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ISRAËL – Le mythe d’une « démocratie » au Proche-Orient

samedi 11 février 2017 par Thomas Vescovi

Par Thomas Vescovi. Publié dans le Courrier du Maghreb et de l’Orient.

Mercredi 18 janvier 2017, plusieurs milliers de militants Palestiniens et Israéliens se sont rassemblés dans le village arabe d’Umm al-Hiran, dans le désert du Néguev, pour protester contre la destruction de 150 habitations.

Le village fait partie des 35 localités bédouines non-reconnues par l’État d’Israël et donc considérées comme des « intrus ». Le gouvernement israélien souhaite en effet déplacer des milliers de bédouins, afin de les sédentariser – de force –, ailleurs, libérant ainsi l’espace pour la réalisation de divers projets immobiliers.

Parmi les manifestants, se trouvait Ayman Odeh, député à la Knesset et leader lors des dernières élections de la Liste Arabe Unie. Des heurts ont rapidement éclaté avec la police, et le député Odeh a été grièvement blessé à la tête et au dos, visé par des tirs de balles en plastique.

Déjà, plus personne ne croit à la légende qui raconte que le Mouvement sioniste a « changé le désert en jardin » et que des orangeraies ont poussé en Palestine, « là où il n’y avait rien » ; un autre mythe s’évapore lui aussi peu à peu, celui de « la seule démocratie du Proche-Orient ».

La poursuite de la Nakba

Les habitants d’Umm al-Hiran sont citoyens israéliens, tous comme les 70.000 autres Bédouins vivant dans des villages menacés d’expulsion et les 1,77 millions de Palestiniens vivant en Israël.

Ils le sont depuis la loi de 1952 qui accorde la citoyenneté aux Arabes résidant en Israël ; et 67,2% de ces familles bédouines vivent sous le seuil de pauvreté, comme 38,9% de la communauté arabe (cfr. « Israeli government policy toward the Arab community », Mossawa Center, 30 mars 2016).

L’unique raison de la violence qui s’exerce contre eux réside dans le fait qu’ils ne sont pas « Juifs ». En Israël, 93% du foncier appartient à l’État, rendant l’accès à la terre quasiment impossible aux non-juifs. L’ONG Adalah a ainsi recensé plus de cinquante lois ou décrets discriminant les Arabes. Entre autres choses, la question du service militaire : obligatoire pour tous les citoyens juifs, il est considéré comme un passage essentiel d’intégration à la vie adulte et professionnelle ; mais les citoyens arabes en sont dispensés et, le système reposant sur la sacralisation du soldat, ils restent invariablement en marge de la société et des postes clés.

Le caractère démocratique d’Israël repose généralement sur le fait que la minorité arabe possède le droit de vote.

Une réalité qui doit être replacée dans son contexte. En décembre 1947, quelques semaines après l’annonce du partage de la Palestine, David Ben Gourion, leader de l’Agence juive et futur premier ministre d’Israël, indique que la présence dans la zone destinée au futur État d’Israël de 40% de non-juifs « ne constitue pas une base solide pour un État juif », et que seul « un État avec au moins 80% de juifs sera viable et stable ». Le même objectif est défendu dans le Jerusalem Master Plan (cfr. Francesco Chiodelli, « The Jerusalem Master Plan : Planning into the Conflict », Jerusalem Quarterly 51), une politique publique revendiquée par l’actuel maire de Jérusalem, Nir Barkat, et qui vise à obtenir d’ici 2020 une diminution significative du nombre de Palestiniens dans la ville. Si actuellement 37% des habitants sont arabes, l’objectif est de limiter cette population à 30% de la part totale, pour assurer la présence d’au moins 70% de Juifs. Ceci pourrait expliquer pourquoi, en dépit de la loi de 1980 sur la réunification de Jérusalem par Israël, les Palestiniens vivant à Jérusalem-Est n’ont pas le droit de vote : leur alliance avec des partis anticolonialistes israéliens pourraient changer la donne politique.

Par ailleurs, le rapport à l’État varie en fonction de l’origine ethnique. Le champ politique est divisé entre ceux des citoyens qui soutiennent le sionisme et ceux qui plaident pour redéfinir les contours de l’État hébreux. Parmi les premiers, nous retrouvons des partis politiques qui se positionnent sur un ensemble de sujets allant de l’économie au social en passant par l’international et l’éducation, mais se rejoignent sur un même enjeu : maintenir une majorité juive en Israël. À l’inverse, la seconde sphère mène essentiellement une lutte pour la séparation du sionisme et de l’État.

