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Chroniques de Gaza (12)

vendredi 3 juin 2016

Jeudi 2 juin

Assemblée traditionnelle des mokhtars

Nous sommes à Khan Younis avec environ 25 mokhtars et autres chefs traditionnels presque tous en habit traditionnel (djellabas, keffiehs blancs retenus par un cercle de cordon noir) responsables de la population originaire de Gaza (pas les réfugiés).

Nous nous présentons.

Le président de cette assemblée Mohamed Dagga nous répond : "on est content de vous connaître, que vous sachiez comment on vit. On est plein d’humanité, on veut la paix pour tout le monde. Nous nous battons pour le peuple palestinien que nous voulons libre comme tous les peuples du monde. Nous ne haïssons personne, nous ne combattons personne à cause de sa religion. Les Palestiniens se battent parce qu’Israël a pris notre terre et tue. Cette terre est palestinienne. Tout le monde sait que les Juifs sont arrivés de plein de pays pour s’installer sur notre terre. Nous espérons revenir chez nous comme tout le monde. Vivre ensemble ne pose aucun problème, mais si l’autre vous prend votre terre et votre maison, vous ne pouvez pas l’accepter. S’ils nous rendent notre liberté et notre terre, ils sont bienvenus pour vivre avec nous. C’est notre message, nous espérons que le monde le comprendra. Nous savons que le peuple français se bat pour la liberté. J’ai beaucoup lu sur le droit français, en particulier vis-à-vis des femmes et des enfants et je sais que de nombreuses organisations chez vous s’en occupent. Vous êtes les bienvenus".

Un mokhtar se lève : "merci de votre visite. Vous venez en solidarité avec Gaza qui vit le blocus. Ce que nous vous demandons c’est d’être sérieux et honnête dans votre travail. Nous voyons pas mal de solidaires ici et ... vous devriez briser le blocus."
On sent une vraie colère contre l’absence d’évolution d’une situation insupportable : "vous êtes juif, vous n’avez pas le pouvoir ? Vous travaillez comme volontaire, vous remportez des succès ? Avez-vous votre maison en Israël ?"

Un autre : "nous remercions tous les groupes qui viennent jusqu’ici." Ils se souviennent du travail d’Évry-Palestine en 2002.

Nous sommes interrogés sur J-street et nous précisons qu’il s’agit d’une association modérée des États-Unis.

On nous explique qu’ils nous rencontrent parce qu’ils veulent transférer leur souffrance ("quand reviendrons-nous dans la Palestine d’avant 1948 ?"). Reprenant nos explications quant à la différence entre la position du gouvernement français et celle de la population sur la question palestinienne, ils nous mettent face à nos contradictions : "alors ce n’est pas le peuple qui décide ?"

Le président décrit la situation : "notre souffrance est pire qu’il y a 5 ans. Ils tuent nos gens, nos enfants, les arbres, les maisons, ils ne nous laissent rien. Ils ne sont pas humains. Nous n’avons rien, ils nous poussent à nous défendre. Leurs avions rasent tout. Ils rentrent dans notre maison sans même nous prévenir. Ils poussent les Palestiniens à se défendre. On n’a pas d’espoir. On veut la paix. Regardez cette assemblée, nous sommes des hommes âgés. Nous ne pouvons que pousser les peuples à vivre en paix, tous les peuples. Il faut en finir avec la souffrance, pour nous et pour tous les peuples de la région. Nous souffrons, je ne souhaite à personne de souffrir comme cela, il faut que ça se termine."

"Nous ne faisons plus confiance aux organisations internationales. Ils nous ont donné de l’espoir et ils n’ont rien fait. Tous les pays nous soutiennent par des mots mais pas par des actes. Israël est soutenu par des fournitures d’armes, de technologie et par un soutien idéologique. Ce pays peut demander n’importe quoi, il va l’obtenir alors qu’il est hors-la-loi internationale. Les organismes qui définissent la loi ne sont plus crédibles. Parce qu’on a de l’expérience, on n’a plus d’espoir et on ne croit plus aux paroles. On leur a donné la moitié de la Palestine pour faire la paix et Israël n’a rien donné en retour, nous ne signerons plus pour toutes ces pertes. Ils sont les agresseurs et le monde les soutient. Est-ce que la Palestine vit sur autre planète ? Ne sommes-nous pas des êtres humains ? C’est notre pays, nos ancêtres ont tous vécu ici."

