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« La France est le laboratoire de l’islamophobie européenne »

lundi 20 juin 2016

Publié le 13 mai 2016 sur le site de La Brique et sur le site d’Entre les lignes entre les mots, avec l’aimable autorisation du journal La Brique.

Entretien par Julien O’Miel et Julien Talpin

Abdellali Hajjat, maître de conférence à l’université de Nanterre, a publié avec Marwann Mohammed, chargé de recherche en sociologie au CNRS, un ouvrage fort bien documenté sur la construction historique par les élites politiques, médiatiques et intellectuelles d’un « problème » musulman.

Il revient pour La Brique sur les tenants et aboutissants des discriminations islamophobes.

Quelle est la réalité des comportements islamophobes en France aujourd’hui ? La France est-elle particulièrement islamophobe en comparaison d’autres pays européens ?

On ne compte plus les romans, essais, tribunes, émissions de radio (même sur France Culture), de télévision, discours politiques qui, d’une manière brutale ou subtile, participent à la racialisation des présumé.e.s musulman.e.s. La première réalité de l’islamophobie renvoie aux comportements des professionnels de la parole publique [1]. Des paroles aux actes, le chemin est complexe mais les données statistiques disponibles – enquêtes de victimation, statistiques du ministère de l’Intérieur et celles du CCIF [2] – rendent compte de la prégnance des actes discriminatoires islamophobes (à l’école, au travail, dans l’espace public, etc.) pouvant aller jusqu’à ce que le ministère de l’Intérieur appelle les « actions » ou « menaces » racistes. Ces actes visent non seulement les individus, essentiellement des femmes, mais aussi des institutions (mosquées, cimetières, commerces musulmans). Cependant, chaque outil de mesure comporte des biais qui peuvent sous-estimer ou surestimer la réalité de l’islamophobie. Mais malgré les biais des uns et des autres, on peut affirmer que tous ces outils sont en dessous de la réalité et que l’appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane constitue bel et bien une pénalité sociale dans beaucoup de situations. Ce processus est aggravé à chaque attentat commis par des groupes violents à référence islamique, ce pourquoi l’année 2015 a atteint tous les « records ».

Il est difficile de comparer la France avec d’autres pays dans la mesure où il existe des grandes différences de critères de mesure, de législations pénales, de degré de reconnaissance institutionnelle, etc. S’il existe une spécificité française, c’est dans la légitimité de l’islamophobie dans le champ médiatique et politique qu’il faut la chercher. En ce sens, la France est le véritable laboratoire de l’islamophobie européenne.

Pourquoi défendez-vous le terme d’« islamophobie » comme vecteur de lutte contre la stigmatisation de l’islam alors que beaucoup le critiquent ?

Comme beaucoup de chercheurs anglophones, je ne considère pas que le terme « islamophobie » soit parfait, notamment à cause de la dimension phobique. Mais il se trouve que c’est ce terme qui s’est imposé dans l’espace public et l’important n’est pas, selon moi, de tomber dans le piège du nominalisme, mais plutôt de proposer une définition de l’islamophobie qui fasse sens. Autrement dit, l’enjeu porte avant tout sur la définition et non sur les usages politiques du terme. C’est le même problème qui s’est posé pour le terme d’antisémitisme, et c’est même pire dans la mesure où il a été inventé par les antisémites pour théoriser leur racisme biologique anti-juif.

Le questionnement sur le terme a pris des proportions inimaginables en France. Alors que des milliers de personnes sont touchées par des actes racistes, je trouve indécent que certains personnages publics reviennent systématiquement à la charge contre l’usage du mot plutôt que de condamner le racisme. Ainsi, la discussion autour du mot, de son étymologie, de son origine, a pris une tournure particulière en France parce que le terme a été quasiment banni pendant dix ans dans l’espace public (2003-2013), sous prétexte que cela faisait le jeu des « islamistes » et empêchait la « critique » de l’islam, avant d’être reconnu par les médias et les institutions telles que la CNCDH [3]. Aujourd’hui, la plupart des professionnels de la parole publique qui refusent d’utiliser ce terme ne cherchent qu’à nier la réalité du phénomène et leur propre participation à l’élévation du niveau de violence symbolique et physique dans la société française.