Les mouvements politiques arabes en Israël ont droit à l’expression politique, tant qu’ils ne remettent pas en cause la primauté juive. Les manifestants d’Umm al-Hiran dénonçaient l’expropriation de la terre de Palestine par Israël, une spoliation qui a débuté bien avant 1948 et la Nakba (la « catastrophe », terme par lequel les Palestiniens désignent l’expulsion de centaine de milliers d’entre eux lors de la création de l’État d’Israël), et qui se poursuit insidieusement. Des critiques inacceptables pour l’establishment israélien qui, en tant qu’autorité coloniale, ne pouvait répondre que par la répression.

L’État d’Israël se défend de traiter différemment ses citoyens en fonction de leur appartenance ethnique. Mais la complexité du système israélien est basée sur le fait que les discriminations sont en partie l’œuvre d’organismes à qui l’État à déléguer certaines prérogatives. L’Agence Juive, par exemple, liée à l’Organisation sioniste mondiale, est en charge de faciliter l’immigration des Juifs en Israël. Elle dispose de moyens conséquents pour octroyer des aides sociales et des logements. Le Keren Hayessod collecte quant à lui des fonds dans la diaspora juive pour financer les principaux aménagements du pays. Le Fonds national juif est chargé de l’achat et de la gestion de la terre.

Tous trois sont reconnus comme « institutions nationales » ; ils agissent bien sûr pour les seuls intérêts de la communauté juive et dédouanent l’État de pratiques « non-démocratiques ».

Les juifs anticolonialistes, « traîtres à la nation »

Jusqu’à ces dernières années, les Juifs israéliens anticolonialistes bénéficiaient d’une relative protection de parole et d’acte de par leur appartenance ethnique. Benyamin Netanyahu, premier ministre d’Israël, semble déterminé à y mettre fin.

Avec la seconde Intifada, le climat en Israël s’était durcit pour les opposants à la politique d’occupation et de colonisation. L’arrivée de Naftali Bennett, leader du parti ultra-nationaliste Le Foyer Juif, dans l’entourage de Netanyahu a vu la situation s’aggraver : en mars 2011, la Knesset a voté un amendement au budget d’État qui stipule l’interdiction de financer des associations qui, le jour de la fête nationale, organisent une commémoration de la Nakba.

Le 11 juillet 2016, par 57 voix contre 48, une loi sur les ONG a été votée : toutes les organisations qui reçoivent plus de la moitié de leur financement de gouvernements étrangers doivent le notifier sur chacune de leur publication. L’objectif est clair : placer sur le banc des traîtres à la nation les ONG qui défendent les droits des Palestiniens. Pour le leader du Parti travailliste, Isaac Herzog, peu connu pour son engagement anticolonialiste, cette loi illustre le « fascisme bourgeonnant » en Israël.

Dans la foulée, c’est une loi autorisant l’expulsion de membres de la Knesset qui a été votée. Pour cela, il faudra que 90 députés, sur les 120 que compte l’assemblée, jugent l’attitude de l’un d’entre eux inappropriée. Là encore, les cibles sont claires : les députés arabes qui participent régulièrement à des manifestations aux côtés de Palestiniens. Parallèlement, Ayelet Shaked, ministre de la Justice et membre du Foyer Juif, s’attèle à définir les contours d’une prochaine loi devant sanctionner les citoyens qui participent au mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions contre Israël.

Puis, vint le 14 octobre 2016, lorsque Hagai El-Ad, directeur exécutif de l’ONG de défense des droits de l’homme B’Tselem, a été invité à s’exprimer devant le Conseil de Sécurité de l’ONU dans le cadre d’une réunion sur les « colonies illégales israéliennes ». Face aux ambassadeurs et diplomates, il a déclaré : « Israël ne peut pas se considérer comme une démocratie tout en occupant le territoire d’un autre peuple. » En 2015 déjà, il avait affirmé dans une tribune au New-York Times, à propos de l’occupation et de la colonisation que « tout cela est honteux. Et l’un des aspects les plus honteux de l’occupation est sa façade démocratique qui obscurcit une réalité antidémocratique et oppressive. »

Le gouvernement israélien a aussitôt dénoncé ces propos et a accusé Hagai El-Had de « trahison » et de propager des « calomnies ». La surenchère a provoqué une polémique, lorsque le représentant de la coalition gouvernementale à la Knesset, David Bitan, a proposé une loi interdisant aux citoyens de critiquer Israël sur la scène internationale au risque de se voir déchoir de leur nationalité. Bien qu’elle ait reçu peu de soutiens dans son propre camp, la proposition de David Bitan donne une idée de la température du débat en Israël.

