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Aux États-Unis, la haine raciste et antisémite alimentée par les thèses du « post-nazisme »

mercredi 31 octobre 2018 par Stéphane François

Par Stéphane François. Publié le 29 octobre 2018 sur le site The Conversation.

Le samedi 27 octobre 2018, un homme entre dans une synagogue de la ville de Pittsburgh (Pennsylvanie), aux États-Unis, ouvre le feu en hurlant des insultes antisémites, entrecoupé de « Tous les Juifs doivent mourir ! ». Onze personnes meurent.

Devant la synagogue attaquée, à Pittsburgh, le 29 octobre 2018. Brendan Smialowski / AFP

L’an passé à Charlotteville (Virginie), ville moyenne de ces mêmes États-Unis, une manifestation de militants racistes et autres suprémacistes blancs criait : « Les Juifs vont nous remplacer ! »

Les agressions physiques antisémites se multiplient dans ce pays. Selon un article du Monde, qui reprend les chiffres de l’Anti-defamation League, elles auraient même progressé de 57 % depuis deux ans. Selon le même article, les chiffres du vandalisme de lieux religieux auraient quant à eux augmenté de 86 % durant la même période.

La hantise du « grand remplacement », version américaine

Cette haine antisémite se nourrit des thèses de l’extrême droite étatsunienne, très active et surtout très vivace. Celle-ci se caractérise par un discours à la fois suprémaciste et séparatiste blancs que les militants appellent le « nationalisme blanc ». Selon ceux-ci, il s’agit à la fois d’affirmer la supériorité de la race blanche et de refuser la société multiethnique, en créant des îlots blancs.

En soi, ces thèses sont anciennes. On les retrouve dès le début du XXe siècle chez des théoriciens racistes, toujours publiés et traduits par l’extrême droite, comme Madison Grant, avec un ouvrage comme Le Déclin de la grande race (1916) ou Lothrop Stoddard avec Le Flot montant des peuples de couleur (1920), ainsi que dans les lois raciales étatsuniennes, telles les lois « Jim Crow », dans la défense des populations WASP (White Anglo-Saxon Protestants), ou, enfin dans les positions du second Ku Klux Klan (1915-1944), ouvertement fascisant, dont aurait fait partie le père de Donald Trump.

Les nazis s’en inspirèrent pour l’élaboration et la promulgation de leurs propres lois raciales. Déjà, à l’époque, l’antisémitisme était présent dans ces discours, les Juifs étant vus comme les amis des Noirs. Les thèses du « grand remplacement » ne datent donc pas d’aujourd’hui – au sens propre comme au figuré.

Une vieille tradition remise au goût du jour à l’Université

Ces exemples anciens sont loin d’être anecdotiques, car ces auteurs sont de nouveau mis en avant par une jeune génération de théoriciens racistes, certains d’entre eux étant même des universitaires. Il existe, en effet, un fort courant raciste et antisémite aux États-Unis depuis la fin du XIXe siècle, présent au sein de l’Université.

Parmi les pionniers de l’après-Seconde Guerre mondiale, on peut citer des universitaires comme Raymond Cattell, Arthur Jensen, Donald Swan, Wesley George ou Roger Pearson, fondateur de la Northern League qui fut un repaire d’anciens nazis dans les années 1950 et 1960.

Ces personnes offrent l’avantage aux militants actuels de pouvoir citer des théoriciens racistes particulièrement radicaux, mais qui échappent à la sphère du nazisme ou du néonazisme. Surtout, ils offrent une caution universitaire aux discours promouvant l’inégalité raciale. Ces auteurs faisaient de la préservation de l’identité blanche des États-Unis leur cheval de bataille.

Ils sont toujours présents dans l’Université américaine aujourd’hui, avec par exemple le psychologue évolutionniste racialiste et antisémite Kevin MacDonald, ou le pédagogue Robert S. Griffin, promoteur d’un nationalisme blanc – il est d’ailleurs l’auteur d’un ouvrage intitulé Vivre en tant que blanc, traduit en français. Tout est dans le titre.

