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Tribune : ce que Zemmour révèle de notre pays

dimanche 28 juin 2020 par Plateforme de lutte antiraciste politique

Communiqué du 26 juin 2020 de la Plateforme antiraciste politique dont fait partie l’UJFP.

Lors de la Convention de la Droite, qui a eu lieu le 28 septembre 2019, Éric Zemmour a énoncé un discours raciste et islamophobe, incitant à la haine et à la violence. Ce discours a été diffusé en direct, et dans son intégralité, par la chaîne LCI. La substance de ce discours, l’enthousiasme et les applaudissements qu’il a générés, et le relais médiatique qui en a été fait, disent quelque chose de très grave quant à la banalisation des discours de haine dans notre pays.

La scène est troublante : un homme monte sur scène, le sourire aux lèvres, face à une foule de 1500 personnes et un parterre de journalistes et photographes concentrés. Il lève la main, salue l’audience, pendant que les invités du plateau télé qui le suivent à distance interrompent leur discussion : « Et on écoute Éric Zemmour » lance la présentatrice de la chaîne LCI, coupant son micro et laissant sa place, pendant trente minutes, en direct et sans interruption, à l’intégralité d’un épisode singulier de notre histoire contemporaine. Ému, l’individu sur l’estrade confie à son public, tout en lisant ses notes, qu’il ne s’y attendait pas : « On m’avait prévenu, mais… je n’y croyais pas ».

La rédaction de la chaîne savait-elle que dix jours auparavant, l’orateur avait été, une nouvelle fois, définitivement condamné pour provocation à la haine raciale ? C’est une évidence.

La rédaction savait-elle qu’Éric Zemmour allait probablement commettre des incitations à la haine ? Très certainement. Comment peut-on donc interpréter ce choix éditorial, opéré par une chaîne mainstream de grande écoute ?

Pour le comprendre, il faut le voir comme le symptôme d’un lent et silencieux mouvement de normalisation des discours appelant à la haine et la discrimination des personnes de confession musulmane. En replaçant cette scène dans une séquence historique plus large, on comprend, comme peut le faire l’historien, le travail insidieux du temps, qui rend possible aujourd’hui ce qui, il y a à peine quelques années, aurait été inconcevable.

Ce n’est donc pas Éric Zemmour le problème, puisqu’il a toujours existé — et il existera toujours — des individus qui adhèrent aux idéologies fascistes, et qui le font savoir dans leur entourage, dans des livres édités en marge des
éditions classiques, sur les réseaux sociaux ou dans la blogosphère. Ce qui pose problème, c’est plutôt ce qui, en France, rend possible à grande échelle et de manière décomplexée, l’édition, la diffusion, la médiatisation et la
construction du personnage de Zemmour en tant qu’auteur audible (certains diront « nécessaire » parce qu’il représenterait une partie de la population) dans le débat public.

De manière encore plus problématique, il s’agit de se demander pourquoi c’est une figure issue d’une famille juive algérienne, venue en France pendant la guerre d’Algérie, qui a été mise en avant dans la commercialisation de ces thèses, alors que ces mêmes thèses sont défendues, avec des arguments identiques, par l’ultradroite identitaire, proche des groupes suprémacistes,
néonazis et antisémites. En cela, Éric Zemmour devient l’instrument d’un projet de division qui le dépasse : en plus de participer à la banalisation de la haine des musulmans, il sème le trouble entre les communautés musulmane et juive, tendant la perche à la fois aux islamophobes et aux antisémites, et servant de
caution à leurs haines déguisées en liberté d’expression.

Zemmour étant juif, comprend-on, il ne pourrait pas être raciste, parce que le racisme a ravagé l’Europe dans sa forme antisémite,
et qu’il serait inconcevable que nous commettions, aujourd’hui, les erreurs d’hier. Or rien n’est moins sûr, car avant que l’antisémitisme
n’enflamme l’Europe, il s’est d’abord normalisé, insidieusement, chez des auteurs renommés, dans des éditions « respectables », ainsi que dans des journaux qui ont testé les limites de la liberté d’expression, donnant de la
matière aux politiques et aux magistrats pour installer, progressivement, un antisémitisme d’État. Rien n’arrive du jour au lendemain, et nous assistons aujourd’hui, malgré des différences majeures, à un processus comparable à
celui qui a construit, il y a très exactement un siècle, un ennemi intérieur dans notre pays.

On pourrait croire que l’impact de Zemmour est fonction de l’intensité des provocations qu’il commet. Et qu’il suffirait de l’ignorer pour que son discours s’éteigne. Ce serait ne pas voir que Zemmour n’est qu’un symptôme dans ce processus, et que le combat contre la haine ne peut se contenter de faire condamner un propos pour en faire disparaître la propagation à l’échelle nationale et institutionnelle. Zemmour est le révélateur d’une transformation dans notre société qui est plus globale.

Au final, LCI a indirectement joué le rôle d’un indicateur, un applaudimètre qui donne une idée effrayante du pouvoir redoutable qu’a le discours raciste sur les foules qui ne sont pas encore débarrassées de leurs démons coloniaux et fascistes. Zemmour, parmi d’autres, a la capacité, en inversant les rôles et en inventant une nouvelle minorité (« l’homme blanc hétérosexuel catholique »), de réveiller un sentiment victimaire susceptible de mobiliser des masses, et, partant, d’imposer un agenda au pouvoir, dont le barrage à l’extrême-droite ne fut qu’une manipulation et un mythe. Pour cette droite extrême, les anciens colonisés sont les nouveaux colons. En historien de comptoir, Zemmour ira jusqu’à établir un parallèle abject avec les Amérindiens et l’esclavage :
« Aujourd’hui, nous vivons une inversion démographique qui entraîne une inversion des courants migratoires, qui entraîne une inversion de la colonisation. Je vous laisse deviner qui seront leurs Indiens et leurs esclaves. C’est vous. » [Applaudissements] « La question qui se pose donc à nous est la suivante : les jeunes Français vont-ils accepter de vivre en minorité sur la terre de leurs ancêtres ? Si oui, ils méritent leur colonisation. Si non, ils devront se battre pour leur libération. Mais comment se battre ? Où se battre ? Sur quoi se battre ? »

Ces phrases, parmi tant d’autres, peuvent être considérées comme des provocations à la discrimination, à la haine raciale ou à la violence.

Nous menons une action aujourd’hui pour que ces propos soient sévèrement condamnés.

SIGNATAIRES
BAN (Brigade Anti Négrophobie)
CCIF (Collectif contre l’islamophobie en
France)
CRAN (Conseil représentatif des
associations noires de France)
UJFP (Union juive française pour la paix)
La Voix des Rroms

Rendez-vous le 1er juillet 13h30 — 17ème chambre correctionnelle du Tribunal Judiciaire de Paris


Rendez-vous

  • Soyons présent.e.s en nombre le 1er juillet à Paris au procès d’Éric (...) 
    Le mercredi 1er juillet 2020 à 13h30
    17ème chambre correctionnelle - Tribunal judiciaire de Paris

    parvis Tribunal de Paris, 75017 PARIS

    Métro Porte de Clichy



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