"Les gens parlent, les Juifs prennent tout ..." Il se reprend : "quand je dis juif, il faut comprendre sioniste."

"Comment croire à 70 ans de mensonges ? On invite tout le monde à Gaza pour venir constater de ses propres yeux : nous ne sommes pas des terroristes."

"On résiste comme les Français l’ont fait pendant l’occupation nazi. Comme musulmans, nous nous souvenons avoir aidé la France."

Il évoque l’alliance entre le roi de France et le sultan ottoman Soliman le Magnifique contre l’Espagne (XVIème siècle). "Quand votre roi a été arrêté, nous l’avons libéré. Nous méritons un retour de votre part."

"Les sionistes sont des terroristes, pas nous. Après tellement de souffrances, nous sommes prêts à offrir la paix, mais pas contre notre pays."

"Vous avez visité Gaza. Avez-vous rencontré des terroristes ? Des êtres inhumains ? Des tueurs ? Qu’est-ce que votre gouvernement gagne à soutenir Israël ?"

Nous expliquons les liens entre la politique intérieure et la politique extérieure en France et la réponse fuse : "si vous avez besoin de notre aide, nous vous aiderons à vous libérer" (rires).

"Nous sommes occupés depuis des décennies. Qu’est-ce que les Nations-Unies ont fait pour nous ? Si le monde a des sentiments, comment peut-il être insensible ? Comment être silencieux devant les meurtres de Palestiniens ? Comment être silencieux quand les étudiants perdent leur possibilité d’étudier parce qu’ils ne peuvent pas sortir ? Et les malades retenus à la frontière, est-ce juste ? Et les familles séparées par la barrière ? Qu’est-ce que toute cette souffrance apporte ?"
"On ne peut pas bouger, on nous traite comme des criminels, qu’attend-on des Palestiniens ? Le monde entier a des responsabilités en rendant les Palestiniens illégaux.

Le peuple palestinien a une histoire, il est cultivé, éduqué, il peut être utile au monde. Nous sommes capables même sous blocus d’être créatifs (voyez nos universités). Imaginez ce que nous pourrions apporter si nous étions libres".

Repas chez le maire de Khuza’a

Encore un repas somptueux et un accueil très chaleureux. Mohamed Abu Rock est un des deux représentants palestiniens dans l’OCHA (office pour la coordination des affaires humanitaires, organisme de l’ONU). L’autre représentant palestinien est le maire d’al Khalil (Hébron). À ce titre, Mohamed a fait de nombreux voyages en Cisjordanie et à l’étranger. Il évoque sa rencontre (de 22 minutes) avec Mahmoud Abbas qu’il avait tenu à rencontrer puisque celui-ci avait cité Khuza’a comme village particulièrement touché par les destructions. La photo trône dans son séjour ainsi qu’une photo plus ancienne où on voit entre autres Nasser et Yasser Arafat. Notre hôte n’appartient à aucun parti. Il aimerait bien être invité en France pour expliquer la situation désastreuse à Gaza dans la zone tampon où se situe Khuza’a.

Il nous raconte son histoire personnelle. Il a passé plus de 20 ans comme dirigeant d’une grande entreprise au Koweït et il a choisi d’abandonner cette situation très confortable pour rentrer en Palestine. Un an plus tard, il n’aurait pas eu le choix : les Palestiniens du Koweït ont été expulsés. En partant ici, il a brutalement perdu une situation de dirigeant où, d’un claquement de doigts, il faisait faire à d’autres ce que lui-même ne faisait plus. De cette douleur, il a retenu un enseignement : maire de Khuza’a, il se déplace et effectue les tâches par lui-même. Il nous dit : "ne chargez pas Mahmoud Abbas, c’est dur de perdre les attributs du pouvoir".

