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Lettre du cinéaste marocain Nadir Bouhmouch aux organisateurs du Festival de film documentaire DocAviv (Tel Aviv)

mardi 29 octobre 2019 par Nadir Bouhmouch

Par Nadir Bouhmouch. Publié le 28 octobre 2019 sur le site TACBI (Tunisian Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel).

Aux organisateurs de DocAviv,

Je tiens à vous remercier pour votre invitation, et pour avoir envisagé de projeter notre film « Amussu » à l’occasion de votre prochaine édition. Cependant, je dois décliner votre invitation à nous voir soumettre notre film.

En tant que cinéaste, je suis un parmi des centaines d’artistes, d’universitaires et d’intellectuels marocains qui ont signé le manifeste du Boycott Académique et Culturel d’Israël au Maroc (MACBI). Et j’ai soutenu activement l’appel des Palestiniens lancé en 2005, appel au Boycott, au Désinvestissement et aux Sanctions (BDS) contre l’État d’Israël. Mon soutien au BDS et mon adhésion au MACBI font partie d’une obligation morale. Ils résultent de ma conviction politique inébranlable du devoir d’agir directement : contre l’occupation militaire terrifiante de l’État sioniste en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est ; contre un système raciste d’apartheid qui place les Ashkenazim au sommet, les Juifs Mizrahim et Éthiopiens au centre et les Palestiniens au bas ; contre un processus colonial actif d’expropriation de maisons et de terres ; contre l’exclusion des réfugiés palestiniens de leurs propres terres ; et aussi contre la destruction de la culture palestinienne - y compris les films brûlés lors du bombardement par Israël des archives de la Palestine Film Unit à Beyrouth.

Comme vous le savez, “Amussu” est un film sur la résistance, sur le combat d’une communauté pour “l’eau, la terre et la dignité”. C’est une cause qui n’est pas si différente de celle des agriculteurs palestiniens de Cisjordanie, interdits de creuser des puits sur leur propre terre, et qui sont contraints de payer pour disposer de leur propre eau, mais dans les limites d’un quota tout juste suffisant pour boire, et pour irriguer leurs précieuses cultures. Alors que les colons, eux, construisent de plus en plus de piscines. Mais la pratique de l’apartheid dans le domaine de l’eau peut être encore plus brutale que la politique de ségrégation en matière d’accès à l’eau et que les quotas : elle peut se matérialiser violemment dans les sinistres rafales de balles israéliennes qui mettent à sec les citernes palestiniennes.

Certains pourraient rétorquer que, malgré tout, « la culture est universelle » et qu’un film devrait pouvoir être vu par tous.

Je suis d’accord : nous boycottons Israël AUSSI parce que cela NE peut PAS se réaliser pour tout le monde dans les conditions actuelles. La ville dans laquelle vous souhaitez projeter notre film reste inaccessible aux membres des communautés palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza, qui - si ils/elles obtiennent un laissez-passer - doivent subir des heures d’une attente humiliante aux points de contrôle, voire être victimes de violences. Et - si ils/elles n’ont pas de laissez-passer - ne peuvent tout simplement pas y aller du tout. Cela ne veut pas dire que je ne souhaite pas voir les réfugiés juifs colons (citoyens israéliens) vivant en Palestine de 1948 (État d’Israël) assister à la projection d’« Amussu ». Au contraire, j’aimerais bien que tout le monde puisse le voir, mais pas dans ces conditions d’oppression. Je préfère attendre le moment où l’Apartheid s’effondrera, pour que tout le monde puisse avoir, ensemble, accès à la projection, y compris les réfugiés palestiniens, qui continuent à détenir, en plus des clés de leurs maisons, celles des lieux culturels des villes, notamment des salles de cinéma, des lieux d’exposition et des centres culturels qui sont sous occupation et dont vous faites usage.

Pour toutes les raisons ici évoquées, je saisis l’occasion de cette lettre ouverte afin de lancer un appel à mes collègues de la communauté culturelle, en Afrique du Nord et dans le monde, les invitant à refuser toute collaboration avec les institutions sionistes.

Sincèrement,

Nadir Bouhmouch