La nébuleuse de l’alt-right

Ces militants font partie d’une nébuleuse, connue depuis quelques années, sous l’expression d’« alt-right » (pour « alternative right », la « droite alternative », non gouvernementale). Ce racisme universitaire alimente les militants racistes en thèses promouvant l’inégalité raciale.

Le rabbin Jeffrey Meyers, au lendemain de l’attaque de sa synagogue « L’arbre de vie » (ici le 28 octobre). Brendan Smialowski/AFP

Il s’agit, pour eux, de promouvoir une identité blanche mise à mal par les revendications des minorités (ethniques, religieuses ou sexuelles). Pour ce faire et pour renouveler leur logiciel théorique, ces idéologues regardent du côté de l’Europe, commentant et traduisant les théoriciens de la race et de l’identité.

Nous sommes donc face à des milieux qui ont assimilé les différentes évolutions idéologiques des uns et des autres. Surtout, ces militants américains ont défini une nouvelle forme d’antisémitisme inspiré à la fois du national-socialisme et de la tradition raciste américaine : le postnazisme.

Face au « génocide de la race blanche »

C’est celui qu’on voit se manifester bruyamment et criminellement aujourd’hui. Celui-ci peut être défini comme un discours au contenu antisémite, raciste promouvant la race blanche, mais qui ne cherche pas à minimiser ou à nier le génocide des Juifs européens.

Au contraire, ses tenants l’assument et souhaitent « passer à autre chose » selon le mot terrible de Greg Johnson, l’un de leurs théoriciens actuels importants, au motif que la race « blanche » subirait aujourd’hui son propre génocide par la promotion de l’homosexualité, le métissage, la substitution ethnique et l’« immigration-colonisation » (propos écrits dans Le Nationalisme blanc. Interrogations et définitions). Surtout, ils considèrent que ce sont les juifs, rescapés du génocide européen, qui se vengeraient de l’échec de leur extermination…

Ainsi, Greg Johnson a pu écrire la chose suivante :

« En ce qui concerne les Juifs… À tout le moins, tous leurs biens devraient être confisqués. Tout au moins. Il y a deux raisons à cela. Premièrement, nous devrions envisager des réparations. Deuxièmement, s’ils étaient autorisés à conserver leur patrimoine, ils l’utiliseraient immédiatement pour semer le trouble chez nous. Il suffit de regarder ce qui s’est passé quand Adolf Hitler, avec l’excès de bonté typique qui constituait son plus grand défaut, a permis aux Juifs d’Allemagne d’émigrer avec leur fortune ».

Ce discours peut sembler délirant. Pourtant, il existe et se diffuse massivement dans les milieux des extrêmes droites européennes et américaines. Selon ces militants, l’un des principaux acteurs de ce « génocide » serait le financier et philanthrope George Soros : il incarne parfaitement l’idéal-type antisémite du juif riche apatride qui cherche à manipuler la marche du monde et à entraver le fonctionnement des nations.

Surtout, les militants américains ne restent pas au stade de l’écriture. Ils hurlent leur haine et passent à l’action : n’oublions pas que ce pays a une longue tradition d’attentats et de fusillades d’extrémistes de droite. Samedi 27 octobre 2018, il y eut 11 morts à Pittsburgh. Malheureusement, ce ne seront pas les derniers.

L’élection de Donald Trump en 2016 et ses propos parfois plus qu’ambigus (pensons à ses propos à la suite de la manifestation raciste de Charlottesville disant qu’il y avait des « gens bien des deux côtés ») semblent être vus par les militants racistes américains comme un blanc-seing au passage à l’acte.

Et s’il ne cautionne pas les actes racistes et antisémites, il faut bien reconnaître que le président américain les condamne très mollement.


Stéphane François est politiste, historien des idées, chercheur associé, École pratique des hautes études (EPHE).


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