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La solidarité juive pour les droits des Palestiniens

vendredi 3 novembre 2017 par Jean-Guy Greilsamer

Intervention de Jean-Guy Greilsamer à la mosquée de Massy le 1er novembre 2017

Bonjour,

Je remercie les organisateurs de cette rencontre d’avoir invité l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP).

Le sujet que vous m’avez proposé de traiter, c’est « La solidarité juive pour les droits des Palestiniens »

Que signifie « solidarité juive pour les droits des Palestiniens » ?

Les droits des Palestiniens c’est leur droit comme tout peuple à leur autodétermination et à leur pleine souveraineté, quelle que soit la forme étatique qu’ils adoptent, qu’il s’agisse d’un Etat distinct, qu’il s’agisse de l’intégration dans un Etat bi ou multinational, ou qu’il s’agisse de toute autre forme étatique, l’essentiel étant qu’ils choisissent librement leur destin national.

Donc la solidarité avec le peuple palestinien, c’est la solidarité avec sa lutte contre ce qui fait obstacle à sa libération nationale, à savoir aujourd’hui l’occupation, la colonisation, le mur d’apartheid, le blocus de Gaza, les discriminations contre les Palestiniens d’Israël et l’interdiction du droit au retour des réfugiés.

Qu’en est-il alors de la solidarité juive pour les droits des Palestiniens ?

Je veux d’abord insister sur quelques banalités

Il circule un cliché affirmant sans autre précision qu’une assez grande majorité de Juifs est solidaire sinon de l’actuel gouvernement israélien au moins du régime israélien, et que seule une minorité soutient les Palestiniens.

En réalité, même si la majorité des Juifs dans le monde est sioniste, la situation est plus complexe que cette dichotomie.

D’abord parce que les situations sont différentes selon les pays, et ensuite parce que parmi la population juive comme parmi toute autre population il existe une diversité d’opinion. Par exemple certains Juifs sont solidaires de certains droits des Palestiniens mais pas d’autres. Par exemple des Juifs sont contre la poursuite de la colonisation, mais aussi contre le droit au retour des réfugiés.

Ensuite je rappelle que les questions à propos desquelles nous intervenons ici à cette tribune ne se posent que depuis l’avènement du sionisme, soit environ un siècle. Ainsi pendant environ 19 siècles la phrase « L’an prochain à Jérusalem » qui clôture les cérémonies de la Pâque juive n’a jamais marqué, pour l’écrasante majorité des Juifs, la volonté d’aller vivre à Jérusalem.

Je vais privilégier dans la suite de mon intervention le constat de ce qu’il en est aujourd’hui de la solidarité juive avec le peuple palestinien, parce qu’il serait très long de présenter un historique depuis la création du sionisme. Mais je veux rappeler quelques faits. Avant la seconde guerre mondiale le sionisme était très minoritaire parmi les populations juives, et parmi les Juifs qui immigrèrent en Palestine, certains, confrontés à la réalité coloniale de la mise œuvre du sionisme, soutinrent les droits des Palestiniens à l’égalité avec la population juive ; d’ailleurs certains d’entre eux quittèrent la Palestine.
Lors de la création de l’État d’Israël, des personnalités et des courants juifs étaient réservés, et prônaient la création d’un État binational. Une personnalité comme Einstein rejetait l’idée d’une suprématie juive et plaidait pour une « entente avec les arabes », pour reprendre ses termes.
Puis il y a eu la création de l’État d’Israël et le long processus qui a conduit à la situation désastreuse d’aujourd’hui. Pendant tout ce processus des solidarités juives avec le peuple palestinien se sont manifestées, aussi bien dans le monde occidental, dans le monde arabe ou en Israël. Ces soutiens étaient soit sans réserve pour la libération d’un peuple colonisé, soit partiels, ne rejetant que certains aspects du sionisme. Parmi les personnalités il y a eu par exemple, en France Pierre Vidal Naquet, dans le monde arabe Abraham Serfaty, en Israël Yeshayahou Leibowitz. Les soutiens juifs ont traversé différentes phases, liées aux situations nationales et internationales.

