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DANS LA TOURMENTE

jeudi 10 septembre 2020 par Danièle Obono

Comment ça va ?

Je ne sais pas. Ça dépend des jours. Ça dépend des moments.

Pendant un temps, il y a eu une forme de détachement, de distanciation, de dissociation. Une mise à distance instinctive, nécessaire, qui s’opère. Comme un réflexe de protection. Et plus le bruit enfle, prend des proportions inhabituelles, plus le sentiment d’irréalité s’amplifie. Puis soudain, le venin perce la bulle. La réalité vous rattrape. On accuse le coup.

Les premières notifications ne m’ont pas surprise. Ou à peine. Un léger tressaillement. Encore ?! C’est quoi, cette fois ? Ah oui, “Valeurs actuelles”... Qu’est-ce qu’ils ont encore commis ? Un énième article injurieux et diffamant… Bon, comme d’hab. Je survole. Pas besoin de perdre son temps. C’est les vacances. On déconnecte.

Mais ça tourne, ça tourne. D’autres réagissent. Ceux qui les surveillent et savent la profondeur de leurs obsessions. Celles qui n’en ont pas l’habitude et ne sont pas préparées au choc, à la violence des images et des mots. Les réactions des camarades et ami·es finissent par m’interpellent. Je vois le message de Mathilde. Et celui d’Antoine, brûlant d’indignation. Alors je m’arrête et je regarde. Je lis. Un ange passe. Il fait beau à Marseille ce jour là. Je suis avec le petit et les filles. J’avais prévu de gratter encore quelques jours pour profiter de la famille, des ami·es, des insouciantes discussions sur les mérites des incantations qu’on apprend à Poudlard, des vidéos de Tata et du kongossa sur les réseaux sociaux, des photos de vacances...De la vie, avant la politique. Mais la politique me rattrape. Me met des fers au cou, m’enchaîne et me précipite au sol, jetée en pâture à la haine raciste et sexiste.

Une députée esclavisée : la République souillée

Je reviens plusieurs fois sur cette image. Son poison s’incruste dans ma rétine, l’odeur fétide de l’injure me soulève le cœur.

L’injure faite à ma personne, à mes ancêtres, à mon mouvement. A toutes celles et ceux que je représente, moi, Danièle Obono, députée de la nation. A toutes celles et ceux, des enfants aux grands parents, qui me disent, depuis trois ans, se voir en moi, se reconnaître en moi, s’identifier à moi, se sentir représenté·es par moi, et en être fièr.es.

L’injure qui résonne comme une claque : “Tu n’es pas chez toi, ici. Que tu sois né·e ici ou que tu viennes d’arriver. Que tes parents soient nés à l’étranger ou de nationalité française depuis 5, 6 7, 8 générations. Que tu sois écolier·e, femme de ménage, start-uper, Bérichon ou Montpelliéraine, tu n’es et ne seras jamais que la couleur de ta peau ou le voile de ta religion. Et si tu n’es pas content·e de la manière dont on te traite et te maltraite, retourne dans ton pays !”

Cette attaque n’arrive pas de nulle part. Tout comme toutes celles que je subies depuis que je suis élue. Elle a été rendue possible par un contexte, un climat devenu toxique, irrespirable du fait de la lepénisation et de la zemmourisation de la vie politique et médiatique. Des années de banalisation, de légitimation par le système. Un terreau fertile à la haine que les gouvernements successifs ont fabriqué, au milieu de leurs politiques anti-sociales et antidémocratiques : discours sécuritaires ; instrumentalisation du malheur des migrant·es ; déni du racisme structurel, c’est-à-dire du racisme réel, quotidien ; absence d’action de lutte contre les discriminations à l’emploi, au logement, etc. ; répression des mouvements sociaux, gilets jaunes, jeunesses, quartiers populaires…

Face aux mobilisations anti-racistes des derniers mois et à l’intensification de la remise en cause de ces violences et discriminations systémiques, les réactions conservatrice et identitaire ne se sont pas faites attendre : depuis le cœur du pouvoir fustigeant la recherche universitaire et agitant les épouvantails du “communautaro-séparatisme” jusqu’aux digues républicaines rompues depuis longtemps qui ont laissé s’épancher toute la violence verbale et parfois physique de l’extrême droite.

Mais c’était le coup de trop. Le crachat qui a fait déborder le vase. Tout le monde a été éclaboussé. À travers cette image d’une députée de la nation avilie et esclavisée, c’est la République toute entière qui a été souillée.