Vous dites qu’il ne faut pas considérer les affaires Salman Rushdie [4] et du voile à Creil [5] comme les premières pierres d’une controverse autour de l’islam. Quelles en sont donc les racines plus profondes ?

Je refuse d’avoir une approche essentialiste de l’islamophobie, qui serait une caractéristique intrinsèque de l’« Europe » des croisades à nos jours en passant par 1492 (Reconquista en Espagne et colonisation de l’Amérique). L’islamophobie est plutôt un phénomène qui s’inscrit dans des structures sociales et dans des conjonctures particulières. Il existe ce que j’appelle une archive anti-musulmane, c’est-à-dire à la fois un « stock » de représentations et ce qu’il est possible ou impossible de dire à un moment donné sur l’islam et les musulman.e.s. Cette archive fournit un cadrage qui évolue dans le temps parce que certains éléments peuvent s’activer tandis que d’autres tombent en désuétude. Ainsi, l’orientalisme des XIXe et XXe siècles joue un rôle essentiel dans la fixation de certains schémas de pensée coloniaux, qui peuvent se réactiver dans la situation post-coloniale. Pour la période post-indépendance, il ne faut pas attendre 1989 (affaires Rushdie et de Creil) pour que la réactivation s’opère : les grèves ouvrières de 1982 contre les licenciements, étudiées par Vincent Gay, sont le moment d’une nouvelle phase de la construction du « problème musulman ». Le cadrage « lutte des classes » a été abandonné par les élites politiques, patronales et médiatiques au profit de celui du « conflit religieux », de l’opposition entre « islam » et « République » ou « laïcité ». Cette réactivation s’inscrit dans le cadre des rapports de force du moment : c’est au moment où les travailleurs immigrés demandent l’égalité de traitement que la racialisation s’accentue. L’assignation identitaire était un moyen de disqualifier des ouvriers que le gouvernement néolibéral avait décidé d’abandonner.

Comment se structure une « cause islamophobe » en France à partir des années 1980 ?

J’ai défini la cause islamophobe comme l’ensemble des mobilisations dont l’objectif est d’instaurer un régime juridique d’exception à l’encontre des présumés musulman.e.s. Les « pionniers » sont les intellectuels, acteurs associatifs et politiques qui ont dès 1989 souhaité exclure les filles voilées de l’école publique. Mais, à l’époque, ils furent minoritaires parmi les élites françaises. Ils se sont donc structurés grâce à un réseau dense de relations entre plusieurs espaces sociaux et sont parvenus, au début des années 2000, dans le contexte de l’après 11 Septembre, à renverser la vapeur : ce qui était considéré comme discriminatoire en 1980 est devenu légitime, normal, en 2003-2004. De ce point de vue, le Haut Conseil à l’intégration puis la commission Stasi [6] ont fonctionné comme des lieux neutres particulièrement efficaces : un véritable consensus national s’est construit en 15 ans autour de l’idée qu’il existe un « problème musulman ». Un des points de bascule est la publication du rapport François Baroin sur la laïcité en 2003. Ce personnage, qui proclame être le garant de la laïcité en France, est pourtant la même personne qui affirme qu’il faut inventer une « nouvelle laïcité », quitte à ce qu’elle se fasse contre les droits de l’Homme. Pour reprendre l’expression de l’historien anglais Eric Hobsbawm, on a assisté en quelques années à l’invention d’une nouvelle tradition laïque qui s’oppose radicalement à la conception de la laïcité de la loi de 1905.

Les élites françaises sont-elles responsables d’un déni de reconnaissance de l’islamophobie ?

Le déni de l’islamophobie renvoie au déni du racisme en général. Il est très proche du déni d’autres formes d’inégalités : de race, de classe ou de genre. Nous sommes en train de parler de membres du groupe majoritaire qui monopolisent les positions dans quasiment tous les niveaux du champ du pouvoir (politique, culturel, médiatique, économique, etc.).

