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Je ne ressens aucune sympathie pour les colons

vendredi 4 janvier 2019 par Gideon Levy

Par Gideon Levy. Publié initialement dans Haaretz et traduit de l’anglais par Yves Jardin, membre du GT de l’AFPS sur les prisonniers.

Sous le voile de l’unité moralisatrice et hypocrite, et du spectacle bidon de deuil national des médias pour faire avancer les buts commerciaux qui leur sont propres, la vérité doit être dite : leur drame n’est pas le nôtre.

Je ne compatis pas avec des gens qui tirent profit du drame. Je n’ai aucune sympathie pour les voleurs. Je n’ai aucune sympathie pour les colons. Je n’ai aucune sympathie pour les colons, même pas quand ils sont frappés par le drame. Une femme enceinte a été blessée et son bébé nouveau-né est mort de ses blessures – que peut-il y avoir de pire que cela ? Circuler sur leurs routes est effrayant, l’opposition violente à leur présence est croissante – et je ne ressens aucune sympathie devant leur drame, et vraiment je ne ressens non plus aucune compassion ou solidarité.

C’est à eux qu’il faut faire des reproches, pas à moi, pour le fait que je ne puisse pas ressentir le sentiment le plus humain de solidarité et de douleur. Ce n’est pas seulement parce qu’ils sont des colons, violant le droit international et la justice universelle ; ce n’est pas seulement à cause de la violence de certains d’entre eux et de la colonisation par tous – c’est aussi le chantage par lequel ils répliquent à chaque drame, qui m’empêche d’être en deuil avec eux. Mais sous le voile de l’unité moralisatrice et hypocrite, et du spectacle bidon de deuil national des médias, pour faire avancer les buts commerciaux qui leur sont propres, la vérité doit être dite : leur drame n’est pas le nôtre.

Leur drame n’est pas le nôtre parce qu’ils ont amené le drame sur eux-mêmes et sur l’ensemble du pays. Il est vrai que la principale responsabilité revient aux gouvernements qui leur ont cédé, soit avec empressement soit par faiblesse, mais ne peuvent pas non plus être exonérés de toute responsabilité.

L’extorqueur – et non pas seulement ceux qui ont donné dans l’extorsion – est aussi à blâmer. Mais il y a là, des générations nées sur une terre volée, des enfants élevés dans une existence d’apartheid et dressés à croire que c’est une justice biblique, et avec le soutien du gouvernement. Peut-être n’avons nous pas le droit de blâmer ceux qui se trouvent sur la terre usurpée par leurs parents. Mais leur drame n’est pas le nôtre parce qu’ils exploitent chaque drame pour faire avancer leurs but de la manière la plus cynique.

Quand un bébé meurt ils installent des caravanes, quand des soldats sont tués en les défendant – ils ne demandent pas pardon aux familles de ces soldats, malgré leur responsabilité pour les vies qui ont été interrompues – ils ne font que présenter des exigences de manière à blanchir leurs crimes. Et avec leurs exigences le désir de vengeance augmente : emprisonner davantage de leurs voisins, détruire leurs maisons, tuer, arrêter, bloquer les routes et exiger davantage de vengeance. Et si cela, aussi, n’est pas suffisant, leurs propres milices furieuses font des descentes chez les Palestiniens, jettent des pierres sur leurs véhicules, mettent le feu à leurs champs et sèment la terreur sur leurs villages. Ils ne se satisfont pas des châtiments collectifs imposés par l’armée et le service de sécurité du Shin Bet, exercés avec cruauté et parfois avec des crimes. Le désir de vengeance des colons n’est jamais satisfait. Comment est-il possible de se reconnaître dans le deuil de gens qui se comportent de cette façon ?

Il est impossible de se reconnaître dans leur deuil, parce qu’Israël a décidé d’éviter de regarder tout ce qui est fait sur la terre de Judée. Quand vous êtes capable d’être indifférent à l’exécution par des soldats d’un jeune homme dérangé psychologiquement, vous pouvez aussi être indifférent au fait qu’une femme enceinte soit abattue par des Palestiniens. Quand vous ne faites pas attention à ce qui se passe au camp de réfugiés de Tulkarem, vous pouvez aussi ne pas faire attention à ce qui a lieu au carrefour de Givat Assaf. C’est un aveuglement moral envers toute chose. Le Salut n’est pas là, c’est le prix payé pour le manque d’intérêt pour ce qui se passe dans les territoires et pour ne pas faire attention à l’occupation, sous le parrainage de laquelle les colonies sont fondées. Des sommes énorme sont versées là sans aucune opposition publique – donc il y a aussi une indifférence au sort des colons et à leurs drames. Le bout de terre dont ils ont pris le contrôle n’intéresse pas la plupart des Israéliens vivant au pays du déni, et cela en est le prix.

Nous n’avons aucune raison de nous excuser pour le manque d’intérêt et d’identification. Les colons l’ont eux-mêmes causé. Ceux qui n’ont jamais prêté d’intérêt à la souffrance de leurs voisins palestiniens qu’ils ont provoquée, ceux qui prêchent tout le temps que la main de fer doit toujours être resserrée, pour les torturer encore plus – ne méritent pas que l’on s’identifie à eux, pas même à l’heure de leur deuil. Je ne prends pas plaisir à leur souffrance mais je n’ai aucune sympathie pour leur douleur. La véritable peine est endurée par leurs victimes, ceux qui gémissent avec soumission et ceux qui prennent leur destin en main et qui essayent de rester avec violence à une situation violente et parfois de façon meurtrière. Les Palestiniens sont les victimes dignes de compassion et de solidarité.

(traduit de l’anglais par Yves Jardin, membre du GT de l’AFPS sur les prisonniers)


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