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Le Grand Jérusalem ou l’échec d’un projet israélien

vendredi 25 mars 2016 par Meron Rapoport

23 mars 2016

S’il est mené à bien, ce nouveau projet de séparation territoriale servi par les travaillistes israéliens portera un coup dur aux Palestiniens qui se trouvent du mauvais côté du mur

À son nom, on pourrait croire que le nouveau mouvement « Sauver la Jérusalem juive » vient grossir les rangs des mouvements de la droite israélienne qui frôlent la propagande anti-Arabes. Son logo, un lion (le symbole de Jérusalem) au milieu d’une étoile de David, véhicule le même message : Jérusalem devrait être une ville réservée aux juifs, et les Palestiniens ne sont pas les bienvenus.

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Une manifestante palestinienne se sert d’une hache pour tenter de détruire une portion du mur israélien controversé qui sépare la ville cisjordanienne d’Abu Dis de Jérusalem-Est lors d’affrontements avec les forces de l’ordre israéliennes, le 2 novembre 2015 (AFP)

Cependant, ce mouvement fondé récemment est dirigé par des figures célèbres de ce qu’on appelle habituellement le « camp de la paix » en Israël : Haïm Ramon, ancien ministre du Travail et membre du parti Kadima d’Ehud Olmert, Ami Ayalon, ancien candidat à la direction du Parti travailliste israélien, entre autres. L’actuel dirigeant du Parti travailliste, Isaac Herzog, donne sa bénédiction tandis que la séparation unilatérale d’avec les Palestiniens est devenue le nouveau produit à la mode que le centre-gauche israélien essaie de vendre à son public.

L’idée fondamentale défendue par ce mouvement est celle d’ériger un nouveau mur qui isolerait plusieurs quartiers palestiniens de Jérusalem-Est, annexés suite à l’occupation israélienne de juin 1967, du centre-ville. Israël transférerait alors le contrôle de ces quartiers à l’Autorité palestinienne et les quelque 200 000 habitants concernés perdraient leur statut de résidents temporaires en Israël, qui leur permettait jusqu’à présent l’accès à Jérusalem.

Israël garderait en revanche le contrôle des gigantesques quartiers juifs construits dans les zones annexées en 1967 à la périphérie nord, est et sud de la Jérusalem palestinienne, ainsi que celui de la vieille ville et des quartiers palestiniens qui l’entourent.

Selon les initiateurs du mouvement, une telle manœuvre permettra de renforcer la sécurité dans la ville et d’économiser à Israël les deux ou trois milliards de shekels (500 à 750 millions de dollars) d’aides sociales habituellement versées aux résidents palestiniens de ces quartiers majoritairement pauvres ; mais surtout, cela permettra de rendre Jérusalem à nouveau juive. Alors que les Palestiniens représentent actuellement 37 % des Hiérosolymites (307 000 sur 829 000), le nouveau mur fera tomber ce ratio à seulement 20 %. La Jérusalem juive sera donc sauvée.

Il y a trois points qui emportent l’adhésion de l’opinion publique juive d’Israël, a expliqué dans une interview récente Haïm Ramon, le père politique de cette idée : « elle n’aime pas donner de l’argent aux Arabes, elle veut que son État soit juif et elle veut que sa sécurité soit garantie. Si notre plan ne passe pas, Jérusalem deviendra une ville arabe dotée d’une majorité palestinienne », a-t-il averti.

S’il est mis en œuvre, ce nouveau plan de séparation portera un coup dur aux Palestiniens de Jérusalem qui se retrouveront du mauvais côté du mur. Ils seront isolés de Jérusalem, où la plupart travaillent ou font leurs études, et ils seront privés de leur statut de résidents israéliens qui leur octroyait jusqu’à présent une relative liberté de mouvement et un meilleur niveau de vie que celui de leurs compatriotes de Cisjordanie. Et par-dessus tout, ce mur les empêchera d’accéder à la vieille ville et au lieu saint du Haram al-Charif, les dépouillant ainsi de leur identité hiérosolymite.

Les auteurs de cette initiative concèdent qu’ils ne cherchent pas à obtenir le consentement des Palestiniens – pas plus celle des dirigeants palestiniens que celle des habitants des quartiers palestiniens qui sont sur le point d’être transférés à l’Autorité palestinienne. Haïm Ramon justifie cette approche en soulignant à juste titre que « leur annexion était elle aussi une manœuvre unilatérale ». Il souhaite juste entretenir cette vieille tradition selon laquelle il ne faut pas consulter les Palestiniens pour ce qui les concerne directement.

Ce projet a très peu de chances d’être mis en place. Le gouvernement de droite de Benyamin Netanyahou n’autorisera jamais le moindre mouvement en retrait des limites sanctuarisées du Grand Jérusalem telles qu’elles ont été établies en 1967. Les Palestiniens s’opposeront bien évidemment à une telle manœuvre, et, sur le plan juridique, il ne sera pas simple de contraindre des centaines de milliers de Palestiniens à abandonner leur statut de résidents israéliens puis à accepter un statut palestinien à la place (qui, d’ailleurs, n’aura pas grande signification dans la mesure où Israël maintiendra son contrôle militaire sur ces quartiers).