Il faut que Justice soit rendue

C’est cette image que je retourne au vu de tous et toutes, comme un miroir où chacun·e doit se regarder en face. Effet boomerang. Condamnations quasi unanimes, à quelques “si” et “mais” près. Le “quand même…” n’est pas loin, mais se fait discret, défensif. Le message présidentiel est clair : ces gens, jugés respectables il y a encore peu, sont allés trop loin. C’est important. Un sursaut républicain bienvenu. Le signal, peut-être, d’une prise de conscience du danger mortifère d’une certaine stratégie. Peut-être...Ou pas. Peu importe. Ce qui devait être dit a été dit. Et dans tous les cas, nous, nous ne nous arrêterons pas là.
Je décide de porter plainte, ainsi que La France insoumise. Après mûre réflexion, parce que ce sont des matières juridiques difficiles. Et précisément pour cela. La loi doit mieux protéger les victimes. Pas seulement moi, mais toutes celles et ceux qui ont été attaqué·es, par ce texte raciste et xénophobe dans son essence. Toutes celles et ceux qui se battent contre un racisme quotidien. Toutes les jeunes femmes qui ont pu prendre pour elles-mêmes le portrait avilissant et profondément sexiste d’une esclave nue et enchaînée. Celles qui se sont dit : si l’on a le droit de faire cela à une députée, à une représentante de la Nation, alors qu’en est-il pour moi ? Qui me protège ? Il faut que Justice soit rendue. L’injure doit être sanctionnée.

Le soutien public et anonyme est immense, bouleversant, réconfortant. Je vais en avoir besoin. Car la contre-offensive n’est pas loin. Avant même d’avoir pu annoncer publiquement ma décision, me voilà passée de victime à coupable.

Tribunal médiatique

Bourdin Direct. Je me suis préparée, avec l’aide des camarades. Je me doutais de ce qui m’attendait. Mais on n’imagine jamais à quel point nos existences sont insupportables à certain·es qui n’ont de cesse de vouloir les diminuer et dévaluer.
Accusée Obono, prenez place. Alors, “Charlie” ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi n’avez vous pas pleuré “Charlie” ? Comment ça vous n’êtes pas “Charlie” ? Et ces injures, cette violence, quand même, ne les avez vous pas cherchées ?

J’essaie d’expliquer. Les mots se bousculent dans ma tête et dans ma gorge. Certains sortent. D’autres restent coincés.

Un crime atroce a été commis, qui a bouleversé tout le pays et le monde entier, nous a individuellement tous et toutes affecté·es, directement ou indirectement, d’une manière ou d’une autre, et dont le traumatisme est encore présent et nous travaille. Ce procès est un moment fondamental pour nous tous·tes. Ça doit être un moment de débat et d’interrogations sur : comment lutter contre les actes de terrorisme ; comment prévenir la commission de ces actes ; comment y répondre, individuellement et collectivement ? Est-ce que c’est “oeil pour oeil, dent pour dent” ou c’est la justice ? Je crois en la Justice, en cet idéal de la justice rendue au nom du peuple, et qui est un processus collectif de questionnements, de décision et de réparation. Ce moment important ne doit pas être rabaissé à de basses polémiques. Ce moment important ne doit pas servir à attaquer celles et ceux avec lesquel·les on est en désaccord, traîner mon nom dans la boue, jeter à mon visage un bout de phrase, sorti de son contexte, déformé, pour disqualifier mes idées. Ne participez pas à cela, monsieur Bourdin. C’est trop grave, trop important.

Ne suis-je pas un être humain ?

Monsieur Bourdin, pour qui me prenez-vous ? Pour une sociopathe ? Vous vous rendez compte de ce que vous m’obligez à faire ? À justifier de mon humanité. À devoir expliquer que comme des millions d’autres êtres humains j’ai été dévastée par ce crime, par ces morts. Celle d’une psychanalyste comme celle d’un gardien de la paix, celles de journalistes comme celles d’employés, de toutes ces personnes horriblement massacrées.

Monsieur Bourdin, pensez-vous que je n’ai pas de cœur, de conscience et de respect pour les morts ? Tout le texte que j’ai écris en 2015 ne parle que de ça. Des morts. De mes morts, personnelles et politiques. Des traumatismes passés, présents et à venir. Du détachement. Du dilemme impossible pour moi à résoudre. Entre adhésion et répulsion. Nécessité de faire front, d’être avec mes ami·es et camarades dans moment si dur et terrifiant, et impossibilité à marcher au pas de l’unité nationale aux côtés des pires dictateurs de la planète. Le choc des crimes et le souvenir des blessures. Un tumulte intérieur qui avait besoin de s’exprimer et ne pouvait être réduit au silence par l’injonction manichéenne à “être ou ne pas être “Charlie”.