Je vais maintenant considérer quatre types significatifs de soutiens aujourd’hui : les soutiens au nom de la religion, les soutiens en Israël, en France et aux Etats-Unis.
Je précise qu’il est difficile d’évaluer le nombre et la répartition des Juifs dans le monde, parce qu’il n’y a pas, et il ne peut pas y avoir de critère précis pour définir qui est Juif.
En comparant des statistiques je me risque à annoncer le chiffre de 18 millions. La population la plus nombreuse est aux États-Unis, un bon tiers, puis à peu près ex aequo en Israël. En France la population juive peut être évaluée à près de 600 000 personnes. Et il est évident que les gens qui revendiquent juste une part juive dans leur identité doivent être pris en considération.

Solidarités juives au nom de la religion.

Les soutiens au nom de la religion s’appuient, comme c’est le cas des autres religions, sur un rapport humaniste à la religion, basé sur la justice, l’égalité, la dignité, le respect des peuples. Les religieux orthodoxes quant à eux insistent sur le fait qu’il est illégitime pour les Juifs d’appeler à peupler Israël avant l’arrivée du messie. Il est par ailleurs important de cerner correctement la notion de « peuple élu ». Peuple élu ne signifie pas « peuple supérieur », mais peuple choisi par Dieu pour être porteur de responsabilités et comptable des fautes qu’il est susceptible de commettre. Sur le rapport humaniste à la religion, il est évident que des préceptes tels que dans le Deutéronome Vous aimerez l’étranger, car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte ont une résonance importante pour être solidaires du peuple palestinien, qui lui en Israël n’est pas étranger, mais autochtone.

Solidarités juives en Israël.

En Israël les soutiens complets des Juifs au peuple palestinien existent, mais sont malheureusement très minoritaires.

Il n’y aurait que quelques ou plusieurs milliers de Juifs pleinement solidaires des Palestiniens, ce qui est la conséquence de la politique des gouvernements israéliens depuis l’échec des accords d’Oslo.

Le gouvernement israélien réprime de plus en plus la liberté d’expression des Juifs anticolonialistes, mais il ne faut jamais oublier que c’est sans commune mesure avec la répression que subissent les résistants palestiniens.

Les associations dont l’orientation politique est la plus proche de l’ensemble des droits des Palestiniens sont souvent des associations israélo-palestiniennes ou pour la reconnaissance de la Naqba, mais ce ne sont pas toujours ces associations qui sont le plus visées. Parmi toutes les associations il y a : l’AIC (Centre d’Information Alternative), Ta’ayush, Tarabut, l’ICAHD (comité contre les destructions de maisons palestiniennes), les « Femmes en Noir », Zochrot, De’Colonizer, et j’évoquerai dans une ou deux minutes B’Tselem. Il ne faut pas négliger non plus le rôle d’associations telles que « Boycott from Within » (« Boycott de l’Intérieur ») ou l’ONG « Who profits » (« Qui profite de la colonisation »), qui bien que petites jouent un rôle important au service de solidarité internationale.

Certaines associations ne prennent pas position par exemple sur le droit au retour des réfugiés palestiniens, mais elles jouent de fait un rôle important, parce qu’elles sont en prise avec la société israélienne telle qu’elle est. Par exemple « Breaking the Silence » (« Briser le Silence » n’est pas une association antisioniste. Elle est basée sur le témoignage d’anciens soldats sur les atrocités que leur ont fait commettre leurs supérieurs à Gaza ou Cisjordanie, et comme l’armée est un pilier de l’Etat sioniste ces témoignages font mouche. Cette association est dans le collimateur du gouvernement israélien.

B’Tselem est une association qui n’intervient concrètement que pour dénoncer, aussi bien en Israël que dans le monde entier, les violations des droits humains dans les territoires occupés, ce qui ne l’empêche pas d’être pour la liberté d’expression d’autres mouvements, y compris le mouvement BDS. B’Tselem travaille avec les associations palestiniennes pour les droits de l’Homme et l’une de ses actions efficaces est de distribuer des caméras aux militants palestiniens pour leur permettre de filmer les exactions des forces de répression israéliennes.

