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Riposte laïque ou la nouvelle inquisition

lundi 19 février 2018 par Dimitris Fasfalis

16 FÉVR. 2018 | PAR DIMITRIS FASFALIS | BLOG : SUR LE SEUIL DU TEMPS

Lorsqu’un site d’extrême droite calomnie et menace publiquement des professeurs d’histoire, c’est la liberté comme bien commun qui est en jeu. La haine, l’intolérance, la provocation outrancière et le confusionnisme de Riposte laïque vont de pair avec sa volonté de soumettre l’enseignement de l’histoire-géographie à un Credo nationaliste sur le passé et le présent.

Haines nationalistes

L’appel lancé par « Riposte laïque » à l’encontre d’ « enseignants à virer de l’Éducation nationale » révèle aujourd’hui la décomposition avancée de l’espace public démocratique. Au-delà de la mal-nommée « Riposte laïque », toute une partie des droites extrêmes et extrêmes droites considère que tous les moyens sont bons pour défendre leurs idées dans l’espace public. L’intimidation, le lynchage sur les réseaux sociaux, les attaques physiques contre des migrants et/ou leurs soutiens, les propos outranciers à la Robert Ménard, l’intolérance et les appels à la haine à peine voilés semblent s’être installé dans l’espace public contemporain. L’appel haineux de Riposte laïque s’inscrit donc dans une longue série de provocations visant à entretenir un climat de « guerre civile » et à substituer la violence verbale et/ou physique à l’exercice public de la raison (Kant) au fondement de l’espace démocratique.

On oublie trop souvent que ce type de campagne d’intimidation haineuse n’a pas besoin d’être majoritaire pour devenir dangereuse. N’est-ce pas les mêmes idées qui ont armé le bras assassin d’un Raoul Vilain à l’encontre de Jaurès le 31 juillet 1914 ? N’est-ce pas des haines similaires qui animent en 2011 le fanatisme d’un Anders Breivik ? N’est-ce pas la même intolérance aveugle qui imprégnait les skinheads du Front national ayant jeté dans la Seine Brahim Bouarram en 1995 ? Riposte laïque s’en défendrait bien sûr mais leur responsabilité politique reste entière dans le recours à la violence politique dans les milieux des extrêmes droites.

Raoul Vilain, l’assassin de Jaurès, en correctionnelle, photographié par l’Agence Meurisse, Paris, 1920. Source : gallica.bnf.fr

Inquisition et religion civile

En établissant une liste noire de professeurs d’histoire "à virer de l’Éducation nationale", ce site d’extrême droite tente d’instaurer une instance de contrôle d’un domaine du savoir scolaire et de l’Etat - l’histoire scolaire - qui n’a pu conquérir sa liberté historiquement à l’égard des différents pouvoirs établis que grâce à son autonomisation en champ séparé et doté de ses propres règles. Comme tous les champs savants ou scientifiques, ces règles pourraient être résumées dans leur esprit par le postulat des Lumières radicales énoncée par Nicolas-Antoine Boulanger (1722-1759) au sujet du fondement de toute autorité : " la raison, et la loi fondée sur la raison, devraient être les seuls souverains au-dessus des mortels" (Recherches sur l’origine du despotisme oriental, ouvrage posthume de Mr B.I.D.P.E.C., Amsterdam, 1762, vol. 1, p. XII. Cité par Jonathan Israël, A Revolution of the Mind, Princeton, Princeton University Press, 2010, p. 19).

En tentant de s’ériger en tribunal de la raison historique, Riposte laïque endosse le rôle d’inquisiteur au service d’une religion civile nationaliste se faisant maladroitement passer pour de l’histoire. Non seulement "les années trente reviennent" (P. Corcuff) mais cela se rapproche de l’hystérie nationaliste et conservatrice des droites séduites par les fascismes européens des années 1920 et 1930, notamment contre le Front populaire. Cette énième intrusion réactionnaire dans le champ disciplinaire et scolaire cherche à remettre en cause la liberté qui se trouve au fondement de l’enseignement et de la recherche historique. L’histoire risque ainsi de devenir un "roman national" : euphémisme qui désignerait de fait un mélange d’idéologie nationaliste autoritaire et de faits sélectionnés et déformés du passé national. Au lieu d’une histoire critique, on aurait droit à un nouveau dogme civil à caractère sacré.

