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Manuel Valls, Israël, les Musulmans et les Juifs

mercredi 27 janvier 2016 par Guillaume Weill-Raynal

La polémique Valls Bianco n’est pas anodine. Elle témoigne des thèses radicales que le premier ministre semble valider sans nuances. Et de sa conception très personnelle du débat démocratique.

L’attaque injustifiée du premier ministre contre Jean-Louis Bianco qui intervient dans un climat empoisonné (attentats, conflit israélo-palestinien, antisémitisme, islamophobie), fragilise progressivement le pacte républicain. Loin d’être un incident isolé, cette polémique révèle, après d’autres, une évolution inquiétante de l’idée que Manuel Valls semble se faire de sa fonction.

Certes, il est normal, sain et légitime qu’un premier ministre communique avec pugnacité pour défendre sa politique et répondre aux critiques de l’opposition et des médias. Comme citoyen, il a aussi le droit de s’exprimer sur les sujets politiques et sociétaux les plus divers, et donc, de critiquer les idées de ses compatriotes. Mais, un chef de gouvernement doit aussi garder le sens de la mesure et ne pas tomber dans l’outrance du polémiste. Surtout, il ne doit jamais perdre de vue qu’il représente tous les Français. Pour galvaudée et stéréotypée qu’elle puisse paraître, cette expression prend, en réalité, tout son sens au regard des dérives que j’évoque. Car un chef de gouvernement est avant tout un représentant de l’Autorité. A ce titre, tout mélange des genres, toute confusion des rôles lui est interdite. Car sinon, on ne sait plus qui parle. Et le représentant de l’Autorité qui jette l’anathème sur ses contradicteurs en arrive très vite à criminaliser, au sens légal du terme, ceux qui en réalité n’ont fait qu’user normalement de leur liberté d’expression : le sujet polémique se transforme soudain en question d’ordre public. L’égalité entre citoyens est rompue.

« On ne peut pas signer des appels, y compris pour condamner le terrorisme avec des organisations que je considère comme participant d’un climat nauséabond (…) il y a des lignes qui ont été dépassées et je le rappellerai à chacun », a déclaré Manuel Valls à l’encontre du président de l’Observatoire de la laïcité ainsi que de son rapporteur Nicolas Cadène.

Le crime de Jean-Louis Bianco ? La signature d’une tribune dans Libération, le 15 novembre dernier, appelant à l’unité des français face au terrorisme, aux côtés du « très controversé » Collectif contre l’islamophobie en France et d’une personne « proche du courant » des Frères musulmans.

Des griefs pour le moins flous. D’autant que parmi les 80 signataires de cet appel figuraient des personnalités incontestables comme le président de la Fédération protestante et le grand rabbin de France… Quant à Nicolas Cadène, le premier ministre lui reprochait un simple tweet déplorant les déclarations d’Elisabeth Badinter sur France Inter à propos de l’islamophobie !

Surtout, Manuel Valls s’exprimait lors d’une conférence organisée, ce lundi 18 janvier, par Les Amis du CRIF. Un terrain tout sauf neutre où le premier ministre n’a pourtant pas hésité à en rajouter, en affichant son soutien indéfectible à Israël et – plus grave – en criminalisant une simple manifestation de militants pro-palestiniens, le 5 janvier dernier, devant l’Opéra de Paris, lors du spectacle d’une compagnie de danse israélienne : « J’en ai déjà parlé et j’en reparlerai avec le ministre de l’Intérieur. Les pouvoirs publics doivent changer d’attitude vis-à-vis de ce genre de manifestions. Ça suffit, on ne peut pas tout se permettre dans ce pays ! ».

Manifester contre la politique d’un gouvernement étranger à l’occasion d’une représentation culturelle - la compagnie Bat Sheva est en effet une « vitrine » très officielle de l’État d’Israël – fait pourtant partie des modes d’action du militantisme le plus basique. Une manifestation qui était en l’occurrence d’autant plus légitime qu’Israël ne se prive pas, de son côté, de pénaliser les manifestations culturelles qui lui déplaisent. On n’a pas entendu Manuel Valls protester contre les pressions intolérables exercées il y a quelques jours à peine, par l’ambassade d’Israël sur la galerie Art Curial pour faire retirer d’une vente une photo du palestinien Marwan Barghouti. Ni contre l’expulsion et l’interdiction du territoire prononcée en 2014 par les autorités israéliennes contre Maximilien Leroy, auteur de plusieurs albums de bande dessinée en faveur des Palestiniens.

Un deux poids deux mesures qui s’inscrit dans le même esprit que l’interdiction scandaleuse des manifestations pro-palestiniennes, à Paris en juillet 2014, là où les manifestations de soutien aux bombardements israéliens sur Gaza étaient autorisées. Et qui s’inscrit aussi dans le droit fil des amalgames les plus éculés que le premier ministre n’a pas hésité à reprendre à son compte sans la moindre nuance : « Les critiques de la politique d’Israël se sont transformées en un " antisionisme " dissimulant presque systématiquement de l’antisémitisme ». Avec ce « presque systématiquement », Manuel Valls pointe ainsi comme délinquants et sans la moindre distinction les dizaines de milliers de citoyens, militants, chercheurs et intellectuels, qui dans leur immense majorité, n’ont jamais fait que s’engager en faveur d’une cause légitime et respectable, celle des Palestiniens, en usant de leur liberté d’expression dans le respect de la loi.

Les milieux les plus radicaux de la communauté juive clament depuis des années que le « palestinisme » serait par essence un antisémitisme. Manuel Valls valide cette thèse. De la part du chef de gouvernement d’un pays où vivent les communautés juives et musulmanes les plus importantes d’Europe, une faute majeure.


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