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L’islamophobie savante de la fin du XIXe siècle peut s’analyser comme une forme spécifique de racisme

mercredi 16 octobre 2019

Interview d’Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire et auteur par Walid Mebarek. Publié le 15 octobre 2019 sur le site El Watan.com.

L’ouvrage Ennemis mortels. Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale paraîtra le 17 octobre aux éditions La découverte. En avant-première, son auteur nous en parle.

– Quelle est la place de ce nouveau livre dans la continuité des précédents ouvrages que vous avez consacrés à la colonisation ?

Après avoir consacré plusieurs ouvrages à ceux qui étaient appelés avec mépris les « indigènes », il m’a semblé indispensable de poursuivre mes recherches en accordant une place essentielle à la variable religieuse, comme on pourrait l’écrire aujourd’hui.

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, beaucoup de spécialistes de l’islam et des « indigènes » nord-africains, notamment, estiment que si les éléments ethnico-raciaux particularités de ces populations, ils ne sont pas suffisants ; la religion jouant dans leur cas un rôle qu’ils jugent très important pour comprendre ce qu’ils sont, leur manière d’être et d’agir.

Il faut donc accorder à l’islam, comme civilisation et comme religion, une place majeure ; l’une et l’autre favorisant, pense-t-on alors de façon réductrice, des rapports singuliers et paradoxaux au monde : fatalisme, paresse légendaire, incapacité à se rendre maître et possesseur de la nature et à « mettre en valeur » les terres occupées par les adeptes de Mahomet, mais aussi fanatisme avec son cortège de violences extrêmes, de pillages et de destructions.

Rapports particuliers aux autres, également. Avec les femmes d’abord, en raison d’une misogynie supposée radicale, fondée sur le Coran et toujours perpétuée, ce qui explique la condition de la musulmane souvent traitée comme « une bête de somme » ou comme une « bête à plaisir », écrit Guy de Maupassant.

Avec les étrangers ensuite, en raison de la haine du roumi, c’est-à-dire du chrétien et plus généralement de l’Européen. La religion musulmane est ainsi conçue comme un véritable déterminisme qui subjugue les races, façonne ses adeptes et les condamne à persévérer identiques à eux-mêmes.

– Vous parlez d’une véritable « islamophobie savante » qui s’installe au XIXe siècle. Qu’en est-il ?

De façon concomitante au racisme scientifique, fondé sur l’anthropologie physique, la phrénologie puis la biologie, et contrairement à certaines analyses et chronologies bien établies, mais parfois oublieuses et partielles, l’islamophobie savante de la fin du XIXe siècle et ses avatars ultérieurs peuvent s’analyser comme une forme spécifique de racisme différentialiste et inégalitaire qui essentialise et éternise les traits réels ou supposés imputés aux musulmans.

Élaborée au Collège de France, je pense en particulier à l’extraordinaire influence des thèses de Ernest Renan, et dans nombre d’universités et de disciplines comme l’histoire, la psychologie ethnique, la sociologie coloniale, le droit colonial, etc., cette islamophobie savante d’abord, souhaitée populaire ensuite, fait de l’islam une sorte de bloc homogène et d’une nature telle que cette religion est jugée rétive à toute transformation. Ce pourquoi elle est aussi conçue comme obstacle majeur à l’expansion de la civilisation française.

– Un glissement sensible dans votre intitulé fait passer la notion d’« indigènes » à celle de « musulmans ». Est-ce pour actualiser le regard négatif porté aujourd’hui sur le musulman à l’aune de l’esprit colonial ?

Le « musulman » est pensé comme un tout autre, incapable de progrès significatifs et durables, ce qui est au principe de son infériorité et de sa dangerosité polymorphe. Dangereux, il est, pour l’ordre colonial, supposé l’être, la sécurité des biens et des personnes, de même en métropole lorsqu’il est immigré, et la sécurité sanitaire en raison de son hypersexualité imputée et de ses maladies vénériennes. Dangereux enfin, et ceci découle en partie de cela, il l’est aussi pour l’ordre moral.

