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De Moix à Trump : ces amis qui ne nous veulent pas du bien

lundi 9 septembre 2019 par Simon Assoun

Par Simon Assoun. Publié le 9 septembre 2019 sur le site d’ACTA.

Les promesses n’engagent que ceux qui y croient, dit le proverbe. Yann Moix, autoproclamé « meilleur défenseur du judaïsme », ne trouve grâce qu’aux yeux de ses amis. Ses « excuses », adossées à ses années de chroniqueur où il a su traquer avec hargne la moindre expression pro-palestinienne, ont laissé perplexes beaucoup d’observateurs. Ainsi, la dernière « affaire Moix » se conclut-elle sur une morale en pied-de-nez : derrière le « philosémite » se cachait l’antisémite. Conclusion soulignée notamment par le philosophe Pierre André Taguieff dans les colonnes de Marianne, non sans égratigner au passage les organisations et militants de l’antiracisme politique qui, pourtant, comptent parmi les premiers à avoir entrepris de déchiffrer le mépris envers les Juifs qui, souvent, se lit entre les lignes du philosémitisme [1].

On pourrait, avec le philosophe Alain Finkielkraut, se sentir « plus gêné par le repentir [de Yann Moix] que par sa faute passée » [2], bien qu’il s’agisse pour ce dernier de défendre l’écrivain islamophobe et raciste Renaud Camus et, à travers lui, une certaine idée du nationalisme français. Nous y reviendrons. Si le malaise suscité par la défense de Yann Moix, la sienne propre comme celle dont il a bénéficié, est bien palpable, c’est qu’il ne nous renvoie pas seulement à la trajectoire personnelle d’un écrivain obsédé par les Juifs, mais plus largement au contexte politique qui produit ce type de trajectoire et de profil intellectuel. Une perspective qui nous invite à comprendre Yann Moix, non comme une anomalie politique ou intellectuelle, mais comme l’expression d’une vision du monde cohérente. Yann Moix est le judéophobe qui colle bien à une époque pleine de bruit et de fureur et que l’on croirait récitée par un idiot. Le conteur imbécile, ce pourrait être Donald Trump, que Yann Moix juge « grand et courageux » lorsque, au mépris du droit international, il appuie la politique coloniale israélienne en déménageant son ambassade à Jérusalem-El-Quds. Grandeur et courage, donc, que les organisations juives américaines n’ont apparemment pas eu la présence d’esprit d’apprécier quand ce même Président américain s’adonnait à un curieux tri entre bons Juifs et mauvais Juifs, jugeant les Juifs qui votent démocrate « déloyaux » envers le peuple Juif et « très déloyaux » envers l’État d’Israël [3]. Au moment où Donald Trump s’exprime, les communautés juives américaines sont encore endeuillées, victimes du terrorisme antisémite de suprématistes blancs qui s’est développé sous son administration. Une prose antisémite qui rappelle celle de Raymond Barre opérant une distinction entre les « israélites » et les « français innocents » parmi les victimes de l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic. Le conteur imbécile, ce pourrait aussi être Emmanuel Macron qui, mis en difficulté par le mouvement des Gilets Jaunes, a jugé bon de revêtir les habits de la lutte contre l’antisémitisme, jouant, face aux revendications sociales, les Juifs comme ligne de division sociale [4]. Les conséquences de cette posture bon marché sont évidemment désastreuses pour la lutte contre l’antisémitisme. Elles le sont d’autant plus quand ce même Président se fait le chantre d’une certaine conception de l’antisémitisme qui l’amène à le chasser là où il ne se trouve pas, au nom d’une définition de l’antisémitisme qui assimile les Juifs à l’État d’Israël et l’antisémitisme à l’expression pro-palestinienne. Ainsi problématisée, la lutte contre l’antisémitisme devient, aux mains du pouvoir, un axe de relégation de l’immigration post-coloniale et des quartiers populaires. Otage des intérêts de l’État, la défense des Juifs n’est plus l’objet de cette politique. Ce que certains appellent « philosémitisme d’État » n’est rien d’autre que le discours sur les Juifs d’un pouvoir d’État n’ayant jamais renoncé aux hiérarchies sociales qu’il institue mais souhaitant y intégrer stratégiquement et idéologiquement les Juifs à une place subalterne privilégiée. Le passage de la haine à la philia est conditionné à la possibilité de cette intégration et à ce qu’elle implique : la dépossession des Juifs de leur parole et de leur destin. Objets du discours, et non sujets, les Juifs sont ainsi appelés à être des bons Juifs en fonction d’un agenda politique qui n’est pas le leur. Dans un Occident moderne blessé dans son amour-propre par la mémoire de la Shoah mais soucieux de préserver ses intérêts, le philosémitisme prend le plus souvent la forme du philo-sionisme. Il attend des Juifs qu’ils accomplissent les vœux de Théodore Herzl qui, en pleine expansion coloniale européenne, voulait faire des Juifs « asiatiques en Europe, des européens en Asie ». Cela impliquait d’accéder à la seule modalité d’existence légitime pour la modernité occidentale : l’État-nation. Avec l’établissement de l’État d’Israël en Palestine, conçu comme État-nation du peuple juif, les Juifs deviennent, aux yeux des nationalistes européens, d’improbables alliés potentiels. Résoudre les contradictions entre la judéité et la tradition juive d’une part, et la modernité occidentale d’autre part, à la faveur de cette dernière, c’est le fil rouge qui relie l’antisémitisme, le sionisme et le philosémitisme d’aujourd’hui. Loin de reconnaître, et a fortiori de garantir, une quelconque dignité à l’existence juive pour elle-même, le philosémitisme d’État l’enferme dans des rapports de domination qui jouent contre les Juifs. C’est sans doute la dénonciation de cet ordre injuste, colonial et impérialiste, raciste et antisémite, que l’on ne pardonne pas à l’antiracisme politique. Dans la doxa dominante, l’antisémitisme est maintenant ancré à gauche, dans l’immigration post-coloniale et dans l’antiracisme politique. On ne compte plus les campagnes abjectes dénonçant « l’indigénisme » et son antisémitisme supposé. Campagne à laquelle participe également, et malheureusement, une partie de la gauche radicale plus ou moins inspirée par l’héritage antideutsch. C’est inversement parce qu’il y participe que Yann Moix recevra d’autant de complaisance et de place pour s’exprimer. L’enjeu, on le comprend, est moins de défendre les Juifs que l’idéologie nationaliste des États-nations occidentaux et leur hégémonie.


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