Parmi les opposants je cite aussi des journalistes, tels que Amira Hass ou Gidéon Levy, qui est tellement menacé par des fascistes israéliens qu’il est obligé de se déplacer avec un garde du corps, et des intellectuels telle que l’Universitaire Nourit Peled-Elhanan, qui dénonce l’image raciste et coloniale des Palestiniens que propagent les manuels scolaires israéliens.

Par ailleurs la troisième force politique au parlement israélien est une coalition anticoloniale nommée « Liste unifiée » qui dispose de 13 députés sur 120, et dont certains partis incluent une minorité juive (dont un député juif)

Pour terminer concernant les solidarités juives israéliennes je tiens à m’exprimer sur certains mouvements tels que la récente marche des femmes pour la paix. Ce mouvement est intéressant à analyser parce qu’il manifeste un certain ras-le-bol dans toute la société israélienne, mais il inspire de sérieuses réserves, parce qu’il n’exprime aucune condamnation de la nature coloniale de la politique israélienne.

Solidarités juives en France.

J’en arrive maintenant aux solidarités juives en France. La France est symptomatique de la politique qu’Israël essaie de promouvoir dans d’autres pays européens ou occidentaux.
Je présenterai, cela ne vous étonnera pas, la politique de solidarité de l’UJFP, mais je précise que beaucoup de personnes solidaires du peuple palestinien ne font pas partie d’une association juive mais se revendiquent comme juives quand elles l’estiment nécessaire. Ainsi l’appel juif pour BDS, lancé par l’UJFP, a été signé par des personnalités telles que Rony Brauman, l’éditeur et écrivain Eric Hazan, l’écrivain Maurice Rajfus, le co-animateur du mouvement altermondialiste Gus Massiah, la co-animatrice du collectif « Sortir du colonialisme » Gisèle Fehlender.

L’UJFP fait partie et intervient dans les collectifs de solidarité avec le peuple palestinien.
Notre site et nos interventions dans les réseaux sociaux, nos communiqués, ont une audience importante. Nous sommes souvent sollicités en tant que voix juive contre la politique coloniale, d’apartheid et d’épuration ethnique israélienne. Nous sommes révoltés par les crimes commis en notre nom, par la politique qui vise à pousser le peuple palestinien au désespoir pour le faire capituler, par le chantage ignoble à l’antisémitisme, par l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme.

Nous sommes révoltés aussi par le comportement du CRIF, le Conseil soi-disant Représentatif des Institutions juives de France, que le gouvernement considère comme représentant de la population juive de France, et par la faillite morale des autorités religieuses juives. Le CRIF et les autorités religieuses donnent de l’ensemble des Juifs l’image honteuse de gens pieds et poings liés à un régime infréquentable.
Un exemple de notre solidarité concrète avec le peuple palestinien est le financement au nom de l’UJFP de la construction d’un château d’eau à Gaza suite au voyage de deux militants UJFP.

Soutenir le peuple palestinien, c’est aussi s’opposer dans son propre pays à la politique raciste, xénophobe et sécuritaire que promeut Israël, qui est prise comme modèle par d’importants politiciens, ou par l’État lui-même. C’est pourquoi nous soutenons ou participons aux collectifs contre l’islamophobie, contre l’exclusion des populations rroms, contre les autres racismes, contre les violences policières ciblant les jeunes, pour le respect du droit d’asile, pour la solidarité avec les militants poursuivis parce qu’ils portent assistance aux migrants et réfugiés victimes des conséquences des politiques coloniales.
Dans ces mobilisations nous sommes inspirés par la longue histoire juive antiraciste et antifasciste dont sommes héritiers et qui est aux antipodes de l’actuelle politique israélienne.