Pour eux, le fait de reconnaître les inégalités dans toute leur profondeur reviendrait à questionner l’existence même des privilèges sociaux, raciaux et genrés, dont l’arbitraire est dissimulé par différences qu’on rend naturelles : pour l’islamophobie, c’est tout le discours sur l’incompatibilité entre « islam » et « République ». C’est en ce sens que la question du passé colonial est décisive : l’enjeu, encore et toujours, est celui du refus de l’égalité réelle.

Peut-on dire que la fin d’une lecture en termes de lutte des classes a laissé la place à la religion comme caractère clivant de la société française ?

Votre question suppose qu’il y ait une opposition entre une lecture « lutte des classes » et une lecture « lutte des races ». Or l’histoire montre qu’elles ne s’opposent pas forcément. Dans les années 1970, le Parti communiste pouvait à la fois développer un discours classiste tout en contribuant à un discours nationaliste contre les « immigrés ». Autrement dit, la lecture « lutte des classes » peut très bien s’accommoder de l’exclusion d’une partie de la classe ouvrière. Mais, il est vrai que, de manière générale, l’affaiblissement des organisations ouvrières et l’adoption du néolibéralisme par le Parti socialiste ont laissé libre cours à d’autres principes de vision du monde social, notamment celui des demi-savants pseudo-universitaires et médiatiques. La racialisation des musulman.e.s en France doit beaucoup à la quasi-disparition de l’islamologie dans l’université, laissant la place aux experts ès islam qui fournissent du prêt-à-penser pour les médias et du prêt-à-agir pour les pouvoirs publics.

Il s’est produit une grande convergence entre experts, politiques, gouvernements, médias et pionniers de la cause islamophobe pour faire du « facteur religieux » le déterminant ultime de l’action et de la pensée des présumés musulman.e.s. Je ne dis pas que, par exemple, les attentats de janvier de 2015 « n’ont rien à voir avec la religion ». Aucun chercheur digne de ce nom n’oserait dire cela. Mais c’est cet argument, qui n’a jamais été prononcé par aucun universitaire sérieux, qui a été mobilisé pour disqualifier les sciences sociales. Au lieu d’étudier sereinement les usages politiques de la religion, les experts ès islam ont fait de l’islam un phénomène naturel, une caractéristique intrinsèque agissant dans le corps et la pensée des présumés musulman.e.s, qu’ils soient croyants ou pas.

D’où l’invention de néologismes révélateurs d’une pensée raciale euphémisée, qui ne dit pas son nom : « islamo-braqueur », « islam radical », « jihadisme », etc. La dernière invention sémantique est l’appropriation du concept de « radicalisation » complètement détourné de son sens sociologique : le fait d’être présumé.e musulman.e est devenu un attribut corporel et mental, toujours déjà-là, en sommeil, en attente de mise en éveil par le « processus de radicalisation ». On cherche donc les bons « indicateurs de radicalisation » qui permettraient d’identifier la « phase » de dangerosité. Cet aveuglement généralisé (et subventionné) sur les causes réelles de la violence politique est littéralement stupéfiant.

Comment s’organise la lutte contre l’islamophobie ?

La lutte contre l’islamophobie est passée de l’invisibilité totale à un début de reconnaissance publique, sans pour autant être devenue une cause antiraciste comme une autre. Le fait d’être musulman, de l’affirmer publiquement, continue à être un stigmate dans l’espace des mobilisations. Malgré la stigmatisation dont les acteurs musulmans sont l’objet, le front de la lutte contre l’islamophobie, qui est né en 2003-2004 durant les travaux de la commission Stasi et dans les années qui suivent (création du CCIF, du collectif Une école pour tou.te.s, réunions de la commission Islam et laïcité, Coordination contre le racisme et l’islamophobie, etc.), s’est élargi, même après les tueries de 2015. Il existe une composante du mouvement social qui considère que l’islamophobie est un problème majeur et décide de s’allier aux femmes, les premières concernées, de manière permanente ou ponctuelle (féministes pour l’égalité, collectif Maman toutes égales, etc.). La lutte s’est également complexifiée en termes de modes d’action, notamment pour le CCIF, qui s’est beaucoup investi sur le terrain juridique et dans les organisations internationales (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, ONU, etc.).