L’histoire entendue comme une enquête libre et critique a partie liée avec la liberté et la démocratie. Là où s’éteint l’histoire s’éteint la liberté ; là où s’éveille la liberté s’éveille le goût de l’histoire. Cornelius Castoriadis aimait rappeler cette solidarité profonde qui unit histoire, philosophie et démocratie comme projets libres et indéterminés, ouvrant des possibles vers l’autonomie. Hérodote, Jaurès, Marc Bloch, Pierre Vidal-Naquet : autant de noms d’œuvres historiographiques fondatrices et illustres qui soulignent ces liens.

Le savant et le politique

Il est également question de l’engagement des historiens. Derrière l’étiquette erronée et méprisante de "gauchistes" attribuée par Riposte laïque aux professeurs de sa "liste noire", l’extrême droite point du doigt les différents parts pris intellectuels et/ou politiques au sens large du terme. L’engagement de ces historiens dans la cité, dans l’espace public, n’est pourtant pas un obstacle à la recherche et l’enseignement critiques de l’histoire. A condition qu’ils s’en donnent les outils et les moyens heuristiques.

A cet égard, les "Détricoteuses" et les historiens critiques emploient sans cesse les instruments et procédés de la raison critique pour déconstruire l’historiographie et les discours des acteurs historiques tout en prenant soin d’appliquer ces mêmes méthodes d’objectivation à leur propre travail. Cette réflexivité critique est à la fois ce qui autorise la confiance du public dans le travail des historiens "engagés" et l’investissement combiné de ces derniers dans le champ savant et le champ politique.
Car, justement, cette réflexivité critique est un fondement épistémologique qui leur permet tout autant de se méfier d’eux-mêmes dans leur travail (et "ne pas se raconter d’histoires" à leur propos), de "jouer cartes sur table" avec leur public et, enfin, d’offrir à ce dernier une histoire qui fait clairement la distinction entre l’établissement critique des faits à partir de sources vérifiables, leur interprétation, l’administration de la preuve et les partis pris personnels de l’historien. Il serait en ce sens intéressant de savoir comment Riposte laïque qualifierait les œuvres d’un Marc Bloch par exemple ? Ou d’un Georges Lefebvre. "Gauchistes" ?

Confusionnisme

Enfin, les accusations de Riposte laïque portés à l’encontre de Laurence de Cock, Mathilde Larrère, Sébastien Cote et bien d’autres professeurs d’histoire confortent le confusionnisme ambiant au sujet de l’histoire scolaire et des questions mémorielles. Face à cette affaire, le lecteur non initié à ces débats et cherchant une opinion juste et impartiale risque fortement de s’en remettre à un relativisme qui mettrait dans le même sac les "gauchistes" et les extrêmes droites. La vérité serait alors à chercher du côté des historiens "impartiaux" et "neutres". Riposte laïque aurait alors gagné la partie en discréditant les historiens incriminés.

Soutiens

Il est donc impératif de soutenir les historiens incriminés et, ce faisant, défendre l’exercice public de la raison, sans lequel la démocratie ne serait qu’un vain mot. Difficile dans ce contexte de comprendre le silence du ministère de l’Education nationale et du gouvernement dans cette affaire. Les soutiens syndicaux et associatifs qui se sont exprimés jusqu’à présent sont ceux de Sud éducation, du Snes, de l’APHG et des Clionautes.

Il serait peut-être temps d’actualiser le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) créé en 1934. Dans leur manifeste intitulé "Aux travailleurs" (5 mars 1934), Paul Rivet, Paul Langevin et Alain déclaraient : "Camarades, sous couleur de révolution nationale on nous prépare un nouveau Moyen Âge. Nous, nous n’avons pas à conserver le monde présent, nous avons à le transformer, à délivrer l’État de la tutelle du grand capital - en liaison intime avec les travailleurs". Ils ajoutaient à la fin : "Que ceux qui souscrivent à nos idées se fassent connaître". (Cité dans Bernard Lachaise, Documents d’histoire contemporaine : Le XXe siècle, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, p. 77-78).


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