Les Tartuffes de la liberté d’expression

Si mon propos a d’une quelconque manière, heurté, blessé, des victimes, des familles, des ami·es, des proches des victimes - et j’en connais, monsieur Bourdin, j’en connais des très proches, que je respecte et que j’aime énormément - alors j’en suis profondément désolée. Et c’est d’ailleurs pour cela que je ne permettrais plus que ces propos soient instrumentalisés d’une manière qui ravive ces douleurs par des Tartuffes de la liberté d’expression.

Vous pouvez, monsieur Bourdin, être en désaccord avec le fond de ma critique. Je n’ai pas peur de la juste polémique, du débat, même dur. Je ne fais que cela, débattre, discuter, échanger, depuis près de 20 ans que je me suis engagée politiquement pour changer le monde. Et encore plus depuis 3 ans, avec mes camarades à l’Assemblée nationale. Nos collègues de la majorité vous le confirmeront : nous n’avons jamais eu peur du débat, bien au contraire !
Mais là, comme trop souvent, il ne s’agit pas de débat. Il s’agit d’injures. Monsieur Bourdin, n’insultez pas mon humanité. Ne m’assimilez pas à des meurtriers. N’insultez pas mon intelligence. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. N’instrumentalisez pas ce que j’ai dit en le déformant pour des raisons bassement médiatiques ou politiciennes. Ne me dites pas, à moi ou à celles et ceux qui pourraient partager mes questionnements et critiques : “Si tu n’es pas contente ou pas d’accord, tais-toi et rentre chez toi”. En brandissant comme étendard de la seule vérité possible et qui impose de manière brutale et manichéenne d’ “être ou ne pas être Charlie”.

Halte à la mauvaise foi et aux ignominies

Ne participez pas à cette hideuse entreprise, monsieur Bourdin. À ce qu’a fait cet horrible personnage, Eric Zemmour, en mentant éhontément, en me diffamant, sans qu’aucune des personnes présentes supposément “journalistes”, dont une ancienne membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel, n’objecte ou n’apporte des corrections.

Eric Zemmour ment purement et simplement. Sans doute parce qu’il lui est trop insupportable qu’une femme noire, députée, puisse mener la tête haute un combat pour l’égalité et contre le racisme. Je n’ai pas refusé de dire “Vive la France”, j’ai demandé pourquoi on me le demandait à moi, et uniquement à moi, tout juste élue, sinon parce que je suis noire et que je suis née à l’étranger, ce qui me rend sans doute “moins française” que d’autres à ses yeux. Je n’ai rien organisé d’“interdit” aux “blancs”, j’ai défendu le droit des personnes concernées par un problème de se réunir, si elles le souhaitent, pour en parler. Quant à la phrase sur Mohammed Merah, c’est une pure ignominie.

Ne lui emboîtez pas le pas, monsieur Bourdin. Ni vous, ni aucune personne de bonne foi qui écoute. Critiquez-moi sur la base de mes positions argumentées, pas sur la foi de morbides fantasmes et falsifications.

Rendez-vous dans la lutte

Je ne sais pas si j’ai été entendue. Les camarades et ami·es m’ont félicité, mais le doute et la frustration persistent. Le parasitage politico-médiatique, de l’extrême-droite à celles et ceux qui n’ont désormais de gauche que l’étiquette rose délavée, reprend de plus belle après une furtive accalmie. La lutte continue.
Respirer un bon coup. Reprendre des forces en répondant d’un mot, d’une phrase, d’un sourire aux centaines de messages reçus. Dire merci aux ancêtres et encourager les plus jeunes. Levez la tête et soyez fier·es de ce que vous êtes ! Vous êtes ici chez vous. Et chaque fois qu’une chose vous heurte, chaque fois qu’une des injustices de cette société si terriblement, violemment inégalitaire, vous indigne, vous avez le droit, le devoir même, de vous rebeller contre un ordre injuste, de vouloir changer le monde, de vous engager et de vous mobiliser pour le faire. Indignez-vous ! Insurgez-vous ! Faites entendre l’appel universel à l’insoumission de la Grande Révolution : “Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs”.

Respirer un bon coup. Entendre au lointain monter le chant arc-en-ciel qui bat le pavé. “On est là ! Même si les rageux·se et les haineux·se ne le veulent pas, nous on est là ! Pour l’honneur des travailleur·euses et pour un monde meilleur, nous on est là !” Oui, on est là. On ne partira pas, on ne se résignera pas, on ne soumettra pas. On va s’organiser, se battre, résister. Et à la fin, c’est nous qu’on va gagner.

Respirer un bon coup. Replonger dans la tourmente.

Rendez-vous dans la lutte.


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