Une des principales tensions qui la traverse correspond aux effets des campagnes de disqualification des acteurs associatifs anti-islamophobie. La récente « affaire Bianco » [7] est révélatrice du périmètre très circonscrit dans lequel les islamophobes veulent les cantonner, en particulier le CCIF. L’aveuglement généralisé dont je parlais produit toujours ses effets, surtout en période de sidération et d’état d’urgence. Alors même que les militant.e.s anti-islamophobie sont explicitement moqué.e.s et critiqué.e.s par l’organisation État islamique, on fait comme si militer contre l’islamophobie et s’allier avec des musulmans conservateurs revenait à alimenter l’« intégrisme musulman ».

Pourquoi les organisations de lutte contre l’islamophobie n’investissent-elles pas des formes d’actions plus protestataires alors qu’elles usent beaucoup du répertoire juridique ?

Il faut inverser la chronologie. Elles ont d’abord utilisé les modes d’action « classiques » (manifestations, rassemblements, pétitions, etc.) avant d’utiliser le répertoire juridique. Ce changement renvoie au constat de la défaite de la lutte dans la rue et signifie tout simplement que le mouvement social n’a généralement pas soutenu la lutte contre l’islamophobie. Au contraire, une grande partie de la « gauche » syndicale et politique a participé à la construction du « problème musulman ». Il n’est donc pas étonnant que les militants anti-islamophobie, surtout les nouveaux ayant des compétences juridiques, perçoivent le droit comme l’ultime rempart contre l’instauration d’un régime juridique d’exception. Ils ont remporté quelques batailles juridiques (notamment par la médiation) mais également connu de cuisantes défaites (notamment les arrêts de la Cour de cassation sur le port du hijab dans les organisations de droit privé).

Vu la centralité de l’expérience de l’islamophobie pour une partie des minorités françaises, cette cause peut-elle constituer le ferment d’un nouveau mouvement social ?

Difficile de répondre à cette question. Cette cause pourrait certes être un ferment mais, contrairement à ce que prétendent les fantasmes des islamophobes, il n’existe pas de « communauté musulmane » organisée. Si elle existait, les présumé.es musulman.es sortiraient de leur situation d’immense faiblesse sociale et politique et pourraient établir un rapport de force. Or les présumé.es musulman.es sont dans leur écrasante majorité des membres des classes populaires et adoptent le même comportement politique que leurs voisins de classe : évitement, abstention, etc.

[1L’auteur parle d’« islamophobie de plume » pour qualifier l’ensemble de ces paroles islamophobes.

[2Collectif contre l’islamophobie en France

[3Commission nationale consultative des droits de l’Homm

[4Auteur des Versets sataniques, Salman Rushdie avait alors fait l’objet d’une fatwa émise par l’ayatollah Khomeini, guide de la révolution iranienne

[5En septembre 1989, dans un lycée de la ville de Creil, trois lycéennes sont exclues alors qu’elles refusent d’enlever leur voile à la suite d’une injonction du proviseur de l’établissement

[6À la suite de nombreuses controverses autour du port du voile à l’école, la commission Stasi, du nom de son président, médiateur de la République de 1998 à 2004, fut instaurée par Jacques Chirac le 3 juillet 2003 pour réfléchir à « l’application du principe de laïcité dans la République ».

[7Jean-Louis Bianco, ancien ministre socialiste et actuel président de l’Observatoire de la laïcité, a récemment cosigné une tribune avec des élus, universitaires, avocats, militant.e.s et religieux dont le CCIF. Cette tribune a suscité l’ire du Premier ministre Manuel Valls critiquant un observatoire qui « ne peut être quelque chose qui dénature la réalité de cette laïcité ».


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