Affaire Epstein : ni complotisme antisémite, ni indulgence pour les élites

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Nous ne sommes pas face à un simple scandale de mœurs

L’affaire Epstein n’est pas une affaire de mœurs. C’est la mise à nu d’une structure de prédation sexuelle organisée au cœur des élites politiques, financières et académiques occidentales. Des mineures recrutées, déplacées, livrées à des hommes de pouvoir. Des corps traités comme des biens. Des accords judiciaires taillés sur mesure pour protéger le prédateur. Une architecture d’impunité construite pierre par pierre.

Nommons les choses.

Quand des adolescentes sont recrutées, isolées, contrôlées et exploitées sexuellement dans un système organisé et durable, on parle de traite humaine. On parle de formes contemporaines d’esclavage sexuel. Non comme métaphore, mais comme réalité matérielle : dépossession du corps, annihilation de la volonté. Dans la société patriarcale et jusque dans le cadre colonial.

Ce que révèlent ces dossiers, c’est la permanence d’une logique. Celle de quelques-uns qui se vivent au-dessus du droit, dans une logique suprémaciste.

Cette logique n’est pas née avec Epstein. Elle s’enracine dans une histoire longue. Les grandes fortunes industrielles et financières des XIXe et XXe siècles se sont construites dans les économies coloniales, dans la traite, dans la spoliation systématique. Cela ne revient pas à faire de chaque individu l’héritier direct d’un négrier. Cela signifie que le système qui produit ces élites s’est historiquement nourri de la domination des corps et des territoires. L’exploitation sexuelle de mineures par des hommes issus de ces milieux n’est pas une anomalie morale isolée. Elle s’inscrit dans un héritage esclavagiste.

Le recyclage antisémite

Pendant que l’on tente de mesurer l’étendue des crimes, une autre mécanique se met en branle.

Oui, Epstein était juif. Oui, il entretenait des relations internationales, y compris avec d’anciens responsables israéliens. Ces faits existent. Mais les transformer en récit d’un « pouvoir juif mondial » relève d’une tradition politique précise : le mythe de la cabale occulte, qui a alimenté les pires violences antisémites de l’histoire européenne.

Cette dérive ne se limite pas aux marges les plus bruyantes. Elle infiltre aussi l’espace médiatique. La caricature de Plantu représentant Epstein sous la forme d’une pieuvre s’inscrit dans un imaginaire visuel lourd d’histoire. Le motif de la pieuvre, dans l’iconographie politique européenne du début du XXe siècle, a servi à figurer une domination occulte, notamment dans des représentations antisémites des années 1930. Réactiver ce code dans un contexte saturé de fantasmes complotistes autour d’un homme juif n’est pas anodin. Ce qui frappe n’est pas seulement l’image, mais le silence de celles et ceux qui prétendent faire de la lutte contre l’antisémitisme un principe absolu. Pourquoi ? Parce qu’il soutient Israël ? Les symboles ne sont jamais innocents. Les images charrient une mémoire politique.

La diffusion massive de contenus antisémites adossés aux théories conspirationnistes autour de l’affaire Epstein. Les vieux fantasmes circulent à nouveau : réseau secret, domination financière, complot global. Les mêmes mécanismes discursifs, simplement reformatés pour les plateformes numériques. Du pain béni pour les leaders de l’antisémitisme politique français comme Dieudonné et Soral.

Utiliser l’affaire Epstein pour réactiver l’imaginaire antisémite est une stratégie politique réactionnaire, et ceux qui, à gauche, s’y perdent et comblent les zones d’ombre de cette affaire par le complotisme abandonnent le terrain de l’analyse matérielle nécessaire à la dénonciation des structures qui permettent ces horreurs.

Le silence sélectif

Ce qu’on observe en creux est tout aussi préoccupant.

Dans le contexte de la proposition de loi Yadan qui prétend lutter contre l’antisémitisme, nous constatons avec effroi l’intensification d’un “deux poid deux mesures”.

Quand des millitants, des politiques et des citoyens dénoncent la politique du gouvernement israélien à Gaza, l’accusation d’antisémitisme tombe dans la seconde. Mais quand une vague de contenus ouvertement antisémites déferle autour d’une affaire mettant en cause des élites occidentales, la vigilance se fait soudainement moins pressante.

Lors d’une interview sur BFMTV, Manuel Bompard, coordinateur de la France Insoumise a évoqué sans ambiguïté cette réalité. C’est alors qu’Apolline de Malherbe lui suggéra que ce serait peut-être un biais de ses propres réseaux sociaux, retournant sournoisement l’accusation d’antisémitisme à son lanceur d’alerte, instillant l’idée que la matérialité des discours antisémites dépendrait du fil d’actualité insoumis.

Ce relativisme est dangereux.

L’antisémitisme n’est pas une variable d’ajustement médiatique. Il ne devient pas secondaire parce qu’il émane de sphères complotistes qui se donnent des allures anti-élitaires. Il ne disparaît pas parce qu’il contredit les récits politiques dominants.

L’eugénisme n’est pas un détail

Epstein s’intéressait ouvertement à des projets d’inspiration eugéniste. Il exprimait l’idée de transmettre son ADN à grande échelle pour « améliorer » l’humanité. Il finançait des recherches en génétique et en optimisation biologique. L’eugénisme, ce n’est pas qu’un trait excentrique de milliardaire. C’est une pensée hiérarchique du vivant : certains corps valent plus que d’autres, certaines vies méritent davantage d’exister.

Dans le paysage politique fasciste américain, des figures comme Donald Trump lui-même ont mobilisé une rhétorique sur les « bons gènes », la pureté, la supériorité civilisationnelle. Ce n’est pas un complot. C’est une culture politique qui assume la sélection et l’inégalité comme horizon.

L’affaire Epstein ne révèle pas un fantasme global. Elle révèle une convergence : capitalisme prédateur, patriarcat violent, hiérarchisation biologique, impunité de classe.

Notre position

Nous exigeons que l’affaire soit prise au sérieux en France.

Des député·e·s de La France insoumise, dont Antoine Léaument et Danièle Obono, ont réclamé la création d’une commission d’enquête parlementaire sur le volet français de l’affaire. La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, s’y est opposée, invoquant la séparation des pouvoirs. L’argument ne tient pas.

Car la justice française n’a pas attendu les révélations américaines. Selon Marianne, le parquet de Paris détenait dès 2019 quelque 4 500 courriels confidentiels d’Epstein, saisis lors de l’enquête sur Jean-Luc Brunel. Des personnalités françaises dont l’ancien ministre de la Culture Jack Lang apparaissent à de nombreuses reprises dans les documents récemment rendus publics. La réponse politique et judiciaire, elle, reste d’une discrétion remarquable.

Trois questions s’imposent donc à l’État français : quels éléments la justice détient-elle, et depuis quand ? Quelles suites leur ont été données ? Pourquoi le Parlement a-t-il été écarté du dossier ?

L’argument institutionnel ne saurait tenir lieu de réponse. Nous exigeons la transparence.

Nous combattons l’antisémitisme sans condition. Nous combattons aussi son instrumentalisation sélective. Nous refusons les récits complotistes reprenant les tropes antisémites les plus nauséabonds.

Ce que nous exigeons : la vérité. La justice pour les victimes. Et une remise en cause réelle des structures de pouvoir qui ont rendu ces crimes possibles.

L’affaire Epstein n’est pas une aberration extérieure au système néolibéral. Elle en est un symptôme.

La Coordination nationale de l’UJFP, le 19 février 2026