Après le repas, c’est à nouveau sur la question religieuse que le débat s’ouvre. Il développe une conception très tolérante et égalitaire pour les différentes croyances monothéistes. Il est quand même sidéré par le fait qu’on puisse ne pas croire en un Dieu. Cette incompréhension n’entraîne aucune animosité, les échanges restent très chaleureux.

"Si je convertis quelqu’un, c’est bien parce que je fais quelque chose de bien pour Dieu".

Nous évoquons le fait qu’une large part de l’humanité, notamment en Asie, ne se réfère pas aux grandes religions monothéistes. "C’est qu’ils nous attendent" dit-il en riant. À l’évidence, il entend par là que ceux qui ont reconnu l’existence de Dieu ont une responsabilité vis-à-vis des autres, bien loin de toute volonté dominatrice ou conquérante.

Visite chez L, figure importante à Khuza’a

Depuis de nombreuses années, L facilite le travail des solidaires à Gaza auprès des paysans de la zone tampon. Nouant des liens avec ISM (International Solidarity Movement), il a été un artisan essentiel du déploiement des solidaires (clairement identifiés comme internationaux par des gilets) entre la barrière et les paysans au travail sur leur terre pour dissuader les Israéliens de leur tirer dessus. Il a ainsi travaillé avec toutes les organisations souhaitant participer à cet effort comme Unadikum mais aussi avec des personnes inorganisées.

Après le ravage de la zone tampon en 2014, les autorités de Gaza ont construit une route en terre longeant la barrière à 300 du nord au sud de la bande de Gaza (d’Erez à Rafah). Cette route est controversée. "En faisant ainsi, le Hamas accepte de fait que notre frontière soit décalée de 300 m. Les véhicules du Hamas circulent armés le long de la frontière ce qui sous-entend un accord avec les Israéliens. Cette nouvelle route, c’est le pire pour la zone tampon. Quand on travaillait avec les fermiers, nous cherchions à nous approcher le plus possible de la barrière pour ne pas perdre de terre agricole. Maintenant avec la nouvelle route il est sous-entendu que les paysans ne doivent pas aller cultiver au-delà de la barrière même si parfois c’est toléré. Nous, la gauche, on n’est pas d’accord et nous réaffirmons que toute la terre doit être laissée aux paysans, ils ont le droit de cultiver."

Il revient sur la volatilité des prix agricoles et lance des accusations assez graves. "Les terres des anciennes colonies israéliennes ont été récupérées par le Hamas qui y a installé ses partisans. Quand leur production est à maturité, ils ferment la frontière pour pouvoir écouler les productions à leur prix. Quand leur récolte est vendue, ils ouvrent la frontière et les paysans se trouvent en concurrence avec les produits venant d’Israël, d’où l’écroulement des prix".

Il nous informe qu’il y a eu une une réunion la veille avec tous les partis et l’ONU pour faire le point sur deux sujets : la reconstruction et l’aide aux plus démunis. Le directeur de la reconstruction à évalué à 57043 le nombre de maisons dont la rénovation doit être achevée.

Au cours de cette réunion, une affaire très grave a surgi. Au sommet de Charm-el-Cheikh, une aide de 3,2 milliards de dollars avait été promise aux Palestiniens. Un chèque de 1,2 milliards a été envoyé à l’UNRWA, la banque émettrice l’atteste. Or l’UNRWA affirme n’avoir reçu que 250 millions. Où est passé la différence ? Fatah et Hamas se renvoient la balle, la gauche est très en colère.

Dans la partie de Khuza’a où L habite, la question de l’irrigation est cruciale. L est prêt à donner un bout de son terrain et à y amener l’électricité. Mais il manque 5000 dollars pour creuser un puits. L en appelle à la solidarité internationale.

Pendant la discussion, sa fille de 10 ans nous récite avec humour un long texte mettant en cause la division entre les dirigeants palestiniens.

À l’entrée de la maison de L, un portait de martyr, celui de son neveu, membre de la résistance et tué pendant les combats de 2014.


NDLR :
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