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Quelle mixité sociale voulons-nous ?

samedi 26 août 2017 par Henri Goldman

Par Henri GOLDMAN. Publié le 24 août dans Politique, revue belge d’analyse et de débat.

Au même titre que le “vivre-ensemble”, la mixité sociale est un objectif autour duquel tout le monde semble s’accorder. Et pourtant, on le voit bien : ça ne prend pas. Ainsi, certains veulent abroger le “décret Inscription” parce qu’il aurait échoué dans son ambition d’améliorer la mixité sociale. Au niveau des quartiers, c’est peut-être encore pire…

Ainsi, un récent billet de Bruxselsfuture, l’excellent petit blog bruxellois d’Yvan Vandenbergh (auquel je vous invite à vous abonner), pose la question : Voulons-nous des quartiers mixtes ? Comme il est bref, je le reproduis intégralement. (Les illustrations sont également empruntées à ce blog.)

« Voulons-nous des quartiers mixtes et donc des écoles mixtes ? Ou voulons-nous rester entre nous ? La question se pose autant à Uccle qui refuse la création de logements sociaux qu’à Molenbeek qui refuse l’arrivée d’établissements et d’habitants “bourgeois”.

Les tags photographiés par Bruzz en disent long, même si le vocabulaire utilisé n’est pas nécessairement caractéristique des jeunes locaux. Si “Sales bourges dégagez !” est tagué sur Le Phare du Kanaal, un atelier de coworking qui attire un public plus friqué et scolarisé que les habitants du vieux Molenbeek, la phrase « Nike la gentrification, dégagez. » est taguée sur le restaurant Bel’O de l’Atelierl Groot Eiland qui travaille depuis des années avec un public en mal de job.

Le refus de la mixité et le maintien de l’entre soi est une menace considérable pour l’avenir d’une ville déjà très duale qui pourrait maintenir, et même développer, des ghettos de riches et des ghettos de pauvres. Je ne peux cacher que cela m’attriste beaucoup et que je me sens assez impuissant devant cette incitation à l’ostracisme de la part des intellos autant que des prolos, des blancs autant que des basanés. »

Yvan Vandenbergh ne devrait pas se limiter à un jugement moral. Car si cette mixité est si violemment refusée de part et d’autre, ça vaudrait le coup de comprendre pourquoi. D’abord, quels sont les acteurs en présence : les “blancs” et les “basanés” ? Ou “les bourges” et “les prolos” ? À Bruxelles, ce sont souvent les mêmes, car, aujourd’hui, les classes populaires sont presqu’intégralement issues de l’immigration. Mais il y suffisamment d’exemples que, dans certains quartiers et dans certains lieux huppés de la capitale, la présence de personnes bien nanties issues du monde arabe n’a jamais dérangé personne. Tandis qu’à Marcinelle ou à Seraing où les classes populaires sont très majoritairement “blanches”, ça ne se mélange pas plus. C’est bien la différence “de classe” qui semble irréductible, tandis la différence culturelle n’est souvent qu’un alibi.

Ce constat n’est vraiment pas propre à Bruxelles : dans aucun pays et à aucune époque, aucune ville n’a réussi à mettre en œuvre la mixité sociale. Les riches n’ont pas envie de se mélanger aux pauvres qui tirent “vers le bas” leurs normes de consommation et de comportement. Les pauvres n’ont pas envie de se mélanger aux riches… parce qu’ils n’ont pas envie d’être quotidiennement confrontés à leur richesse, à leurs 4×4 qui viendraient se garer à côté de leur caisse pourrie, à leurs boutiques aux produits impayables pour eux, aux loyers qui explosent, à la spéculation foncière qui les chassera de chez eux. Soit, pour résumer, à cette injustice radicale qu’est l’inégalité sociale et dont ils ne voient pas pourquoi ils devraient lui faire bon accueil.

La mixité sociale, soit le mélange des riches et des pauvres (dans les quartiers et les écoles) ne peut que rendre encore plus visible – et donc encore plus insupportable – qu’il y a dans la société des groupes dominants et des groupes dominés. Les premiers iront s’encanailler dans les gargotes à couscous où les seconds feront le service et la plonge. À l’école, les enfants des premiers auront systématiquement des meilleurs résultats que les enfants des seconds, ce qui renforcera l’idée que les hiérarchies sont bien naturelles.

Le discours de la mixité sociale, surtout quand il est manié par la droite, part du principe que la diversité sociale est un donné et qu’on doit faire avec. Mais non. Si la diversité culturelle est vraiment une richesse de notre société, la diversité sociale – un euphémisme pour enjoliver l’inégalité sociale – est un malheur et il ne saurait être question de renoncer à l’abolir. De fait, ce discours prend complètement la question à l’envers. Car plus il y aura d’inégalité sociale, moins il y aura de mixité. Et ce n’est pas moi qui irai faire des reproches aux habitants de Molenbeek qui défendent leur dignité dans un morceau de ville où personne ne peut se permettre de les regarder de haut.

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de "Politique"


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