En revanche, 51 députés contre 17 ont validé en première lecture, le 11 janvier 2017, une loi interdisant à l’ONG Breaking the Silence d’intervenir dans les écoles. L’organisation recueille et collecte les témoignages d’anciens soldats afin de « briser le silence » sur les réalités du service militaire israélien et de l’occupation des territoires palestiniens.

Le retour des « marchands de sang »

Ironiquement, c’est également le 11 janvier 2017 que Frédéric Encel, géopolitologue, et Philippe Val, ex-directeur de Charlie Hebdo, ont partagé la tribune d’une salle de conférence de la TAL Business School à Tel-Aviv.

La thématique en était : « France-Israël, deux démocraties face au fléau islamiste ». Elle faisait échos aux propos de Benjamin Netanyahu qui, à la suite de l’attaque au camion bélier sur des soldats israéliens à Jérusalem, avait voulu faire un lien entre Daesh et l’auteur de l’opération, un Palestinien de Jérusalem-Est. Ou peut-être à ses affirmations selon lesquelles Yakoub Mousa Abu al-Qian, enseignant de 47 ans et habitant d’Umm al-Hiran, était lié à Daesh. La veille des démolitions, Abu Al-Qian est mort en fonçant avec son véhicule sur un groupe de policiers, tuant un sergent.

En relayant de tels propos, le gouvernement israélien cherche à se placer dans le camp des victimes du terrorisme islamiste. Il souhaite effacer le caractère profondément nationaliste des attaques menées à Jérusalem et à Umm al-Hiran. Depuis le 11 septembre 2001, les dirigeants israéliens multiplient les raccourcis idéologiques pour placer dans une même sphère les partis politiques palestiniens se revendiquant de l’Islam politique et Al-Qaïda ou Daesh.

Par ce genre d’affirmations, ils cherchent à confirmer l’idée selon laquelle l’Occident ferait face à une guerre de civilisation, Judéo-chrétiens contre Musulmans ; et surtout, elles étouffent les responsabilités de la politique israélienne dans les actions qui visent son armée et ses colons.

En 2001, lorsque la violence de la seconde Intifada était à son paroxysme, 35% des Juifs israéliens se disaient favorables à un transfert de la population palestinienne hors des frontières d’Israël. En 2015, 58% soutiennent cette proposition (Meron Rapoport, « La montée de l’hystérie anti-palestinienne », Middle East Eye), tandis que 58% estiment qu’il y a un apartheid dans leur pays, mais jugent normal à 59% que les juifs soient prioritaires sur les Palestiniens (Jamal El-Hassani, « La plupart des juifs israéliens soutiendraient un régime d’apartheid en Israël, selon un sondage », Slate.fr).

En 2015, l’ONG israélienne Yesh Din a réalisé une étude sur la justice militaire israélienne qui s’applique aux Palestiniens vivant dans les Territoires occupés : de 2006 à 2014, près de 2.100 attaques de colons sur des Palestiniens ont été dénombrées en Cisjordanie, soit une toutes les 36 heures. Or, dans 98,1% des cas, les plaintes déposées ont été classées sans suite : si 1.067 enquêtes ont été ouvertes sur ces attaques, seules 70 ont abouti à une inculpation. En revanche, 99,74% des Palestiniens inculpés par la justice militaire sont condamnés (« Eyes on Israeli Military Court », Addameer, 2012).

Le 27 mars 2012, Yitzhak Laor, poète et critique littéraire israélien, qualifiait Nicolas Sarkozy et Benjamin Netanyahu de « marchands de sang ». Il leur reprochait, au lendemain de l’attentat perpétré par Mohamed Merah contre une école juive de Toulouse, d’établir un lien entre la cause du peuple palestinien et Al-Qaïda. En d’autres termes, ils instrumentalisent les victimes à des fins politiques. Une pratique qui, indéniablement, n’a pas disparu avec la fin de la carrière politique de Sarkozy.

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En substance, donc, si la démocratie se définit exclusivement par des élections transparentes et respectées, il convient d’admettre que le mouvement sioniste est parvenu à établir en 1948 – et à maintenir – l’un des rares régimes démocratiques du Proche-Orient.

Si la démocratie se définit également par la souveraineté du peuple sans qu’il y ait de distinctions entre ses membres, il convient de reconnaître que si l’État d’Israël a toujours accepté de jouer le jeu démocratique, c’est à condition que cela garantisse les privilèges du groupe dominant, à savoir la population définie comme juive.

Une réalité que les dramatiques événements survenus ces derniers mois dans le Néguev illustrent parfaitement, celle d’un « État juif démocratique ».


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