De plus, lorsqu’il proteste ou se révolte, on estime qu’il fait peser une menace d’une extrême gravité pour les colonies et la France. L’ensemble légitime des politiques particulièrement répressives, des dispositions exorbitantes du droit commun, des atteintes systématiques aux droits et libertés fondamentaux et un État colonial conçu comme État d’exception permanent.

Il s’est donc agi pour moi d’analyser des représentations et des pratiques que ces représentations légitiment et favorisent de la fin du XIXe à la guerre d’Algérie qui débute le 1er Novembre 1954, puisque ce conflit va être aussi interprété à l’aune de l’islam, notamment, par certains contemporains.

– Comment se renouvelle la recherche ? Pour cet ouvrage, de nouvelles archives disponibles changent-elles le regard de l’historien ?

Ce livre a été motivé d’abord et avant tout par la confrontation à une multitude de textes de nature diverse : universitaires élaborés par des spécialistes jouissant souvent d’une forte, voire même d’une très forte légitimité en raison même de leur œuvre et des institutions prestigieuses au sein desquelles ils dispensaient leurs enseignements.

De nature politique aussi lorsqu’il s’agit de responsables de la IIIe République dont il faut rappeler constamment qu’elle fut également une République impériale dont les dirigeants étaient très fiers d’avoir été capables de faire de la France la seconde puissance coloniale du monde, juste derrière la Grande-Bretagne.

Et très fier aussi que la France soit devenue la troisième « puissance musulmane », comme on l’écrit à l’époque, en raison des particularités religieuses des populations « indigènes » conquises et soumises à l’ordre raciste, inégalitaire, discriminatoire et islamophobe imposé par la métropole.

– Revenons sur le mot d’« islamophobie ». Est-il récent ? Comme s’est-il formé ?

Il faut rappeler encore et toujours, contrairement aux affirmations aussi péremptoires que fausses répétées en boucle par de soi-disant experts qui confondent bavardage, volonté de savoir et connaissances, que le terme islamophobie n’est pas une invention récente destinée à disqualifier toute critique de l’islam puisqu’il est d’usage courant parmi les spécialistes dès le début du XXe siècle.

Et plus précisément, parmi ceux qui condamnent la politique coloniale de la France au Maghreb français et en Afrique occidentale. Précisons que les mêmes sont souvent de chauds partisans de l’empire, ce qui ne les empêche nullement d’être parfois très critiques des orientations mises en œuvre dans les possessions précitées.

De plus et pour revenir au corpus, celui-ci est très vaste et très riche, car il faut y inclure la littérature et des textes rédigés par des écrivains célèbres. Textes qui nous renseignent sur les représentations des contemporains et souvent, aussi, sur la diffusion de ces représentations auprès du grand public.

Je pense en particulier aux textes de Guy de Maupassant – Au Soleil (1884) et La Vie errante (1890) et à un certain nombre de romans appartenant au champ de la littérature dite coloniale. Je n’oublie pas non plus les manuels scolaires qui traitent également de l’islam et des musulmans conformément à la doxa de l’époque, c’est-à-dire en faisant de cette religion une religion inférieure et dangereuse.

De même pour ses millions d’adeptes. Enfin, le détour par ce passé, qui est parfois aussi un passé-présent, qui continue d’affecter parfois sinistrement notre actualité, est essentiel pour mieux comprendre les ressorts contemporains de l’islamophobie en France et les diatribes d’une rare violence d’Eric Zemmour qui, en ce domaine, n’est pas le seul, tant s’en faut, à faire croire que l’islam représente une menace existentielle pour la France, l’Europe et l’Occident.


Bio express

*Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les sciences politiques et la philosophie politique à l’université Paris-Saclay-Evry-Val d’Essonne. Il est l’auteur, notamment, de Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’Etat colonial , (Fayard, 2005), De l’indigénat. Anatomie d’un ‘monstre’ juridique. Le droit colonial en Algérie et dans l’empire français (La Découverte, 2010) et L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies (Fayard, 2014- APIC Alger 2015).


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