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De l’Autre Côté n°3 - LA RELIGION SIONISTE

samedi 5 mai 2007

Le monde est sioniste. Aujourd’hui, le mot nous a avalé. Il a patiemment dévoré un à un ses ennemis. Il les a digéré. Au point qu’hasarder une autre vérité, un autre espoir, est devenu sacrilège. Car le sionisme a réussi une telle mue qu’il s’est métamorphosé en religion. Notre religion. Celle dont l’Europe, mais bien au-delà, tous ceux qui se réclament de l’Occident, avaient besoin. À ce titre, le sionisme a dépassé son rôle idéologique, il est une vision du monde : ne vivons plus ensemble, ne partageons plus les difficultés du devenir, ayons peur, soyons fort puisque nous avons peur.

Au sommaire : Contributions de Amnon Raz-Krakotzkin, Katell Berthelot, Rabbin Sholem ben Schneersohn, Mohammed Taleb
YESHAYAHOU LEIBOWITZ L’exigence de la révolte
ABRAHAM SÉGAL Juif comme Freud
Eyal Sivan Journal de Pologne
Stéphanie Laithier Libération et les guerres du Liban

Edito

La machine à recycler par Frank Eskenazi

Comme toute idéologie, le sionisme, cette idée d’émancipation nationale juive, doit être jugé à sa destinée. Née au coeur du siècle des Nations, sa légitimité historique s’éprouve en partie dans sa postérité. De son histoire, que dire sinon qu’elle est sans doute la dernière des utopies réalisée. Mais ainsi que l’écrivait T.E. Lawrence, « Tous les hommes rêvent, mais pas également. Ceux qui rêvent la nuit dans les replis poussiéreux de leurs pensées s’éveillent le jour et rêvent que c’était vanité ; mais les rêveurs de jour sont des hommes dangereux, car ils peuvent agir leur rêve avec les yeux ouverts, pour le rendre possible » [1]
. Il n’y a pas très loin du rêve des uns au cauchemar des autres, mais cela n’empêche pas un rêve d’avoir été rêvé.

Tout au long de son histoire, le sionisme a montré sa puissance par sa capacité d’adaptation, son renouvellement permanent, sa possibilité d’absorption et de transformation. Tour à tour laïc puis religieux, hors du temps puis indissociable d’une histoire millénaire, venu de l’Est puis ingérant le Sud, petit mais bientôt surpuissant. Cette histoire ne pouvait naître que dans le désert où tout est si bouleversant et tranchant à la fois. Ces métamorphoses ne pouvaient être que celles d’un rêve protéiforme.

Qu’il ait été tragique et le soit encore pour les Palestiniens, est une évidence dont nous refusons, nous, de faire l’économie. Mais cette tragédie est bien plus large qu’on ne le soupçonne
habituellement. Car le sionisme n’a pas seulement triomphé en Israël. Le monde est sioniste. Aujourd’hui, le mot nous a avalé. Il a patiemment dévoré un à un ses ennemis. Il les a digéré. Au point qu’hasarder une autre vérité, un autre espoir, est devenu sacrilège. Car le sionisme a réussi une telle mue qu’il s’est métamorphosé en religion. Notre religion. Celle dont l’Europe, mais bien au-delà, tous ceux qui se réclament de l’Occident, avaient besoin. À ce titre, le sionisme a dépassé son rôle idéologique, il est une vision du monde : ne vivons plus ensemble, ne partageons plus les difficultés du devenir, ayons peur, soyons fort puisque nous avons peur. Dans le sionisme, l’idée de séparation séduit et est immédiatement adaptable.
Ce n’est plus une idée, mais une politique, un mode de gestion qui dépasse les frontières d’Israël et bien sûr du judaïsme. L’idée sarkozyste d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale aurait pu être israélienne, elle est déjà israélienne. C’est une catastrophe
lorsque l’on songe qu’à travers l’histoire juive, la religion, la nation et la préoccupation humaine universelle ne font qu’un.

Cette victoire incomparable, cette machine parfaite à recycler le temps et l’histoire, a imposé son rythme fou à tout ce qui faisait l’amplitude du monde juif. Les diasporas ont catastrophiquement
abdiqué devant la nature plurielle d’une vision absorbant la totalité du spectre politico-religieux. La gauche socialiste et les ultra-nationalistes, les Haredim [2] et le judaïsme libéral, tous renoncent à batailler pour qu’Israël soit autre chose qu’un trou noir de la pensée, un abîme de désespérance diffusé sur wifi. Où se trouve la pluralité ? Pour ne parler que de la France, force est de réaliser que critiquer Israël est non seulement marqué du sceau de l’infamie antisémite, mais passible parfois des tribunaux. Depuis la Guerre des Six Jours, chacun a trouvé une bonne raison de se retirer. La conquête du Mur fut le symbole d’un renouement entre l’Histoire ancienne et le contemporain, l’histoire moderne n’étant qu’une parenthèse, un dévoiement. Or, « Comme le dit le sage juif, une corde qui a été coupée et renouée est deux fois plus solide à l’endroit où elle a été sectionnée » [3]. Mais ce que niait la conquête n’était rien de moins que l’histoire d’une maturation, d’une prise en charge de soi-même comme des autres, d’un apprentissage du collectif, d’un affranchissement de la cartographie.
Ce monde juif pluriel n’est plus. Nous sommes les nouveaux dévots.

Il n’en pas toujours été ainsi. En mai 1957, à l’occasion du premier colloque des intellectuels
juifs de langue française, le philosophe Emmanuel Lévinas apostrophait ainsi l’attaché culturel d’Israël à Paris : « Nous aurions été plus attentifs si d’Israël venait la voix que nous attendons tous, qui nous indique comment il faut vivre aujourd’hui, où se trouve la Justice » [4]
Le silence aujourd’hui se fait. Telle est la dernière victoire du sionisme.

notes

[1Thomas Edward Lawrence, Les sept piliers de la sagesse. Fragment d’une introduction supprimée.

[2Littéralement, les craignant Dieu, désigne le monde juif orthodoxe

[3Adin Steinsaltz, Teshuvah

[4La conscience juive. Données et débats, PUF, 1963.


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