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Interview de Pierre Stambul - Le sionisme, un nationalisme particulier qui a inventé le peuple, la langue et la terre.

dimanche 17 juin 2018 par Pierre Stambul

Par Milena Rampoldi, ProMosaik. Ci-dessous mon entretien avec le juif français Pierre Stambul sur son nouveau livre sur la Nakba intitulé « La Nakba ne sera jamais légitime ».

Quelle est la nouvelle perspective de votre livre sur la Nakba ?

Il faut rappeler que le crime fondateur de cette guerre, c’est l’expulsion préméditée des Palestiniens en 1948-49. Les conquêtes de 1967 et la colonisation qui s’en est suivie ont aggravé la destruction de la société palestinienne. Mais aboutir à une paix juste, c’est « réparer » la Nakba.
En ce sens, tout le processus d’Oslo et le prétendu « processus de paix » censé aboutir à « deux États pour deux peuples » a été une mystification qui a permis au rouleau compresseur colonial de se déployer.
Une paix juste devra reconnaître le droit au retour des réfugiés palestiniens. Dès sa fondation, l’État d’Israël a violé la résolution 194 de l’ONU qui prévoyait ce retour et a effacé les traces des centaines de villages palestiniens détruits. L’impunité d’Israël date de cette époque.

Comment « démonter » le sionisme ?

Le sionisme est une idéologie multiforme. C’est un colonialisme particulier puisqu’il vise à expulser le peuple autochtone et pas à l’exploiter. C’est un nationalisme particulier qui a inventé le peuple, la langue et la terre. C’est une théorie de la séparation qui a proclamé, il y a 120 ans, que Juifs et non-Juifs ne pouvaient pas vivre ensemble. C’est une manipulation de l’histoire, de la mémoire et des identités juives. Il n’y a pas eu exil des Juifs il y a 2 000 ans et il n’y a pas « retour » aujourd’hui. Les descendants des Juifs de l’Antiquité sont essentiellement les Palestiniens et les Juifs d’aujourd’hui sont surtout des descendants de convertis.

Le sionisme n’a pas combattu l’antisémitisme. Sionistes et antisémites partagent l’idée que les Juifs doivent quitter leur pays d’origine.

Il faut expliquer que le fait qu’Israël soit devenu un pays raciste, militariste et d’extrême droite n’est pas un accident de l’histoire. Le sionisme ne pouvait mener qu’à cela. Il ne pouvait pas y avoir de paix juste en Afrique du Sud avec le maintien de l’apartheid. Il n’y aura pas de paix juste au Proche-Orient avec le maintien du sionisme. Cette idéologie n’est pas seulement criminelle contre les Palestiniens, elle est suicidaire pour les Juifs et elle est une injure à leur histoire.

L’antisémitisme, une malédiction pour les Palestiniens. Pourquoi ?

L’antisémitisme est un crime européen qui dure depuis 15 siècles. C’est aussi un crime chrétien puisque, avant l’antisémitisme racial qui apparaît dans la deuxième moitié du XIXe siècle, il y a eu l’antijudaïsme chrétien.

Dans le monde « arabo-musulman », avant l’apparition du sionisme, les Juifs (comme les chrétiens) ont le statut de « dhimmi » qui veut dire protégé. Ce n’est pas la citoyenneté (qui n’existe nulle part à l’époque). Mais les communautés juives ne subiront jamais (avant l’apparition du sionisme) l’équivalent des massacres et des expulsions qui jalonnent l’histoire des Juifs européens.

Cet antisémitisme culminera avec le génocide nazi. Et c’est ce génocide qui décidera la « communauté internationale » à se débarrasser de sa culpabilité sur le dos des Palestiniens en favorisant la création de l’État d’Israël et le nettoyage ethnique de 1948-49.

Les Palestiniens paient pour un crime avec lequel ils n’ont rien à voir. La petite minorité juive qui a vécu en Palestine a toujours vécu en bonne intelligence avec ses voisins musulmans et chrétiens. Chaque manifestation d’antisémitisme dans le monde renforce Israël et contribue à la destruction de la Palestine.

Quel rapport est-ce qu’il y a entre sionisme et islamophobie ou racisme contre les musulmans ?

En 2001, le président Bush a déclaré la guerre du « bien contre le mal ». Le mal, pour lui, ce sont les Arabes, les pauvres, les musulmans. Pas tous les musulmans : les dictatures féodales et patriarcales du Golfe sont les alliés de l’empire.

Israël est l’élève modèle dans cette guerre. Morceau d’Europe installé au Proche-Orient, ce pays est devenu une espèce de laboratoire. Israël montre au monde comment on peut enfermer et réprimer des populations décrétées dangereuses en expérimentant sur elles de nouvelles armes sophistiquées.

Il y a donc un rapport direct entre ce que subissent les Palestiniens au Proche-Orient et l’islamophobie en Occident : ségrégation sociale et stigmatisation. Et l’UJFP est pour le « vivre ensemble dans l’égalité des droits » aussi bien au Proche-Orient qu’en Occident. Et contre l’essentialisation des gens selon leur identité réelle ou supposée.

Parlez-nous de ce chapitre : Les précédents de l’Afrique du Sud, du Zimbabwe et de l’Algérie.

Dans ces pays, le colonialisme a longtemps imposé son régime féroce aux autochtones. Qu’est-ce qui a permis aux Blancs d’Afrique du Sud de rester ? Le maintien ou la fin de l’apartheid ? C’est bien sûr la fin et le fait que des deux côtés, il y a eu des forces posant les termes d’un compromis : 1 personne = 1 voix, L’Afrique du Sud est une et indivisible, l’apartheid est reconnu comme un crime. Une fois ces conditions acceptées, les Blancs ont pu rester.

En Algérie, la seule force politique des Français d’Algérie qui s’est exprimée a été l’OAS, milice fasciste décidée à combattre jusqu’au bout l’indépendance. Résultat : les Français (et avec eux les Juifs) ont dû partir.

Au Zimbabwe, l’indépendance a débouché sur une dictature et le dictateur Mugabe a utilisé la présence des anciens colonisateurs pour détourner la colère populaire. Les Blancs sont quasiment tous partis.

Quel sera le modèle en Israël/Palestine ? L’idéal serait de s’inspirer de l’exemple sud-africain : accepter l’égalité et le « vivre ensemble ». Cela suppose en finir avec le sionisme et l’État juif. Mais il est clair que les dirigeants israéliens suivent le modèle de l’OAS en Algérie. Et que ça pourrait finir de la même façon.

L’importance du BDS pour vous en 2018.

Je pose dans le livre la question : « vous seriez Nétanyahou, vous changeriez de politique » ?

La réponse est non bien sûr. Tant qu’Israël ne sera pas sanctionné, le rouleau compresseur colonial continuera. L’histoire a montré que s’il y a des sanctions, les conséquences seront immédiates. Les Palestiniens disent que cette guerre est née de l’extérieur, de la décision de l’ONU de partager la Palestine et de tolérer toutes les violations commises par Israël.

La solution viendra de la capacité de la société palestinienne à ne pas rompre et de la solidarité internationale.

Le BDS ne détruira pas l’économie israélienne, mais il peut détruire l’image de ce pays et forcer les gouvernements à prendre des sanctions. C’est le seul espoir actuellement.


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