Nous avons édité le livre « Une parole juive contre le racisme », qui inclue la légitimité de la solidarité avec le peuple palestinien et permet des débats et des réunions dans divers lieux, notamment des établissements scolaires et des librairies.

Notre ami le cinéaste Eyal Sivan a réalisé 10 clips basés sur l’interview de plusieurs dizaines de militants aux parcours divers, qui expliquent notamment leur antisionisme et leur solidarité avec le peuple palestinien. Nous mettons ces clips à votre disposition pour toute initiative publique.

Par ailleurs je signale que nous participerons le dimanche 5 novembre à partir de 14 H à Saint-Denis à une grande initiative multi- associative sur le thème : « La Palestine après Balfour : 100 ans de colonialisme / 100 ans de résistance » ; d’ailleurs Alain Gresh y prendra la parole.

Solidarités juives aux États-Unis.

J’aborde maintenant le cas des solidarités juives aux États-Unis.
L’opinion publique retient souvent des États-Unis l’image du plus grand allié d’Israël et d’un pays qui abrite le plus fort lobby sioniste, mais il faut savoir que les États-Unis sont aussi le pays où l’opposition juive à la politique israélienne et en solidarité avec le peuple palestinien est la plus forte et la plus prometteuse. Il y existe de nombreuses structures juives solidaires des Palestiniens, dont les deux plus connues sont peut-être IJAN, le Réseau International Juif Antisioniste, et certainement JVP, Jewish Voice for Peace (Voix juive pour la paix).

Malgré un fort lobby sioniste, la majorité des Juifs étasuniens est plus attachée aux États-Unis qu’à Israël et le soutien juif à BDS grandit, particulièrement parmi les universitaires, les artistes et les étudiants.

Jewish Voice for Peace (JVP) est une association qui comprend 10 000 membres, 200 000 abonnés sur sa liste e-mail, plus de 60 sections, une équipe sur les questions rabbiniques, une sur les questions relatives aux artistes, une sur les questions universitaires, une branche jeunesse et une équipe de conseillers composée de penseurs juifs réputés.

L’objectif de JVP est de soutenir des campagnes gagnables pour changer la politique des Etats Unis, de militer pour une paix juste entre Palestiniens et Israéliens en participant au mouvement BDS et à diverses autres campagnes, dont celle visant Airbnb, qui est une agence permettant la location de logements dans les colonies israéliennes.
JVP travaille avec divers mouvements de solidarité, et est très présente dans les campus et les universités qui votent des vœux pour BDS. Son implantation dans la jeunesse est prometteuse. Tout cela ne plait pas du tout à Israël, qui consacre un budget important pour envoyer des conférenciers faire de la propagande pour Israël.
JVP articule les mobilisations de solidarité avec le peuple palestinien avec celles contre l’islamophobie et tous les racismes et en particulier contre la politique de Trump.

Pour conclure.

Il faudrait évoquer la solidarité juive avec le peuple palestinien dans d’autres pays aussi, par exemple au Maroc.
Lors de vacances en Andalousie en mai dernier, j’étais agréablement stupéfait de découvrir à Cordoue dans un musée juif séfarade où il y avait une exposition consacrée à l’histoire des autodafés et des bibliocides un panneau "Ramala" il était écrit (je traduis) :
" Le 30 mars 2002, l’armée israélienne a occupé et détruit les équipements et archives de la bibliothèque de Al-Bireh, à Ramallah. Lors des jours suivants, les archives du ministère palestinien de l’Éducation (des milliers de dossiers universitaires) ont été détruites "
Je rêve qu’un jour une telle information figure aussi dans un musée juif en France !

Pour conclure, je veux souligner que Juifs ou non Juifs, l’une des activités les plus importantes que nous puissions développer pour soutenir le peuple palestinien, c’est de contribuer au mouvement BDS. Les Palestiniens nous le demandent et BDS isole de plus en plus Israël. C’est un devoir politique et moral de développer ce mouvement, et de même qu’il a été mis fin à l’apartheid en Afrique du Sud, il sera mis fin à l’apartheid israélien.

Jean-Guy Greilsamer


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