de Judith Butler a été traduit en français à la Découverte, 2010, sous le titre Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil.[⇧]