L’échec du projet pour Jérusalem

Cependant, ce projet et l’adhésion qu’il suscite au sein de vastes portions de l’opinion publique israélienne, selon les sondages prétendument menés par « Sauver la Jérusalem juive », représentent un phénomène à la portée bien plus grande : l’effritement du plus grand projet colonial depuis 1967 qui avait pour fin la judaïsation ou plutôt l’israélisation de Jérusalem-Est.

Juste après avoir occupé la Cisjordanie en juin 1967, Israël a annexé non seulement la partie jordanienne de Jérusalem, mais aussi des villages et petites villes qui l’entouraient, sur un total de 70 kilomètres carrés réunissant 66 000 Palestiniens, soit 24 % de la population totale de la Jérusalem « unie » de l’époque.

Par le biais d’un gigantesque projet de construction de nouveaux quartiers juifs dans ces zones nouvellement annexées, Israël pensait pouvoir remplir deux objectifs : inonder Jérusalem de juifs et ainsi réduire la population palestinienne jusqu’à en faire une infime minorité, et séparer la Jérusalem palestinienne de son arrière-pays situé en Cisjordanie, qu’il s’agisse ici de Ramallah au Nord, Bethléem au Sud ou Jéricho à l’Est.

Et effectivement, ce projet ambitieux a transformé la ville presque mineure qu’était Jérusalem avant 1967 en l’agglomération la plus importante d’Israël, avec 800 000 habitants contre 450 000 à Tel Aviv. Plus de 250 000 Israéliens vivent dans les quartiers construits par-delà la Ligne verte. La ville s’est étendue à outrance, l’entretien s’est dégradé, le centre-ville a lentement décliné et il n’y a plus eu suffisamment d’emplois dans le secteur privé.

Les populations les plus riches et les moins religieuses ont commencé à déménager. Les juifs ultra-orthodoxes (les Haredim), dont la plupart préférait rester étudier dans une yeshivah plutôt que de participer à la vie économique de la ville, ont emménagé. Aujourd’hui, les ultra-orthodoxes représentent plus du tiers de la population de la ville, et plus de la moitié des juifs de moins de 18 ans.

En conséquence, la population qui quitte Jérusalem au profit d’autres villes représente la plus importante migration interne d’Israël. Rien que l’année dernière, Jérusalem a accueilli 10 000 nouveaux arrivants tandis que 17 000 ont quitté la ville. Cette tendance déficitaire dure depuis des années. L’Institut d’études israéliennes de Jérusalem estime qu’entre 2007 et 2011, le nombre de juifs à avoir quitté la ville s’est élevé à 33 000.

Et il y a pire. Malgré des efforts sans relâche visant à compliquer la vie de la population palestinienne de Jérusalem, allant de la limitation des droits de construction au fait de leur ôter leur statut de résidents temporaires pour raisons techniques (ils devaient prouver que leur vie était « centrée » à Jérusalem), la communauté palestinienne a réussi à maintenir une croissance constante, aussi bien en valeur réelle qu’en termes de proportion par rapport à la population totale de la ville. On est passé de 66 000 Palestiniens en 1967 à 307 000 aujourd’hui, et de 24 % à 36 % de la population.

Même la construction d’un mur de séparation, qui a dressé une barrière entre Jérusalem et son arrière-pays palestinien à compter de 2004, n’a pas endigué ce processus. Le mur a rendu pitoyable la vie de nombreux Palestiniens de Jérusalem et il a porté un coup dur à leurs affaires au moment où la ville a cessé d’être le centre économique de la Cisjordanie, mais ils ont préféré rester.

Ce mur de séparation, qui s’étend sur plus de 120 km autour de la ville, n’a pas rendu la vie plus sûre pour les habitants de Jérusalem, juifs et Palestiniens confondus. Depuis le meurtre du jeune garçon palestinien Mohammad Abou Khdeir en juillet 2014, rares ont été les périodes de calme dans la ville. La violence qui règne actuellement et qui a commencé il y a près de six mois a éclaté à Jérusalem à partir des tensions autour du site du Haram al-Charif et du mont du Temple avant de se propager dans toute la ville. La capitale israélienne est la ville la moins sûre du pays.

Malgré le caractère colossal de son projet à Jérusalem, il semble qu’Israël soit incapable d’absorber Jérusalem-Est aussi bien que de la laisser de côté complètement. La récente initiative du mouvement « Sauver la Jérusalem juive » ressemble à une tentative désespérée d’inverser la tendance. Mais il est sans doute trop tard. Le rêve d’un Grand Jérusalem entièrement juif s’est écroulé. Et il est bien parti pour rester à l’état de ruines.

- Meron Rapoport, journaliste et écrivain israélien, a remporté le prix Naples de journalisme grâce à une enquête qu’il a réalisée sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.


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